Sous un ciel de plomb (du Cantal)

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Dimanche 29 Mai
Du gîte des Rajas à Chaudes Aigues (traversée de l’Aubrac)

Il a plu et tonné toute la nuit. La gardienne des Rajas avait raison : traverser le ruisseau à gué comme la veille était devenu impossible. Il restait une seule solution : décharger le vélo et essayer de traverser par l’étroite passerelle de pierre en faisant plusieurs voyages (les sacoches d’abord, puis – manœuvre plus délicate- le deux roues). Ce fut tendu, mais l’opération ne se termina par aucune noyade, ni celle du vélo, ni celle de son moteur.

Il fallait ensuite remonter le chemin chaotique descendu la veille. Cela fut l’occasion de m’initier à la pratique – très courante sur les routes chiliennes – de la « poussette », sport qui consiste à marcher en poussant de toutes ses forces un vélo violant à l’évidence la réglementation sur les surcharges. La suite, c’est à dire le franchissement de la mare boueuse, me parut un jeu d’enfant et je dévalais ensuite la piste jusqu’à la route, persuadé que c’en était fini de mon initiation aux pistes de Patagonie. C’était hélas compter sans la météo de la semaine qui commençait.

La pluie, qui menaçait depuis le matin, me cueillit à froid à la sortie du café de Nasbinals et ne me lâcha plus tout au long de la route magnifique qui traverse la moitié de l’Aubrac et conduit à Chaudes Aigues. Trente kilomètres parcourus sans un arrêt sous une pluie fine, froide et tenace. Exactement le contraire de ce qu’en principe Chaudes Aigues promet au voyageur… C’est sans doute ce qui me conduisit à faire halte dans ce bourg auvergnat et gris, aussi euphorisant que Guillaumes un Lundi matin d’automne, outre le fait – soyons sincère – que rouler encore 27 kilomètres sous ce crachin triste était loin de me convertir.

J’échouais ainsi dans le studio anonyme d’une résidence hôtelière de remise en forme (j’en avais bien besoin), puis à la table de la brasserie branchée (et carrément décalée dans un petit bourg d’Auvergne) qui lui était adjacente. Je devais y rester finalement deux nuits, dans l’attente que cesse de couler l’eau froide tombant des cieux, mais sans pour autant céder aux délices de Capoue promis par les eaux chaudes de l’établissement thermal. Un lave-linge permit cependant un compromis opportun entre le froid et le chaud : une lessive à 30°c rendit à mon trousseau fleurant la sueur le standing imposé par cette halte de luxe, de calme, mais sans la moindre volupté. Ma seule visite « en ville » fut pour la Poste de Chaudes Aigues dont la seule différence avec celle de Guillaumes est de fermer justement le Lundi après-midi au lieu du Mercredi, résumant ainsi l’étonnante diversité de nos campagnes toutes mourantes.

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Mardi 31 Mai
De Chaudes Aigues au col de Prat de Bouc (Cantal)

Ce matin-là, devenu en trois jours un expert des mille nuances de gris cultivées par le ciel d’Auvergne pour mieux exciter les touristes, je crus lire dans les nuées un augure favorable : il ne pleuvait pratiquement plus ! En bon Don Quichotte espagnol prêt à croire en toutes les utopies, j’enfourchais ma fidèle Rossinante et partis sur le champ à l’assaut du troisième seigneur du Massif Central, le célèbre Plomb du Cantal.

La matinée tint ses promesses. Traverser la vallée de la Truyere le long de petites routes aussi verdoyantes que désertes fut un régal. J’eus même le loisir de prendre quelques photos en cours de route, c’est dire si les cieux m’étaient cléments ! J’aurais cependant dû me méfier davantage en admirant les bords de route rutilants partout du bronze des mousses…

Toujours est-il que ce premier épisode connut un épisode aussi heureux que trompeur : sur le coup de midi, je dénichais sur la place du petit village de Pierrefort l’un de ces petits bars-tabacs qui osent encore afficher sur leur porte un menu « ouvrier » à douze Euros (avec, s’il vous plaît, fromage ET dessert). Et sans le moindre supplément, on pouvait suivre plein pot les jeux télévisés du jour. Pourquoi y-a-t-il donc encore des grèves en France ?

La pluie, qui menaçait depuis le matin, me cueillit à froid à la sortie du café-restaurant de Pierrefort et ne me lâcha plus tout au long de la route magnifique qui conduit au Col du Prat du Bouc, juste au pied du Plomb du Cantal. Un vrai déluge, qui se transforma avec l’altitude croissante en un affrontement personnel avec une vraie tempête aux bourrasques de plus en plus glacées et hargneuses. Je suis arrivé au col tel un véritable héros du Tour de France, bien qu’il n’y ait à ma grande surprise ni caravane publicitaire, ni télés, ni un seul spectateur. D’ailleurs même le gardien du gîte d’étape ne m’attendait plus… Je fus son seul client ce soir-la, allez donc savoir pourquoi….

