Du Paso San Francisco au Caballo Muerto

Quand le cycliste déjante…

Les gendarmes me l’avaient bien dit et redit, qu’il valait mieux prendre son mal en patience et attendre l’ouverture du Paso San Francisco quelques jours encore, en restant à Fiambalá. C’eût été d’autant plus raisonnable, à vrai dire, que personne ne pouvait me garantir une date avec une once de fiabilité , et encore moins fournir l’ombre d’une explication sur ce report un peu inhabituel. J’ai même entendu dire qu’il fallait attribuer ce retard au zèle brutalement déployé par les autorités chiliennes pour achever la route, dès lors que le pape avait décidé de rendre hommage, lors de sa future visite en Amérique latine, à son Saint patron, en hissant sa Papa mobile jusqu’au Paso San Francisco. Vue la densité de fidèles dans ce secteur – ils sont probablement moins nombreux que les volcans qui sentent le souffre et émettent des fumerolles diaboliques -, on peut douter du bien-fondé de l’explication, bien qu’elle ait incontestablement sa logique.

En tout cas, c’est à partir de là que mon voyage a déjanté et pris une coloration nettement surréaliste. J’ai en effet décidé en mon for intérieur que le col ouvrirait le jour même où je me présenterai à la douane. Insensé, n’est-ce pas ? Fort de cette certitude absurde – mais le pape et moi partageons le même Saint patron et donc la même foi incurablement optimiste -, j’ai donc décidé d’embarquer mon voyage vers l’ascension d’un col des Andes situé loin de tout (200km côté Argentine et 300km côté Chili, soit 500km sans le moindre village), perché à 4725 m d’altitude, au bout de 3200 m de dénivelée, et dont, cerise sur le gâteau, l’ouverture vers le Chili restait totalement improbable lorsque je me suis lancé les yeux fermés dans la mésaventure.

Il faut dire aussi qu’au bout d’une journée de repos, j’en avais plus que marre de ce bourg de Fiambalá, aussi émoustillant que Guillaumes ou Puget-Theniers un jour d’hiver ordinaire. Même si la connexion internet fonctionne parfaitement sur la place du village, voir les jeunes faire tourner leur ennui en rond sur leurs petites motos finit par être un rien déprimant et si je m’étais mis comme eux a écluser des bières, c’eût été encore pire… Mieux valait se lancer dans un pèlerinage, même aveuglément : c’était en même temps plus sain et incontestablement plus saint.

Quand le pèlerinage devient chemin de croix

Il faut convenir ici que le pèlerinage à San Francisco est très bien organisé, en tout cas sur le versant argentin. Tous les 20 ou 30 kilomètres environ, un petit refuge triangulaire (symbole évident de la Trinité) permet aux pieux cyclistes de se mettre à l’abri pour passer la nuit sans oublier – en vue du Jugement dernier – d’inscrire sur les murs blancs leur nom et la date, témoins irréfutables de leur pèlerinage. C’est ainsi que j’ai pu dormir tranquillement dans trois de ces abris divinement providentiels, mais qui, avec l’altitude et la météo, allaient malheureusement s’apparenter au fur et à mesure de mon ascension aux stations successives d’un chemin de croix. Pour les sceptiques, je précise qu’il s’agit du refuge n°1, 2960m d’altitude, poétiquement baptisé « La Gallina Muerta » (la poule morte), du refuge n°4, 3900m d’altitude, appelé « Las Losas”, et enfin du refuge n°6, « Limite », situé quasiment aux portes des cieux, puisque planté au col même, à 4725m.

Cependant, comme le pape se déplace en Papa-mobile et non en bicyclette, et que sa progression sur le chemin de la sainteté est de ce fait nettement plus rapide que la mienne, à mi-chemin exactement du col, soit à environ 100km de Fiambalá, une auberge, Las Cortaderas (3360m), vient opportunément remplacer les humbles petits abris. Et attention, il ne s’agit pas là d’une vulgaire gargote de montagne, (du genre « Les Aiguilles » à Val Pelens) ! Pour héberger sa Sainteté et sa suite pontificale, il fallait une architecture à la hauteur de l’événement. C’est ainsi que les chambres, et elles sont nombreuses, mesurent chacune 25 à 30 m2, que les couloirs sont de taille à recueillir les processions, les salons à accueillir les conférences de presse, et que le tout, largement vitré, est proprement inchauffable. Quant à l’architecture, elle hésite entre un Club Méd dans sa période la plus faste et un grandiloquent néo-modernisme stalinien (période Brejnev). Pour les connaisseurs, les lieux – aussi vastes que vides – (nous y étions 4 clients en tout et pour tout !) m’ont aussi évoqué l’ambiance incomparable de l’hôtel Le Malamot au Mont Cenis…

