Du château de ma mère aux châteaux de la Loire

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Mercredi 8 Juin
De Saint Gaultier a Lesigny (la Brenne et la vallée de la Creuse)

La voie verte est-elle vraiment la bonne ? Je savais que la vallée de la Creuse s’était offerte le luxe d’une « voie verte », ce nec plus ultra du tourisme branché que même notre French Riviera n’a pas encore. Autrefois, ça s’appelait plus simplement une piste cyclable, mais il faut reconnaître que c’était beaucoup moins vendeur (encore que les scores électoraux des Verts remettent en cause, selon moi, cette brillante théorie marketing).

Cette fameuse « voie verte » de la Creuse, je l’avais même dénichée sur Internet, avec le tracé et un dépliant prometteur. Ainsi informé, je l’ai cherchée, aussi tôt atteints les premiers villages qu’elle devait traverser. En vain.

Vexé comme un guide professionnel ne trouvant pas son chemin, je me suis présenté à l’Office du Tourisme d’Argenton sur Creuse, ou deux affriolantes hôtesses m’ont informé avec de grands sourires professionnels que le projet n’avait – sur le terrain – que deux ans de retard, mais que j’allais enfin trouver ma voie (verte) à partir de la gare SNCF d’Argenton.

C’était exact. Les petits panneaux au vélo vert étaient cette fois au rendez-vous et j’ai pu les suivre fidèlement. Ils m’ont fait descendre un escalier (avec mon poids-lourd à deux roues de 40kg), grimper une côte inutile, me perdre dans un dédale de petites rues et de chemins…. Une heure plus tard, j’atteignis enfin le départ de l’ancienne voie ferrée empruntée au bout du compte par notre itinéraire cycliste.

C’était effectivement paisible, ombreux et protégé de tout trafic (j’y croisais seulement deux autres bicycles et bien sûr aucun véhicule à moteur). Mais, encerclée parle la végétation, ne croisant, pour tout village que des maisons de garde-barrière désaffectées, la fameuse Voie verte dont la platitude n’avait d’égale que les discours de nos élites, ne tarda pas à m’emm….. au-delà du raisonnable. Notre brève aventure sentimentale (elle n’avait duré qu’une trentaine de kilomètres) prit fin devant l’ancienne gare délabrée de Saint Gaultier, qui offrait justement le cadre tragique de circonstance pour une séparation.

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C’est ainsi que j’échouais dans un petit hôtel, la Promenade, reflet parfaitement fidèle du déclin de ce bourg, qui fut prospère jusqu’à ce qu’une déviation de la Nationale en détourne les Anglais de passage (Que Sainte Rita protège à jamais les Niçois de ce triste sort : la fin des bagnoles sur notre sacro-sainte Promenade).

Ce qui fut à la Belle Époque une auberge de campagne florissante est aujourd’hui une caricature d’hôtellerie à bout de souffle. La tenancière – charmante au demeurant – était aguichée comme une mère-maquerelle à la retraite. La poignée de douche me tomba sur les orteils au moment précis où la salle de bains plongeait dans l’obscurité, le réseau électrique de l’établissement ayant soudain décidé de peter un plomb. Le dîner, en compagnie de quelques rares clients disséminés au sein d’une immense salle de banquets, fut à l’image du reste, c’est à dire passé du gastronomique d’antan (enfin, je me l’imaginais) au purement alimentaire.

Mais c’est le signe du vrai voyage que de vous conduire à une acceptation de la réalité proche du fatalisme oriental. Ainsi ma nuit à Saint Gaultier devint-elle finalement l’un des grands moments de mon périple…

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Le lendemain, j’abandonnais sans remords la voie verte aux orties et la Promenade de Saint-Gaultier à sa décrépitude pour m’aventurer sur les petites routes de la Brenne, une région constellée d’étangs et devenue aujourd’hui un parc naturel régional. C’est là que je devais faire la rencontre de mon voyage, de celles qui vous marquent à jamais…

Appelons-la Ursule, pour respecter son droit à la vie privée. Nos chemins se sont croisés d’autant plus fatalement ce jour-la qu’Ursule traversait la route sur laquelle je fuyais Saint Gaultier à toutes pedales… J’évitais le choc frontal de justesse, tandis qu’Ursule, tétanisée de terreur, restait recroquevillée, immobile et tremblante au milieu de la chaussée. Malgré mes excuses réitérées, on comprend que la belle ait été longue à se décrisper et à sortir de sa coquille. Je la transportais sur le bord de la route, en sécurité, et c’est là, chacun ayant repris ses esprits, que nous fimes plus ample connaissance.

Ursule faisait un périple exactement semblable au mien, mais en traversant la France d’Ouest en Est (d’où notre rencontre fatale au centre de la France), et à sa façon. Écologiste bien plus militante que moi, elle récusait en effet tout moyen mécanique, y compris le vélo, et avait choisi de cheminer encore plus lentement, en utilisant seulement les moyens dont la nature l’avait dotée. De plus, loin de recourir comme moi à des auberges plus que douteuses pour se loger, elle voyageait en autonomie totale, transportant tout sur son dos. En bref, j’étais battu à plate couture en matière de voyage écolo et contemplatif. Tombé sous son charme, j’invitais Ursule à faire un bout de chemin en commun, offre qu’elle déclina avec une grande délicatesse. Elle me salua en souriant, m’adressa un clin d’œil et reprit paisiblement sa marche, disparaissant dans les herbes folles du bord de route.

