De la pluie aux larmes

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Vendredi 3 Juin
De la Godivelle (Cezallier) à Saulzet le Froid (Puy de Dôme)

Une étape ou l’on glisse sans s’en rendre compte d’un monde rude, désertifié, aux routes quasiment vides, vers une région plus humanisée, où réapparaît un flot automobile régulier, et que la résurrection, même parcimonieuse, du soleil rendrait presque riante. La transition se fait de façon si ténue, si progressive, qu’il est presque impossible de dire à quel endroit précis situer ce changement d’atmosphère : Besse en Chandesse, peut-être, bourg montagnard ayant accouché d’une station et donc cédé aux tentations de la modernité ?

En tout cas, je me sentais bien mieux, perdu et solitaire dans les brouillards du Cezallier que sur la grand-route qui conduit à Clermont-Ferrand, même si le trafic est loin d’y être traumatisant…

Pour rendre un peu de sa sociabilité au vieux bougnat que j’étais devenu au fil de la semaine, il m’a suffit, comme par enchantement, de rencontrer les sourires et l’accueil de Sarah et Vincent, deux jeunes médecins de Clermont volontairement installés en milieu rural, mais avec la ferme intention de ne pas transformer leur vie de « médecins de campagne » en sacrifice et sacerdoce. Ce fut une soirée lumineuse, toute rayonnante de leur amour et de leur optimisme. Mais je m’aperçois que j’ai oublié de préciser deux détails essentiels : leur voyage de noces les avait conduit (à vélo, bien sûr) jusqu’aux portes du Bosphore et, trois jours après mon passage, je recevais d’eux le faire-part de naissance d’un petit Marius… La capacité d’ouverture aux autres de certains membres de Warmshowers n’a pas fini de m’étonner….

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Samedi 4 Juin 2016
De Saulzet le Froid au Pont du Bouchet (traversée du Puy de Dôme)

Au matin, l’Auvergne restait fidèle à elle-même : un brouillard épais rampait sur la chaîne des Puy de Dôme. Il ne pleuvait plus, mais c’était exactement ce genre de temps ou l’on transpire à fond dans les montées parce qu’on n’a pas retiré sa polaire (par peur de prendre froid), et où l’on prend froid dans les descentes car une polaire ne vaut jamais un bon coupe-vent….

Certes, le plafond des cieux auvergnats ne se leva guère ce jour-là, mais je perdis lentement de l’altitude et pus donc sortir progressivement la tête des nuages. C’est ainsi que je m’esquivais discrètement du Massif Central en dévalant les petites routes secrètes de la vallée de la Sioule. Tout comme je l’avais fait dans les Cévennes, j’y dénichais un superbe petit village du bout du monde, Montfermy, dominé par une émouvante église romane ornée de fresques du XIV°s de toute beauté.

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Dimanche 5 Juin 2016
Du Pont du Bouchet (Puy de Dôme) à Boussac (Creuse)

Ce fut le début de ma plongée en enfance profonde. Un frénétique rétro-pédalage de 90 kilomètres qui me conduisit dans une chambre d’hôtes située – quel hasard – à quelques kilomètres d’un lieu emblématique de mon enfance (et complètement oublié depuis) : les Pierres Jaumatres, à côté de Boussac. Il s’agit d’une colline haute de 590 mètres d’altitude et surmontée d’un amoncellement de quelques gros blocs de granit curieusement érodés. Rien de très fabuleux, vraiment.

Mais, vus du Bas-Berry et avec le regard d’un gosse enragé de vélo et d’inconnu, cette altitude et ces rochers incarnaient en même temps le début des montagnes et la limite du monde connu. Celui-ci correspondait en effet à ma capacité quotidienne de rayonnement cycliste (une cinquantaine de kilomètres maximum autour du village familial). Bref, les Pierres Jaumatres et les collines de la Creuse étaient ma Patagonie d’enfant.

Ce soir-là, je n’avais rien prévu, ni réservé comme hébergement, et pourtant j’ai terminé mes 90 kilomètres  dans une belle ferme, juste au pied des fameuses Pierres Jaumatres… Le hasard n’existe pas.

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Lundi 6 Juin 2016
De Boussac (Creuse) à Mers sur Indre (Bas Berry)

Évidemment, descendre vers la vallée de l’Indre et vers La Châtre, le bourg berrichon où je suis né, ne me demanda que quelques heures. J’eus à cœur, pour se faire, de reprendre toutes les petites routes tant de fois arpentées gamin. Là, il n’y eut pas la moindre déception. Certes, les haies du bocage sont un peu moins hautes qu’autrefois, mais les petites routes sont toujours fidèles à elles-mêmes, aussi fraîches qu’inutilement tortueuses.