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Mercredi 1er Juin
Du col de Prat de Bouc (Cantal) au village de Pradiers (plateau du Cezallier)

La météo aurait besoin d’autant d’apaisement que le climat social. Je ne vous barberai donc pas aujourd’hui avec de nouvelles odyssées de pluies et de routes ruisselantes. Il suffit de savoir que l’ondée, qui menaçait depuis le matin, me cueillit à froid à la sortie du café-restaurant du petit village de Chalinargues et ne me lâcha plus tout au long de la route magnifique qui monte à Pradiers, sur le plateau du Cezallier.
Non, ce qui m’a fait enrager aujourd’hui, ce n’est pas ça (ce qui prouve qu’on s’habitue à tout, y compris au mauvais temps, et ceci d’autant plus facilement que c’était légèrement moins pire que la veille).

Ce qui m’agace, c’est mon incapacité à traduire en mots l’essentiel de mon voyage. Les sonnailles des troupeaux qui en sont partout l’obsédante musique. Les parfums d’herbes fraîchement coupées au bord des routes grâce au zèle incontestable des Ponts et Chaussées. La beauté austère de certains villages comme Albepierre ou des ruelles pentues de Murat, aux maisons de lave sombre crépies de blanc. La surprise des animaux sauvages qui ne m’entendent pas venir (hier, une famille entière de sangliers et aujourd’hui, un jeune renard que je n’ai pu apprivoiser, faute d’être le Petit Prince). Surtout, surtout, ce plafond très bas de nuages qui rampe sur les hautes terres comme pour les écraser, dessinant comme deux plateaux symétriques autour d’horizons lointains. Et puis, cette chance que me donne le mauvais temps, en faisant de moi le seul client, de rencontrer vraiment mes hôtes d’un soir. Je viens de partager leur dîner avec les gérants du gîte de Pradiers (un village aussi grand que Sauze). Anciens agriculteurs aujourd’hui retraités, leur connaissance et leur amour de leur terroir ont fait de cette soirée une rencontre passionnante. Une de plus….
C’est cela, tout cela le quotidien de mon voyage…
Le mauvais temps, donc, on s’en fout. D’ailleurs, en Auvergne, le meilleur moyen d’éviter que la pluie ne vous cueille à froid, c’est encore de rester au chaud au café du coin….

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Jeudi 2 Juin
De Pradiers à la Godivelle (traversée du Cezallier)

Résumé : je suis parti d’un gîte dont j’étais le seul client pour un autre gîte, dont je suis évidemment le seul client (à tel point que la gérante, croyant sans doute à un canular, m’a fait confirmer deux fois ma réservation par téléphone ).

Entre les deux, entre 1100 et 1500m d’altitude, un plateau vallonné d’alpages : le Cezallier. Par beau temps, un mirador imprenable sur le Cantal au Sud et le Sancy au Nord. Peu d’arbres. Des kilomètres de clôtures, des bovins par centaines et une poignée de chèvres insolites (à Anzat le Luguet). Quelques rares villages qui ont la taille de hameaux et que séparent des cols tous plus débonnaires les uns que les autres (j’en ai franchi au moins 4 ou 5 dans la journée).

En ce qui concerne les conditions de l’étape, j’ai eu l’incroyable chance de bénéficier de tout ce que le Cezallier a de plus typique : visibilité réduite à une centaine de mètres par un fin crachin glace aussi tenace qu’une rage de dents, et bourrasques dignes par moments des grandes marées d’Armorique. En prime, le plaisir insolite de pique-niquer à l’abri d’un abri-bus local en bois…

Pas de doute,la traversée du Cezallier fut une belle étape… Impossible de comprendre pourquoi ma deux-roues fit ce jour-là une tentative de suicide en se jetant sur les rails d’une voie ferrée (heureusement désaffectée)

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Une réflexion sur « Sous un ciel de plomb (du Cantal) »

  1. Vraiment, de dos, cette Rossinante ressemble plus à une coccinelle qu’à une libellule ! Pourquoi poursuis-tu le périple sous la pluie au lieu d’attendre le soleil avec un bon bouquin dans un de tes gîtes ?Enfin, le soleil reviendra, il revient toujours !
    J’ai le souvenir d’une randonnée sur le plateau d’Aubrac où des taureaux s’étaient mis à nous foncer dessus … des brumes magnifiques, des burons austères .

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