Ainsi tourbillonnent les vents de Patagonie…

Jusqu’à l’ultime jour de l’année, les vents de Patagonie s’étaient montrés  pour moi plutôt sereins et favorables. Tout a changé avec l’arrivée de mon amie Capucine à Ushuaia. Il faut dire qu’elle est elle-même un pur concentré de tourmente bretonne, ravie de venir en découdre – pour la troisième fois – avec les tourbillons sauvages des vents de Patagonie. Récit d’un voyage contemplatif soudain bousculé par l’arrivée d’une perturbation force 7 (cad « avis de grand frais » pour les ignorants des choses marines).

Il faut dire dès le départ que pour moi le vent avait commencé à tourner avant la fin de l’année. Échaudé par ce soir de Noël où je m’étais retrouvé comme des dizaines de touristes à la recherche désespérée d’un restau ouvert dans Ushuaia, j’avais pris soin, pour cette soirée du Jour de l’An, de réserver une table dans l’un de ces petits établissements sympas qu’affectionne tant le Guide du Routard Futé. Et grand seigneur comme toujours, je n’avais pas tiqué devant le prix du menu de réveillon. C’est qu’il s’agissait ce soir là non seulement de célébrer l’année nouvelle avec faste, mais surtout de placer les débuts de notre voyage commun sous les auspices les plus favorables. Hélas, en dehors de son prix, le menu de fête ne différait guère de celui des jours de semaine que par une coupe de mauvais mousseux, un cotillon pour chacun et un service rendu encore plus lymphatique que d’habitude par la sacro-sainte nécessité d’attendre le minuit fatal. C’en était bien trop pour mon tourbillon breton. Nous nous sommes donc éclipsés bien avant l’heure officielle du crime… 

Coupables d’avoir ainsi franchi l’année aussi subrepticement qu’on passe à l’acte, il ne nous restait plus qu’à prendre la poudre d’escampette. Poussés par les bourrasques qui soufflaient sur le canal de Beagle, nous avons fui vers les rivages les plus désolés de la Tierra de Fuego. Récit succinct de cette grande évasion…

Épisode 1 : l’Atlantique

Remonter vers le Nord en suivant la route nationale 3, la seule grand-route de toute la région, la seule bitumée, celle qui, en vous conduisant droit à la fin du monde, a fait la célébrité d’Ushuaia. Une fois dépassées les montagnes, la quitter discrètement sur la droite pour une pauvre route en terre dénommée, allez savoir pourquoi, “Ruta complementaria A”. Ensuite, impossible de se tromper : c’est toujours tout droit sur plus de 40 kilomètres. D’ailleurs il n’y a qu’un seul misérable embranchement, fermé d’une barrière et sans la moindre indication, ce qui suffit à dissiper la moindre hésitation. La route se déroule interminablement de vallées en collines, et de forêts en immenses pâturages (veaux, vaches, chevaux et guanacos). On y rencontre deux vastes haciendas, et même un poste de police abandonné auquel il serait totalement vain de chercher une quelconque raison d’être. On peut même, le cas échéant, y croiser en chemin une ou deux autres voitures, voire même, pourquoi pas, un cavalier. Au cas où vous sentiriez perdus à travers ces vastes confins, il reste un repère infaillible, quoique destiné primitivement aux marins : sur la pointe du Cap San Pablo, face à l’Atlantique, un petit phare présomptueux que les tempêtes ont penché aussi fort que la Tour de Pise, s’échine encore à baliser la route des voyageurs. En vain, d’ailleurs : en témoigne, échouée au centre de la baie, l’impressionnante  silhouette rouillée du Desdemona. Histoire de mettre une touche finale à la désolation des lieux, l’hôtellerie San Pablo qui promettait sans mentir une vue imprenable sur la mer et sur l’épave a elle aussi fait naufrage et coulé depuis longtemps. Elle n’est plus aujourd’hui qu’un nom sur la carte Michelin…