Ceci dit, en toute honnêteté, je dois confesser que l’hébergement qui m’a le plus séduit est le seul qui n’avait strictement rien à voir avec le pèlerinage à San Francisco. Il s’agit du refuge géré par les Ponts et Chaussées locaux, implanté juste après le poste frontière argentin, à 4030 m d’altitude et à une vingtaine de kilomètres du col lui-même. Côté architecture, c’est du post-modernisme euphorisant à l’état pur : des demi-tonneaux métalliques nappés de béton à l’extérieur (nous avons les mêmes dans le Mercantour, à côté des ouvrages de la ligne Maginot). C’est sombre et, ou trop froid, ou irrespirable (tout dépend du nombre de bipèdes à l’intérieur). Justement, lorsque j’y suis arrivé, totalement épuisé, le refuge faisait salle comble : un détachement de l’armée argentine en avait fait son camp de base pour un stage montagne. En quelques instants, ils m’ont fait une place sur un matelas, préparé un repas et imposé un concours de photos souvenirs (avec Rossinante, bien sûr !). Moins d’une heure plus tard, le vieil anti-militarisme que je suis était devenu pote avec la moitié de cette chaleureuse brigade.

Là, j’ai eu trop tôt la prétention d’avoir gagné : d’ailleurs – miracle – le col San Francisco a bien ouvert officiellement le 16 Novembre, le jour même où je me suis présenté au poste frontière, et je fus le quatrième pèlerin à y recevoir le tampon de sortie du territoire argentin. Il ne me restait plus qu’une vingtaine de kilomètres et 700 mètres de dénivelée pour atteindre le col, autrement dit pas grand chose. Mais j’aurais pu chanter victoire si, depuis deux jours déjà, le souffle bienveillant de l’Esprit Saint ne s’était mué en un vent d’Ouest proprement infernal. La pénitence imposée au pèlerin sur la dernière étape de l’ascension fut amère. Une première tentative, tôt le matin, me vit battre en retraite et revenir au poste frontière, tant il faisait froid. La seconde, en milieu de journée, ne me laissait pas d’autre choix que d’arriver à tout prix au col et à son refuge terminal. Avec 5 voitures par jour, les chances de se faire prendre en stop avec mon vélo étaient pratiquement nulles…. J’ai donc pédalé sur trois kilomètres, puis poussé mon vélo face au vent, à pied, sur une douzaine, avant d’être recueilli en camion par mes compagnons d’armes de la veille (eux avaient tenté en vain l’ascension d’un volcan du coin). C’est ainsi, piteux et sous escorte militaire, que Rossinante et moi-même atteignirent enfin le terme de notre long pèlerinage à Saint François…

Quand le chemin de croix devient descente aux enfers

Si vous concevez la descente d’un passage andin comme celle d’un col des Alpes – une longue régalade, récompense légitime de l’effort fourni lors de l’ascension -, vous risquez d’être aussi dépité que moi le lendemain matin. Il faisait un petit moins 10°c au soleil et le vent, ignorant totalement les frontières, me soufflait dans les bronches avec autant de rage que la veille. D’ailleurs, témoin de celle-ci, le grand portique métallique signalant le col, jeté à terre et jamais reconstruit depuis… Mais ce n’est pas tout ! Quand une descente s’étale sur 300km, cela n’implique pas, comme on se l’imagine, une belle pente douce et régulière sur laquelle se laisser glisser avec insouciance, mais des dizaines de kilomètres de plat – traversant les salars ou longeant les lacs. C’est certes ce qui fait la beauté infinie des paysages andins. Mais lorsqu’on s’y retrouve à contre-vent furieux et sur une chaussée réduite à l’état de piste chaotique, on sait bien que l’on descend (lentement), mais avec la nette impression que c’est aux enfers…