Pris par l’émotion de cette rencontre, je m’aperçois seulement maintenant qu’il manque une précision à mon récit : Ursule est une cistule, c’est à dire une tortue d’eau douce à la beauté discrète. C’est une espèce protégée, et à juste raison. Elle ne se dépense pas en paroles inutiles, mais sa sagesse pacifique dépasse largement la nôtre. Quant à son mode de vie, il est un modèle de simplicité dont nous pourrions nous inspirer en matière de décroissance…..

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Pour me remettre de ces émotions, je m’arrêtais boire un coup sur la jolie petite place d’Angles sur Anglin, occupée jour et nuit debout par un joyeux groupuscule d’ivrognes bohèmes critiquant joyeusement le monde à défaut de le refaire, et se décochant à qui mieux mieux des chapelets d’insultes bourrées d’affection.

Je repartis ensuite me réfugier chez mes hôtes Warmshowers du jour, Pierre et Christine, deux personnalités fortes et originales. Ils accueillent les cyclistes sans pratiquer le vélo, ont un petit troupeau de brebis sans être pour autant éleveurs et soignent leurs ruches sans être apiculteurs. Mais que leur demeure – l’ancienne ferme familiale en bord de Creuse – est belle et accueillante….

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Jeudi 9 Juin 2016
De Lesigny à Lerne (de la Creuse au Val de Loire)

Vendredi 10 juin 2016
De Lerne à Saumur

Samedi 11 Juin 2016

De Saumur a Chalonnes sur Loire

Dimanche 12 Juin 2016
De Chalonnes sur Loire à Joué sur Erdre

De cette patiente descente des vallées de la Creuse, de la Vienne, et enfin de la Loire, je ne retiens que le souvenir de journées lumineuses, légères et insouciantes. Comme un retour à une certaine douceur de vivre après la dureté des montagnes et l’intensité des émotions dans ma contrée natale… Bref, c’était presque la vie de château (de la Loire)

En fait, je suis simplement redevenu voluptueusement un touriste parmi d’autres. J’ai visité le château de Chinon, la ville de Saumur et la glaciale abbaye de Fontevraud, poussé avec curiosité la porte de quelques vins de Loire, franchi de grands ponts pour le seul plaisir de m’extasier devant la largeur du lit et la force impassible du courant. J’ai salué au passage d’autres cyclotouristes, devenus subitement aussi nombreux qu’ils avaient été rares précédemment. Je me suis arrêté pour admirer les barques attachées sur les berges, l’ajustement parfait des maisons troglodytes taillées dans les falaises, la floraison exubérante des jardins… Je me suis laissé mener en bateau par le balisage qui m’a plusieurs fois laissé le bec dans l’eau de la Loire à vélo, du fait des inondations. Mais même celles-ci n’avaient jamais rien de tragique ou de menaçant…

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C’est au cours de ces journées paisibles et douces à vivre que j’ai définitivement sacrifié mon indépendance de cyclotouriste aux douces tentations des douches chaudes offertes chaque soir par des hôtes chaque soir différents mais toujours également attentionnés. Je ne peux taire plus longtemps la lourde responsabilité qu’ont exercé dans cet irrémédiable processus de relâchement de mes mœurs cyclotouristes les Cherriau à Lerne, la famille des veloasix ( les Tanguy) et leur incroyable arche de Noé échouée sur une île en face de Chalonnes sur Loire, puis les Bizeul, arrivé aux portes de la Bretagne. En tout cas, Si vous voulez rester un vrai routard solitaire fièrement perché sur son destrier à deux roues, évitez surtout de fréquenter ces membres de Warmshowers…

C’est ainsi qu’un beau Dimanche 12 du mois de Juin, j’ai franchi une dernière fois la Loire et envahi la Bretagne…. Je n’avais bien évidemment aucune idée de ce qu’allait me réserver cette contrée étrange…

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3 réflexions sur « Du château de ma mère aux châteaux de la Loire »

  1. Une bien plaisante randonnée avec vélocipède . Combien de kms par jour ? En tous cas, ça fait envie pour qui aime le voyage. Il va falloir s’y mettre avant que mort nous repère!
    La Bretagne, c’est tout de même autre chose !

  2. Mais quel bonheur de suivre ces (intense) péripéties, cela me fait rêver, voyager, et le plaisir est immense.
    surtout que je sais pour ma part, ne jamais faire de vélo !!
    Merci Paquito

  3. Tu racontes si bien, bel ami…
    Ton écriture est au rythme de tes découvertes, de toutes petites histoires offrant un si grand bonheur à celui comme toi, qui sait rencontrer le beau. Merci

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