L’aventure ne se termine pas là pour autant. Car notre piste se poursuit le long de l’océan sur encore une quarantaine de kilomètres. Elle ne s’achève définitivement que devant la barrière fermée de l’hacienda Maria Luisa. Au-delà, il faut poursuivre à pied, à cheval ou en quad… Jusqu’à l’Estancia Policarpo, pas moins de 80 kilomètres de côte sauvage  vous attendent encore, et pour atteindre l’extrémité de la péninsule de Mitre, rajoutez-en vingt-cinq de plus… Nous avons parcouru à pied à peine le dixième de cette distance, longeant la mer en suivant le sommet des falaises, dans un paysage de plus en plus dénudé et austère au fur et à mesure de notre progression vers le Sud. Nous n’avons vu personne de toute la journée et, marée basse oblige, même  l’océan Atlantique semblait s’être retiré très loin au large, abandonnant cette côte à sa nudité et son infinie solitude…

Le lendemain, pas d’autre choix que de revenir sur nos pas. Tout au moins jusqu’à cet humble et unique embranchement dédaigné à l’aller. Nous voici donc embarqués sur une mauvaise piste dont la seule vertu était de se diriger a priori vers la mer, ce qui, aux yeux de mon corsaire Breton, suffisait en soi à rendre le détour incontournable. Au bout d’une vingtaine de kilomètres, une barrière marquait l’entrée d’une estancia. Nous avons poursuivi à pied à travers les collines jusqu’à atteindre de nouveau le rivage, ici beaucoup plus boisé, ce qui en accentuait encore la sauvagerie. La fréquentation touristique se limitait manifestement à quelques vaches arpentant une Promenade qu’il serait malvenu ici d’appeler « des Anglais », en égard au chauvinisme des Argentins, grièvement blessé depuis la guerre des Malouines. C’est ici que s’acheva le premier épisode de notre série « la Terre de Feu ».

Épisode 2 : les lacs 

Après tant de solitude et d’âpreté, nous avions grand besoin d’un peu plus d’humanité. Nous avons donc quitté l’austérité du littoral atlantique et gagné la région des grands lacs qui parsèment tout le centre de la région. Cela s’avéra une riche et brillante improvisation. 

Certes, sur la rive de notre premier lac, le lac Yehuin, l’auberge du même nom n’était plus qu’un lointain vestige historique. Certes, sur les berges de notre second lac, le lac Fagnano, l’hosteria, bien que pompeusement baptisée « Sur 54 Lodge » s’apprêtait visiblement, avec ses dix clients au plus fort de la saison, à subir le sort fatal de ses prédécesseurs. 

Mais c’était le week-end et les citadins des deux villes environnantes (Ushuaia et Rio Grande) avaient colonisé en camping sauvage toutes les rives lacustres accessibles en voiture. Après deux bivouacs seuls face à l’immensité Océane, nous nous sommes donc retrouvés immiscés entre familles nombreuses, cannes à pêche, feux de bois, grillades et sonos disco du Samedi soir. Mais tout ceci respirait la gentillesse, la discrétion et revêtait un côté bon enfant… Nous nous sommes par ailleurs bien sortis des différentes épreuves d’initiation réservées aux novices. La première, et pas la moindre, était d’atteindre notre emplacement de camping avec notre bagnole sans l’embourber dans les ornières et sans briser les fragiles ponts de bois. La seconde consistait à ne surtout pas refuser un hamburger géant arrosé de Coca-Cola à trois heures de l’après-midi, sous prétexte que nous venions juste de déjeuner : en Argentine, refuser de la viande grillée ne se fait tout simplement pas, et ceci quelque soit le moment de la journée. Ainsi le second épisode de notre série faillit-il s’achever sur une indigestion.