La descente versant chilien du Paso San Francisco fut à cette image. Elle longe l’un des plus beaux lacs de l’altiplano, une splendeur aux eaux émeraudes appelée « Laguna Verde ». Mais ses rives sont si inhospitalières que même les carabiniers ont déserté leur baraquement, que le vent a aussitôt entrepris de saccager lentement mais sûrement. Ce n’est qu’à l’approche du poste frontière, situé à l’autre bout du grand Salar de Maricunga ( et à déjà 100 km du col et de la frontière !), que la route s’humanise enfin, cherchant à rivaliser avec le bitume impeccable de sa rivale argentine. Histoire de faire respecter la parité à San Francisco, la Sainte Vierge nous accorde au passage sa bénédiction maternelle. Le vent faiblit et la température remonte. Nous ne sommes plus qu’à 3750m d’altitude. Le douanier – charmant – ne me confisque qu’une poignée de fruits secs et taxe à mon profit deux bouteilles d’eau à des Chiliens qui n’osent dire mais…. Tout semble lentement s’améliorer… Je reprends espoir. Il ne me reste plus que 175 km de descente jusqu’à Copiapó, pas vrai ?

500 mètres après le passage du poste frontière, le mirage s’efface brutalement. La route redevient piste. Surtout, elle se met à remonter, tandis que le vent retrouve son souffle rageur. Je regarde la carte pour m’apercevoir que la « descente » sur Copiapó passe par l’ascension d’un col de 4300m d’altitude. Et c’est reparti ! Un petit bout à vélo, un autre à pied, je progresse très, très lentement, en jetant ce qui me reste d’énergie dans cette seconde ascension. Je sais qu’il va me falloir planter la tente (pas de refuges dans le coin) et me demande où et quand. La journée sent lentement venir sa fin. La lumière s’incline à mon passage et dore les courbes douces des volcans. C’est l’heure magique où la beauté de l’altiplano s’exaspère. Assis ou plutôt effondré sur le bord de la piste, je l’absorbe à petites goulées, le souffle court et le cœur battant. Ni blasé, ni désespéré, simplement épuisé. Ah ! J’oubliais : cet endroit, « El Caballo Muerto », ne pouvait mieux mériter son nom. Car le « Cheval Mort », ce soir-la, ç’était moi …

C’est alors que monte un bruit de moteur. Sans doute l’ultime véhicule du jour sur cet itinéraire. Le pick-up s’arrête à ma hauteur. L’homme est seul. Il me demande si ça va et dans la foulée propose de m’embarquer jusqu’à Copiapó, où il habite. C’est ainsi que je ferai d’une traite et en voiture la longue et superbe descente de 150 km et 3000m de dénivelée conduisant aux portes de la ville. À vélo, elle m’aurait demandé au minimum deux jours… Nous avons croisé moins de cinq véhicules pendant ces deux heures de trajet d’une beauté sublime dans la lumière du couchant…

Conclusions et questions

Bien que mon patron, Saint François semble indubitablement moins efficace, comme assureur voyage, que Saint Christophe, un professionnel qui a fait ses preuves depuis longtemps, Saint Jacques, qui n’a jamais mis son bâton dans les roues de personne, ou même Sainte Rita, ma préférée, toujours prête à intervenir dès que ça devient critique… Inutile donc de monter au Paso San Francisco en pèlerinage, comme le pape. Mais peu importe, même en simple touriste, vous tomberez à genoux tellement c’est intensément beau…

Sans aides extérieures, celle des militaires argentins, celle des montagnards chiliens qui m’ont épargné une bonne tirée de ripio infernal, ou celle de ce promeneur solitaire en balade dominicale, qui m’a fait redescendre sur terre, j’y serai encore… Certes, on peut dire qu’en cumulant altitude, froid, route réduite à l’état de piste et surtout vent fou-furieux, j’ai joué de malchance. Mais ces ingrédients ne sont-ils pas précisément les épices relevées qui distinguent fondamentalement les Andes et la Patagonie de nos Alpes ?

Les vraies questions ne sont-elles pas les suivantes :

1°) Voyager à vélo dans les Andes, n’est-ce pas une projection de notre vision d’Européens sur un continent, un climat et des montagnes qui nous sont inconnus ? Pourquoi Chiliens et Argentins ne le font-ils pas, même en VTT ? Pourquoi leur approche de la nature se fonde-y-elle sur l’association de la marche et de l’usage de véhicules 4×4 pour les approches ? Ne pas les imiter, n’est-ce pas de la vanité maquillée d’écologie (car cela ne m’empêche pas dans le même temps d’utiliser un vol long-courrier) ?

