Balade de santé…

Papy a soigneusement attendu pour sortir qu’il cesse de neiger et que la température remonte un peu. Dehors, la neige avait tiré un grand coup de gomme sur l’itinéraire de sa balade quotidienne. Curieusement, il manquait même toutes les traces habituelles : lièvres, renards, écureuils, cerfs ou chamois.

Au sommet de la grimpette, il était facile de comprendre pourquoi seul l’homo sapiens était assez bête pour venir enfoncer jusqu’aux genoux dans cette poudre, et surtout assez pervers pour y trouver plaisir. D’autant qu’ensuite, le vent s’est levé. Les nuages déchiraient leurs robes en sautant par-dessus les crêtes, ce qui était plutôt excitant, mais, sous bois, les mélèzes s’ébrouaient à qui mieux mieux de leur blanc fardeau, s’amusant évidemment à viser le malheureux promeneur solitaire.

Lequel, en passant devant le lac, transi et dépité, renonça de ce fait à toute idée de baignade. Mais à Estenc, on n’est tout de même pas en Russie, pas vrai ? Et tant pis pour la photo…

Janvier au balcon…

A la fraîcheur accentuée de la nuit, je sus tout de suite qu’après plusieurs jours gris et maussades, ce dimanche serait rempli de beau. Je suis donc parti à pied de la maison, sans cependant sonner matines (c’est l’avantage – et le seul – de faire de la montagne en Janvier : pas besoin de partir très tôt). L’ombre baignait encore la vallée, mais là-haut, au paradis, les cimes nous promettaient la vie en rose, ce qui parait bien le moins en année électorale.

Sur le chemin, si fréquenté en été, pas une empreinte humaine. Juste un de ces moments où la solitude devient enfin un privilège… Un lièvre avait ouvert la trace, suivi par un renard à la recherche de son petit déjeuner. Cerfs et biches avaient ensuite pris un malin plaisir à rendre mon jeu de piste illisible. D’ailleurs, trois cent mètres plus loin, deux jeunes gambadaient en toute insouciance, la chasse étant finie.

Puis le soleil a fait une entrée fracassante dans la quiétude du sous-bois, surgissant à contre-jour de nuages fumigènes, telle une vedette faisant irruption sur scène. Et lorsque j’ai atteint le Bec de la Renarde, un promontoire ensoleillé qui surplombe toute la vallée, je ne fis que troubler dans sa sieste paresseuse toute une harde de chamois…

Ce fut tout pour mes rencontres de la journée… Pour le reste, sur l’autre versant de la vallée, le souffle doux du vent déshabillait peu à peu les cascades de leurs transparentes robes de glace. La neige n’était là que pour poudrer de blanc le nez de la montagne et les nuages eux-même ne purent jeter de l’ombre sur cette balade des jours heureux.

Les parallèles peuvent-elles se rejoindre ?

Moi, je voyage à vélo. Parce que la lenteur est notre vrai luxe, à nous, les occidentaux stressés du matin au soir. Parce que çà contribue à soulager ma culpabilité de bobo écolo. Mais surtout par plaisir, parce ce que j’aime çà. Celà me permet partout de belles rencontres. D’abord parce que j’appartiens à un network international de voyageurs cyclistes (www.warmshowers.org ), qui se font un plaisir de m’offrir l’hospitalité et m’accueillent toujours chez eux comme un frère. Ensuite, parce qu’en tant que cycliste, on bénéficie souvent d’un regard plein d’empathie, souvent teinté d’estime et d’un soupçon d’envie. Lorsque j’ai passé la frontière, l’autre jour, le policier, jovial, ne m’a même pas demandé mes papiers. Il s’est contenté de me lancer en riant : “vous allez encore loin, comme çà ?” et ma réponse a suscité un long sifflement où l’on pouvait lire en même temps un peu de compassion, un peu d’incrédulité et un rien d’admiration. Il faut dire que ce jour-là, il pleuvait et il faisait froid.
C’est ainsi que j’ai franchi la frontière.

Moi, je voyage comme je peux. Camion, bateau, train, autobus : j’aurai tout essayé. Celà fait deux ans que j‘ai fui mon pays. On pourrait dire que le temps et la ténacité sont notre vrai luxe, à nous, les Africains. Mais ce serait admettre que nous avons le choix. Celui de partir ou non, celui de renoncer ou non. Je voyage seulement pour sauver ma peau, pour gagner un pays riche où l’on ne craint ni la faim, ni la guerre. Mais ici, en tant que migrant, on n’a droit qu’à des regards, de haine parfois, de lassitude et d’indifférence le plus souvent. Comme si les gens nous rendaient responsables (mais de quoi ?). Comme s’ils ne voulaient même plus nous voir dans leur paysage quotidien. Il faut dire que nous sommes nombreux ici, à la frontière, à attendre. Inutile de chercher à passer en train ou en autobus. Les autres me l’ont dit : la police, de l’autre côté, est brutale. Ils te confisquent ton fric, parfois même tes godasses, et te ramènent sans ménagement de l’autre côté. Il ne me reste plus que mes pieds, le bord des routes et des voies ferrées ainsi que les chemins de montagne. A force, on finit par avoir des tuyaux sur les passages possibles, sur les bons itinéraires.
C’est ainsi que j’ai franchi la frontière.

Comme il pleuvait depuis le matin,il s’est arrêté dans un abri-bus, un grand classique chez les voyageurs à vélo. Surprise ! Celui-ci était déjà squatté. Un grand Black, allongé comme un cou de girafe. Jeune. Très jeune, même. Vêtu seulement d’un jean, d’un T-shirt et d’un K-Way. Il était affalé à même le sol encore sec de l’abri, Décontenancé, le voyageur à vélo lui a décoché un vague “salut” maladroit. Réponse en mauvais Anglais. Alors, il a fait ce que tout cycliste aurait fait pour un autre. Réchaud. Thé sucré. Barre de céréales. Chocolat. Ce n’est qu’ensuite qu’il a compris que ce grand ado, en plus, était malade. Il brûlait de fièvre. Il a appelé les amis qui l’attendaient plus haut dans la vallée. Ils sont arrivés en bagnole et ont dit qu’ici, c’était presque tous les jours la même soupe à la grimace. Mais qu’il y avait maintenant chez eux tout un réseau de solidarité, pour héberger, nourrir et soigner ces drôles de voyageurs au long cours. Ils ont embarqué le grand Noir dans leur caisse. Ils devaient l’emmener chez un de leurs potes qui s’appelait Cédric…

Après çà, il ne lui restait plus qu’à repartir sur son deux roues pour finir l’étape. Mais lui qui était plutôt du genre flâneur d’habitude, a passé ce jour-là toute sa rage et son désespoir sur les pédales de son vélo chargé.

Dans notre monde, les voyages parallèles se croisent parfois, mais sans jamais pouvoir se rejoindre, même à vitesse humaine.