Épisode 3 : le canal de Beagle

Nous étions Dimanche après-midi. Pour aider ses ouailles à s’arracher aux plaisirs bucoliques des bords de lacs, Eole souleva une petite brise Patagone arrosée d’une fine mitraille de grésil. La température chuta brutalement jusqu’aux alentours de zéro. Les sommets alentours se drapèrent dans leurs capes blanches. Tout le monde battit prudemment en retraite… Nous trouvâmes refuge sur les rives du canal de Beagle, dans un hameau de pêcheurs, Puerto Almanza. Une petite guinguette à fruits de mer,  « la Sirène et le Capitaine » y propose deux chambres dans une petite “cabaña ». Certes, une fois le chauffage au gaz coupé, notre cabane tourna vite au congélateur, mais nous étions à l’abri du vent et de la pluie. Surtout, l’ambiance du lieu était naturellement à la gentillesse et cela valait bien tous les palaces moroses d’Ushuaia. 

Au matin, grand beau temps. Nos hôtes débarquent en kayaks pour préparer le petit déjeuner. Nous partons ensuite le long du littoral, d’abord en voiture, puis à pied. Avec cette fois, la tente, les duvets, le réchaud, une journée de nourriture et la volonté de remonter la côte le plus loin possible vers l’Ouest (en direction d’Ushuaia).

A l’heure du déjeuner, nous atteignons une Estancia abandonnée, Puerto Remolino. Son quai aux planches disjointes attend toujours l’arrivée du navire, le Monte Farniento, échoué au centre de la baie. Une antique machine à vapeur rouille une retraite heureuse, abandonnée au milieu des champs de fleurs. Mais à l’horizon, au-dessus des montagnes d’Ushuaia, les cieux se plombent…

Plus loin, il faut franchir un torrent. Par paresse, je ne me déchausse pas et tente la traversée, laquelle se finit évidemment par une culbute fatale… Me voici complètement trempé, juste au bon moment, celui où le vent se lève et où la pluie l’accompagne en chantant. Heureusement, quelques kilomètres plus loin, nous dénichons un abri, empilement improbable de vieilles planches et de tôles ondulées. Dehors, la pluie et le froid s’installent et font comme chez eux. Mais peu importe, il y a du bois en abondance, et un poêle ingénieux, bricolé à partir d’un vieux fût métallique. Cette cabane déglinguée sera finalement pour moi notre plus beau bivouac.

A l’aller comme le lendemain sur le trajet de retour, nous n’avons pas croisé âme qui vive… La Patagonie, c’est juste cette perception d’une infinie solitude au cœur d’une nature que nous ressentons comme originelle.


Le vieux navire échoué à Ushuaia

 Rien ne symbolise mieux le bout du monde que ce vieux navire fourbu venu s’échouer sur le rivage d’Ushuaia. Je me sens un peu comme lui : en attente, plongé dans un voyage devenu temporairement immobile, et presque aussi rongé par mon mal de dos que ce vieux rafiot par la rouille.

J’ai fait (et parfois refait) toutes les randonnées possibles autour d’Ushuaia, les parcourant lentement, m’arrêtant longuement pour admirer les arbres, les mousses, les fleurs et les oiseaux. Les premières fois ne se répètent pas. Ce n’est plus tant la grandeur des paysages – ces montagnes enneigées qui plongent dans la mer – qui m’émeut, que les arbres entrelacés dans la pénombre des sous-bois, la vivacité affairée des oiseaux, l’étonnante magie colorée des lichens et des fleurs (nous sommes ici comme début Juillet chez nous).

La plupart des visiteurs ne restant pas à Ushuaia plus de deux ou trois jours, je vis ce temps suspendu comme un luxe inouï. Il laisse le temps de la contemplation aussi bien que celui des rencontres. Ainsi ai-je retrouvé ici aussi bien mes deux Américains que Carine, cette Française rencontrée à Puerto Williams. « Perdre son temps » est un art que notre époque obsédée par la vitesse et la productivité méprise à tort. Et si action et contemplation, loin d’être opposées, s’avéraient  complémentaires ?