2°) Même si j’aime me confronter physiquement – animalement, devrais-je dire – avec la nature, n’y-a-t-il pas un moment où l’action, mobilisant toutes tes ressources, finit par te priver des bonheurs du contemplatif ? Qu’est-ce qui compte le plus pour moi, dans le voyage ? L’exploit physique ? L’intensité de l’aventure ? Ou bien le fait de regarder pour capter la beauté des lieux et d’écouter la petite lumière des autres ?

Vous l’avez compris, les deux mois et demi (3300km en compagnie de Rossinante qui, elle, a jeté sa béquille aux orties, tant elle péte la forme) passés dans le Nord, tout comme le dernier épisode de mon circuit, par son intensité, ont soulevé en moi tout un questionnement sur la suite de mon voyage, la Patagonie. Sous quelle forme ? Continuer à vélo où louer une voiture ? Avec quel esprit ? Dans quelle recherche ?

J’attends vos réflexions, fussent-elles critiques acerbes ou chargées de dérision.

 

 

 

 

 

De Cafayate à Tinogasta, c’est reparti comme en (RN) 40…

Cafayate : rien sinon le verre de l’amitié

Je n’ai rien visité à Cafayate, rien …à moins de ranger comme visite une excellente dégustation de vins (bio) dans une des bodegas de la ville. Ni musée, ni église, ni curiosités naturelles des alentours. En bref, j’ai laissé choir mon costume de touriste et toutes les obligatinons qui vont avec. Je me suis contenté de rester immobile, tout simplement, as  sis sur un banc public ou à une table de l’auberge. J’ai lu, écrit, téléphoné, trié mes photos, discuté… Et au lieu de courir après des lieux où des choses « à voir », et sans que cela ne soit en rien voulu et délibéré de ma part, mais du simple fait de la disponibilité que donne la suspension de toute action, je suis allé ainsi à la rencontre des autres.

Je me suis d’abord rapproché d’un jeune couple d’ingénieurs français. C’est vrai qu’on a tendance à l’étranger à « resserrer les rangs » en se rapprochant de ses compatriotes, mais ces deux jeunes n’avaient rien de futurs cadres formatés. Ils portaient un regard critique aussi bien sur notre société que sur leurs études ou sur leur vie professionnelle, et ce n’est pas si fréquent. Elle avait en outre déjà vécu en Argentine et on la sentait passionnée et amoureuse de ce pays.

Puis, j’ai eu le temps d’échanger avec Rolando, le gérant de l’hostel, un homme – la quarantaine a peine – d’une profonde humanité et d’une grande générosité, dont je me suis senti infiniment proche. Enfin, j’ai pris les devants et je suis allé à la rencontre d’un autre couple de jeunes, mais cette fois argentins ( de Buenos Aires). Le dernier soir, nous avons dîné tous ensemble et c’était pour moi très beau que cette soirée (en Espagnol, of course !). Un de ces moments précieux qui donnent tout son sens au voyage, et que l’on cherche à fixer avec une émouvante maladresse sur des photos-souvenirs.

Nous avons posé tous ensemble ce soir-là, et reposé encore le lendemain matin devant l’hostel, au moment de mon départ, mais cette fois avec Rossinante. Car il fallait bien reprendre la route et repartir comme en 40, sur la fameuse RN du même chiffre…

Mon aventure avec la quadragénaire (suite et fin ?)

Après son séjour en ville à Cafayate, notre Nationale mythique, la RN 40, renonce à son caractère sauvage et accepte de se donner les airs civilisés d’une départementale bucolique et respectable flânant au milieu des vignobles. Parfois, cependant, le naturel revient au galop et, dès le premier jour, la belle s’offrit sans prévenir deux intermèdes pour revenir aux délices vibratoires du « ripio » et de la tôle ondulée.