Pourtant, je n’ai pu faire comme autrefois ce que ma mère n’a jamais su, et emprunter à vélo la petite trace qui jouxtait la voie ferrée. C’était interdit, bien sûr, et donc mille fois plus excitant que de suivre la route. Et puis, les trains – même les petits autorails de campagne qui reliaient Châteauroux et Montluçon – étaient la porte ouverte sur l’ailleurs, sur le voyage, sur l’aventure…
J’empruntais donc toujours ce chemin interdit qui longeait la voie ferrée et m’emportait vers d’autres mondes (de toute façon, il n’y circulait que 4 trains par jour). Cette fois, ce fut impossible. La voie ferrée est toujours là, mais elle est à la retraite depuis bien des années et disparaît sous les ronces et les herbes folles. J’apprendrai que le département avait envisagé de la transformer en voie verte, histoire de lui rendre un peu de sa dignité, mais que les communes avaient été incapables de parvenir à un accord….

L’après-midi, après être passé par Nohant, le village de Georges Sand, je suis arrivé à Saint Chartier, où ont vécu ma mère, ma tante, et ma grand-mère, qui y tenait le bureau de tabacs. J’avais à l’origine envisagé d’y passer la nuit – il y a des chambres d’hôtes – avant de m’apercevoir que des Warmshowers se cachaient dans un village voisin, à Mers sur Indre.

Heureusement ! Car si les murs et les maisons du village de mon enfance sont toujours bien là (et souvent même, en bien plus pimpants), les hommes sont partis. Deux boulangeries, trois épiceries (ou nous piquions allègrement des caramels à un sou), deux ou trois bistrots, un boucher-charcutier, la poste, la gendarmerie, le coiffeur, le maréchal-ferrant, le garagiste, sans parler du fameux bureau de tabacs grand-maternel : de tout celà, il ne reste plus rien. Le château, entièrement restauré, ne domine plus qu’un village sans âme….

Je suis parti me réfugier chez un couple attachant d’artistes bohèmes. Chez eux, c’était tout le contraire. Ils se moquaient des apparences, mais respiraient la vie, l’échange et la création…

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Mardi 7 Juin 2016
De Mers sur Indre à Saint Gaultier (vallée de la Creuse)

La dernière étape de ce flash-back berrichon me fit passer par le cimetière de Gournay, le tout petit village natal de ma mère, où elle a tenu à se faire inhumer aux côtés de son père, mort des suites de la Grande Guerre (comme on disait avant la suivante….).

Ce moment de recueillement – je ne suis pas porté sur les commémorations, surtout lorsqu’elles sont socialement codifiées comme pour la Toussaint – ne regarde que moi. Par contre, je voudrais en quelques lignes rendre hommage non seulement à ma mère, mais à ma tante et à ma grand-mère, simplement parce que je pense que, chacune à leur façon, elles ont été à leur époque de vraies femmes d’avant-garde.

Ma grand-mère, veuve de guerre et ne pouvant assumer seule la gestion d’une grosse ferme, choisit un emploi de buraliste afin d’ assumer seule l’éducation de ses deux filles, à une époque où il était bien plus facile et logique de refaire un mariage de raison pour sauver l’exploitation familiale.

Ma tante fut la première femme qui osa s’acheter seule, avec sa paye d’ouvrière du textile, sa voiture personnelle (une 4CV Renault, exactement la même que son mari). Si aujourd’hui, deux voitures par couple est devenu quasiment la norme, je vous laisse imaginer la portée d’un tel geste en milieu rural dans les années cinquante….

Ma mère se hissa à coup de bourses de pupille de la Nation jusqu’à l’Ecole Normale d’instituteurs, puis milita dans les Auberges de Jeunesse (alors mouvement très à gauche), avant d’oser, dans les années cinquante, demander elle-même le divorce pour élever seule ses deux enfants…

Dans cette famille aujourd’hui éteinte, ces trois caractères indomptables qui plaçaient leur liberté et leur vie personnelle avant tout, retracent pour moi toute l’évolution de la condition des femmes dans notre pays. Ainsi vécut ma mère, femme libre, jusqu’à son dernier souffle de vie. Un hommage, triste et joyeux à la fois, devait lui être rendu.

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4 réflexions sur « De la pluie aux larmes »

  1. Une belle personne, Solange. J’ai eu la chance de la rencontrer dans ses dernières années . Elle m’a beaucoup impressionnée, notamment par la manière dont elle a enchantée la maison de retraite où elle a fini ses jours. Précieux pèlerinage aux sources, Paquito.

  2. Jai lu, j’ai réfléchi, et j’en suis encore ému. Mr. Paquito, pourquoi Paquito ? Séjour en Bolivie ? Là en tout cas, on est sorti des sentiers battus.

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