 

Retour au Sud

J’ai embarqué à Punta Arenas sur ce petit ferry d’une centaine de places, le Yagan, qui dessert l’extrême Sud chilien : l’île de Navarino et sa capitale, Puerto William. C’était la deuxième fois (ce qui suffit à faire de moi un habitué), et la traversée s’annonçait donc plutôt banale. Mais la remontée du détroit de Magellan à la tombée du jour nous réserva l’un de ces festivals de jeux de lumière dont la Patagonie détient le secret, le soleil couchant entamant avec mer, nuages et montagne une longue partie de cache-cache vespéral. Pour parfaire l’opération de charme, toute une bande de baleines avaient même été réquisitionnée pour  folâtrer gentiment autour du bateau. Ainsi s’estompa dans la douceur ce qui, à une nuit près, était ici le jour le plus long de l’année. Tout se présentait donc sous les meilleurs auspices.

Le proverbe dit : « si tu as beau temps, savoure la Patagonie, et si tu as moins beau temps, déguste la Patagonie authentique ». Au petit matin, l’attrape-touristes s’était hélas dissipé et tout était redevenu on ne peut plus authentique : le tangage du navire, l’écume sur la crête des vagues, la soupe de pluie que le vent se charge toujours de faire refroidir, un défilé d’iles fantomatiques émergeant de nuées grises et cafardeuses… De ces petits jours blafards où, si l’on n’est pas né en Patagonie, on croirait le soleil condamné à perpétuité… Attention ! Je n’ai pas parlé de mauvais temps ! Juste d’une météo revenue à la normale. Avec doudoune et anorak, on tenait sur le pont sans problème et nous avons même eu droit à quelques percées lumineuses pour le dessert, ce qui n’était pas du luxe vue la gastronomie des repas à bord du Yagan. Mais bon, je vais cesser de ronchonner : contrairement aux croisières de luxe que s’infligent volontairement des bataillons de retraités séniles avant l’heure, la moyenne d’âge était celle des routards (20 à 30 ans), l’ambiance allait de pair (très cool) et je faisais presque figure de patriarche, ce qui contribue toujours étrangement à me rajeunir.

Il n’y a quatre fois rien à faire à Puerto Williams. Une seule randonnée en tout et pour tout : le trek de Los Dientes de Navarino (4 jours), parcouru l’an dernier. Une seule route en tout et pour tout : celle qui longe le canal de Beagle. 54 km vers l’Ouest jusqu’à Puerto Navarino et 24 km vers l’Est jusqu’à la Caleta Eugénia, une petite anse vide ou cette route del Fin del Mundo baisse brutalement les bras et décide de ne pas pousser plus loin. Un charmant petit musée sur l’histoire des Yagans, la nation première qui vivait sur l’île. C’est tout. Pas d’excursion, pas le moindre amuse-touriste. Rien que la vie qui s’écoule paisiblement. En gros, on y fait l’été le bois qui permettra de passer l’hiver… et seuls viennent se perdre ici quelques voyageurs marginaux du tourisme. 

Mais c’est surtout un lieu, sur cette planète, où les hommes se parlent encore. Les Chiliens parce qu’ils se connaissent tous (ils sont moins de 3000 habitants) et qu’ils ont toujours le temps. Les touristes, eux, après trois tours du village et une journée de doux ennui, ont vite fait de se reconnaître et sont si peu nombreux qu’ils éprouvent le besoin instinctif de resserrer un peu les rangs. J’ai ainsi rencontré un couple de jeunes Américains, un autre de Français (lui ayant vécu plusieurs années à Saint Martin d’Entraunes, incroyable, non ?). J’ai longuement discuté avec Carine, une Francaise vivant en Irlande et en plein questionnement existentiel, plusieurs fois croisé une jeune Chilienne en vacances. Enfin, j’ai retrouvé à Punta Arenas, puis à Ushuaia mon amie croate, Annie. Nous ne nous étions pas revus depuis quinze ans au moins et ce furent des moments profondément heureux.

Entre deux parlotes, j’ai fait quand même un peu de rando et même une journée de vélo. Revenir sur ses pas est une autre expérience, qui a le goût sucré et apaisant des choses déjà connues. La Patagonie est toujours aussi belle. J’espère simplement que mes photos témoignent d’un regard plus perçant et plus intime que la seule grandeur sauvage de ses paysages.