Le second jour, la belle changea de registre. Impeccablement maquillée de bitume, elle se hissa sur de hauts-talons de quelques centaines mètres d’altitude pour gagner la Puna et y tracer les parfaites lignes droites dont la vallée Calchaquie l’avait précédemment frustrée. À la monotonie de ces trajectoires rectilignes, vous rajoutez l’après-midi – quand la fatigue commence à se faire sentir – un rien de canicule et un bon petit coup dans le nez (il s’agit de vent et non de vin !), et la RN 40 sera vite devenue à vos yeux la route la plus fastidieuse d’Argentine… Mais, rassurez-vous, la belle garce gardait encore plus d’un tour dans son sac…

Le plus beau piège qu’elle me tendit (et dans lequel je tombai inévitablement ) intervint après mon étape de repos dans la petite ville de Belen. Au-delà vers le Sud, en effet, la RN 40 se dédouble. Pour gagner Tinogasta, le bourg suivant, il y a le choix entre l’ancienne RN 40 et la nouvelle. Cette dernière est entièrement asphaltée, ne comporte que très peu de dénivelée, mais représente 160 km, soit deux jours de vélo.

L’ancienne est beaucoup plus rusée, évidemment. Elle met en avant une distance moitié plus courte (80 km. Quel raccourci imparable !) et sans dissimuler que plus de 60 sont en « ripio », elle se garde bien d’en préciser l’état réel. D’ailleurs, dans la bouche de ses partisans à Belen, ce qui aurait dû m’inquiéter – son interdiction absolue aux voitures – en faisait quasiment une pépite, une piste cyclable franchissant tout droit la sierra en reprenant le Chemin de l’Inca, tout en s’affublant d’une irrésistible appellation romantique : « la Cuesta de Zapata ». En bref, 60 km de vie sauvage lovée autour de belles courbes, sans un point d’eau et sans une habitation, mais avec 1200m de dénivelée, ça ne pouvait pas se refuser : deux jours de vélo, certes, mais absolument rien à voir avec ceux de la nouvelle route…

Sur ce point – c’est le seul -, les fervents supporters de la « Cuesta de Zapata » ne se trompaient pas…

La RN 40 aussi peut être pavée des meilleures intentions du monde.

D’abord en termes de préliminaires – d’un côté des montagnes – puis en termes d’achèvement – sur l’autre versant -, de longues pistes rectilignes et poussiéreuses propres à vous achever avant comme après la course. Entre les deux, sur 30 kilomètres, le chaos d’une route abandonnée des hommes et redevenue au fil des ans quelque chose qui hésite perpétuellement entre le lit raviné d’un torrent et un chemin muletier ravagé par le passage des bêtes. À la montée, ce n’est pratiquement pas cyclable et j’ai dû pousser Rossinante sur des kilomètres. Il fut même un endroit où la « route » était devenue si raide qu’au plaisir de la « poussette », j’ai dû rajouter ceux du « portage » à la canadienne : debater  ma monture, transporter les différents éléments de mon chargement en plusieurs voyages, réarnacher l’animal et repartir en le poussant.

Sur le long plateau qui sépare les deux cols, c’était cyclable à mi-temps, voire même un peu plus. Tout au long de la descente -absolument magnifique -, même chose, mais avec le danger de la chute en plus. C’est d’ailleurs là que j’ai brutalement mesuré l’engagement qu’implique cet itinéraire. En deux jours, je n’ai croisé que deux motards. Mais je suis à peu près sûr qu’on peut passer une semaine ou plus sur cette piste sans y rencontrer âme qui vive. Elle est en effet impraticable et interdite aux voitures, même aux meilleurs 4×4. Seuls l’empruntent les motos et quelques cyclistes complètement allumés (j’ai relevé deux traces de vélo avant mon propre passage). Et ça, ça change la donne par rapport à une route, surtout lorsque tu es seul…

Par contre, au beau milieu de cette galère de forçat – j’ai vraiment été au bout de mes ressources physiques -, j’ai passé l’un de mes plus beaux bivouacs. Un peu à l’écart du chemin, un magnifique hameau de berger traditionnel, constitué d’enclos de pierres sèches, couverts ou non de torchis. L’un de ces enclos abritait un vaste foyer. Je m’y suis blotti comme s’il y avait du feu, après avoir tiré la porte – il y en avait une – et, totalement épuisé, j’ai sombré dans le sommeil avant même l’arrivée de la nuit et de la lune, mes compagnes de solitude.

Le lendemain, lorsque je suis arrivé aux portes de Tinogasta, j’ai été arrêté par un cycliste en VTT – un vrai, avec le maillot du club – qui voulait seulement vérifier que dans cet équipage je venais bien de la fameuse « Cuesta de Zapata ». Lorsque je lui ai confirmé, j’ai senti que j’étais malgré moi devenu un héros, avec sûrement, vu mon état de fatigue, l’air extatique, poussiéreux et ravagé qui allait de pair avec ce nouveau statut.

Or, je cherche tout, dans mon voyage, sauf à passer pour un quelconque héros. Certes, ces deux jours auront été pour moi un vrai challenge physique et psychique. Je crois n’avoir jamais encore parcouru un itinéraire à vélo aussi difficile et engagé. Mais ce choix fut tout sauf lucide. Il me fut conseillé par deux Argentins de Belen : le gérant du gite, guide par ailleurs, et un correspondant du réseau Warmshowers. Ce n’est qu’en réfléchissant ensuite que j’ai compris combien leurs conseils, loin d’être le reflet d’une expérience personnelle directe et récente, ne faisaient que refléter l’avis de certains voyageurs précédents, mais datant maintenant de plusieurs années. Or, depuis, saison après saison, la nature et les intempéries ont fait leur travail de restauration du sauvage, et c’est précisément cela qui fait aujourd’hui de la « Cuesta de Zapata » un itinéraire réellement hors du commun. En journalisme, on appellerait cela la nécessité de vérifier la fiabilité de ses sources…

Pour ne pas accabler autrui – la RN 40 aussi peut être pavée des meilleures intentions du monde – je dois avouer que ce choix n’était pas cependant sans une arrière-pensée un peu maligne de ma part. Tinogasta, en effet, ne se trouve pas sur la RN 40, mais sur la RN 60 qui monte vers le Paso de San Francisco et donne accès au Chili. En bref, pour moi, une belle occasion de sauter subrepticement des bras de mon épuisante quadragénaire dans ceux d’une sexagénaire plus en accord avec mon âge !!!

Mais cette fois, avant de m’envoler vers les sommets du romantisme, je vais d’abord vérifier mes sources. Je ne tiens pas à finir inutilement une seconde fois dans la peau d’un héros. Je tiens trop à poursuivre mon voyage en retraité  pépère…

 

 

De Salta à Cafayate, laisser la vie tracer ma route…

Résumé de l’épisode précédent.

Au terme du viol brutal de son vélo par une moto, sur une grande route et en plein jour, l’auteur de ses lignes, couvert de bosses bleues (comme les baleines !) et de plaies à la sauce tomate, voit en quelques secondes son programme pour les jours suivants remis en cause. Il se retrouve en effet convié sur le champ à différentes visites – invitations que sa bonne éducation lui interdit de décliner – d’abord à l’hôpital de jour, puis au commissariat de police. Ce n’est que 24h plus tard qu’il sera enfin libéré de toutes ces obligations officielles impromptues, engendrées par le simple aléatoire d’une rencontre non prévue, et encore moins souhaitée.

Que faire ? (Lénine, œuvres complètes)

D’abord, fuir le lieu de l’agression. Pour oublier.
Reprendre à tout prix le fil du voyage là où il s’est rompu, comme si de rien n’était, comme pour se raccrocher, faute d’autre chose, à son pauvre rêve jeté par terre, comme si c’était aussi simple que de rembobiner la pellicule de son petit film, après en avoir coupé tous les passages ratés…

Je reprends donc la route – toujours la fameuse RN68 – en serrant un peu plus les fesses à chaque véhicule arrivant derrière. Une quinzaine de kilomètres jusqu’au village suivant, El Carril, où se séparent les deux itinéraires possibles pour tracer la suite du voyage. Cette courte distance suffit à me persuader : que je suis incapable de choisir entre l’un ou l’autre; que je suis également incapable d’aller très loin dans l’état physique et moral qui est le mien; que le village del Carril, outre qu’il ne présente aucun charme, n’offre pas le moindre hébergement; que celui de Chicoana, six kilomètres plus loin, en recèle par contre plusieurs. Je pris donc la route de ce village….

Tout d’abord – ce fut le premier miracle sur la route de Chicoana – elle donnait son bras gauche à un sympathique cheminement bétonné que l’on pouvait assimiler, avec un peu d’ingénuité, à une piste cyclable et utiliser comme telle. J’arrivai donc à Chicoana, détendu pour la première fois depuis 48h…

Ma recherche d’un hébergement dura exactement le temps de faire le tour de la place du village. L’auberge de jeunesse était manifestement fermée. Il ne restait comme solution que l’hôtel, dont la revendication du terme « d’hôtel boutique » me faisait redouter le pire en termes tarifaires. Une jeune femme m’y accueillit. À ma question, pourtant posée dans le Castillan le plus pur, elle répondit sans transition dans un Français souriant, me proposant un tarif hors-saison raisonnable. Ce fut ce jour-là le second miracle sur la route de Chicoana. En premier lieu, il m’ouvrit les portes du lieu idéal pour me remettre de l’accident : toutes les chambres s’y ouvrent en effet sur l’intimité d’un grand jardin paisible. Mais il fut surtout l’amorce d’une nouvelle rencontre aléatoire, ni mieux prévue ni davantage souhaitée que celle avec la moto.

Trouver un couple franco-argentin dans ce tout petit village était déjà plus qu’improbable. Mais me voir ensuite proposer des séances de Reiki pour soulager mes douleurs était presque aussi surréaliste que le bilan final de l’accident. Croire ou non dans ces techniques de soin extrême-orientales est secondaire. L’essentiel c’est que la relation de confiance qui s’installa me permit d’exprimer dans ma langue maternelle le traumatisme de l’accident et de dépasser le désarroi dans lequel il m’avait plongé, et, dans le même temps, d’accorder à mon corps meurtri des moments de vraie relaxation (qu’il est très difficile d’atteindre seul).

Si j’ai pu quitter deux jours après ce Jardin du Paradis, apaisé et reposé, c’est aux deux miracles de Chicoana que je le dois. Décidément, un pèlerinage à Sainte Rita s’impose, dès mon retour au pays !

Plus sérieusement, je remercie ceux qui m’ont aidé avec autant de discrétion que d’intelligence, comme s’ils étaient des amis de longue date. Se poser des questions sur la place du hasard ou des miracles dans nos vies et dans nos rencontres ne conduit selon moi qu’à des non-réponses. L’essentiel, pour moi, c’est de remercier. De sourire avec encore plus de gratitude à la vie lorsque nous avons la chance de pouvoir reprendre et continuer la route. De sourire à tous ceux que nous rencontrons en chemin, et qui, à un moment ou à un autre, nous aident à tenir la route quand celle-ci nous fait déraper.

À quoi mènent les dévotions….

Nous étions un Dimanche et un dévot comme moi ne pouvait décemment tirer un trait sacrilège sur la célèbre Cuesta del Obispo (la montée de l’Evêque). Cependant, mon état de santé, même s’il s’améliorait, m’interdisait d’enfourcher de nouveau Rossinante pour un pèlerinage de plus de 2000m de dénivelée. Les miracles existent, mais on ne les provoque pas. Je pris donc un taxi.

Je ne l’ai pas regretté. La Cuesta de l’Obispo est certes une route au tracé magnifique (que les VTT parcourent à la descente) mais elle n’est asphaltée que sur la moitié au plus de son tracé. De plus, c’est une route touristique célèbre, donc très fréquentée, notamment par les autocars et les minibus. Un seul conseil pour la parcourir à vélo : attendre qu’elle soit entièrement goudronnée, comme c’est le cas sur son versant ouest.

C’est donc seulement pour descendre ce dernier que je suis remonté en selle. Autant le tracé du versant oriental évoque les grands cols alpins avec ses pentes raides et ses multiples lacets, autant celui-ci reste fidèle aux stéréotypes de la Puna argentine : d’immenses plateaux que traverse une interminable ligne droite ( la « recta de Tin Tin » – ça ne s’invente pas !) et sur lesquels on vous sert généreusement un vent de face suffisant pour faire toute la descente en poussant sur les pédales !

Une jolie garce et une passion torride : la RN 40

Je suis redescendu de la Puna ivre de vent, et lorsque je suis arrivé à Cachí je ne m’étais même pas rendu compte que j’avais retrouvé depuis déjà une dizaine de kilomètres le plaisir ineffable de rouler sur une route nationale, la RN 40. Il faut dire à ma décharge qu’en Argentine, le titre de « route nationale » est bien plus honorifique qu’ancré dans une quelconque réalité (par exemple, celle de son trafic routier). Ainsi, la RN 40 est-elle l’une des nationales les plus mythiques d’Argentine, du fait qu’elle relie Uschaia à la frontière bolivienne, alors que dans le Nord, sa chaussée et sa fréquentation en font au mieux une banale route communale. D’ailleurs, lorsque je l’ai retrouvée, au fond de la vallée Calchaquie, vers son kilomètre 4500 (d’Ushuaia !), l’asphalte impeccable de la Cuesta del Obispo fit place immédiatement à une chaussée délabrée et rapiécée de partout. Un moyen comme un autre, sans doute, d’entretenir sa légende sulfureuse et bien vivante de « bad road » (plus au Nord, c’est pire, paraît-il). Pour le Sud lointain, on verra ce que l’avenir nous réserve…

Pour ma part, la descente de la vallée du Rio Calchaquí, à laquelle je tenais beaucoup, ne me laissait pas d’autre choix que d’emprunter cette route mythique sur presque 200 km (et plus si affinités ! ). Je savais dès le départ que le goudron ne serait pas au rendez-vous, mais je m’inquiétais surtout surtout des risques d’une sur-fréquentation touristique.

Vu l’état de la route, ce danger n’est pas pour demain ! La RN 40 est dans la réalité une jolie petite route en terre, qui a parfois la largeur d’un chemin de campagne. Très généreuse en sable et en tôle ondulée, elle dilapide ses kilomètres en une infinité de virages secs et surprenants, de petites côtes bien raides et de descentes aussi impromptues que vertigineuses. Autant dire qu’on y roule très lentement et que l’attention qu’elle exige dissuade aussi bien les poids lourds que la majorité des touristes. J’y ai retrouvé le charme des routes de l’altiplano chilien – l’altitude en moins cependant – comme se démonter le squelette sur la tôle ondulée, s’ensabler dans les descentes et pousser le vélo dans les cotes. Pourtant, in fine, tout sera pardonné à cette garce, et ceci pour deux raisons au moins : premièrement, le risque de vous faire renverser y est quasi-nul et ensuite, tout simplement, parce qu’au printemps, suivre cette route le long de la vallée du Rio Calchaquí est un pur ravissement de l’âme.

La région Calchaquie est une vallée de basse altitude (2000m environ), large et très ouverte, dominée par de hauts sommets encore enneigés. Ça, c’est pour la toile de fond. Sur environ 180 km, elle offre de perpétuels contrastes entre le vert et l’ocre, entre son lit plat, fertile et paisible, et le relief déchiqueté de petites « quebradas », entre l’humain de merveilleux villages (Cachí, Molinos, Angastaco) blottis au milieu des vignes, et le wilderness du désert qui les entoure et les isole du monde. Rien de grandiose ou de démesuré, comme sur l’altiplano andin, mais, comme en Europe, un émerveillement à dimension humaine, renouvelé à chaque virage (et il n’en manque pas !). Et puis – en dehors de Cachí – pas encore de tourisme ! À Molinos, à Angastaco, j’étais seul client des toutes petites auberges où je suis descendu et presque le seul touriste (une dizaine dans le premier village et trois dans le second !). Avec un accueil qui va de pair : comme cette soirée où le patron m’a accompagné en voiture jusqu’au restaurant …avant de venir me rechercher après le dîner !

J’ai parcouru les courbes de cette jolie garce (dans mon esprit, route et vallée ne font plus qu’une) en trois étapes d’une cinquantaine de kilomètres. Chaque matin fut un éblouissement amoureux absolu. Chaque après-midi – sable, calamine et canicule aidant – tourna à la vraie séance de torture. Une relation sado-maso, dont l’intensité augmentait un peu plus chaque jour, l’état de la route se dégradant curieusement à chaque fois davantage. C’est pourquoi, le dernier jour, lorsque, totalement épuisé et desséché, j’ai enfin aperçu le goudron, je me suis littéralement enfui, envolé, parcourant les derniers 25 kilomètres en une heure à peine. Ainsi se termina, à Cayafate, ma relation torride et un rien perverse avec la vallée Calchaquie et sa célèbre route 40…

Un dernier mot pour expliquer ce qui m’a irrésistiblement attiré dans ce piège sulfureux. Il y a de nombreuses années, une amie très chère, Maïté, qui dirigeait à Grenoble l’agence Les Quatre Coins du Monde, m’avait, lors d’un de nos déjeuners, parlé avec ferveur des vallées Calchaquies. Maïté était une passionnée absolue, indomptable, inclassable, et c’est cela que j’aimais et que j’admirais chez elle. Elle est partie – bien trop tôt, hélas. Que ces quelques jours passés la-bas, fulgurants de beauté, mais aussi de dureté, à son image, lui soient mon hommage personnel…