Les parallèles peuvent-elles se rejoindre ?

Moi, je voyage à vélo. Parce que la lenteur est notre vrai luxe, à nous, les occidentaux stressés du matin au soir. Parce que çà contribue à soulager ma culpabilité de bobo écolo. Mais surtout par plaisir, parce ce que j’aime çà. Celà me permet partout de belles rencontres. D’abord parce que j’appartiens à un network international de voyageurs cyclistes (www.warmshowers.org ), qui se font un plaisir de m’offrir l’hospitalité et m’accueillent toujours chez eux comme un frère. Ensuite, parce qu’en tant que cycliste, on bénéficie souvent d’un regard plein d’empathie, souvent teinté d’estime et d’un soupçon d’envie. Lorsque j’ai passé la frontière, l’autre jour, le policier, jovial, ne m’a même pas demandé mes papiers. Il s’est contenté de me lancer en riant : “vous allez encore loin, comme çà ?” et ma réponse a suscité un long sifflement où l’on pouvait lire en même temps un peu de compassion, un peu d’incrédulité et un rien d’admiration. Il faut dire que ce jour-là, il pleuvait et il faisait froid.
C’est ainsi que j’ai franchi la frontière.

Moi, je voyage comme je peux. Camion, bateau, train, autobus : j’aurai tout essayé. Celà fait deux ans que j‘ai fui mon pays. On pourrait dire que le temps et la ténacité sont notre vrai luxe, à nous, les Africains. Mais ce serait admettre que nous avons le choix. Celui de partir ou non, celui de renoncer ou non. Je voyage seulement pour sauver ma peau, pour gagner un pays riche où l’on ne craint ni la faim, ni la guerre. Mais ici, en tant que migrant, on n’a droit qu’à des regards, de haine parfois, de lassitude et d’indifférence le plus souvent. Comme si les gens nous rendaient responsables (mais de quoi ?). Comme s’ils ne voulaient même plus nous voir dans leur paysage quotidien. Il faut dire que nous sommes nombreux ici, à la frontière, à attendre. Inutile de chercher à passer en train ou en autobus. Les autres me l’ont dit : la police, de l’autre côté, est brutale. Ils te confisquent ton fric, parfois même tes godasses, et te ramènent sans ménagement de l’autre côté. Il ne me reste plus que mes pieds, le bord des routes et des voies ferrées ainsi que les chemins de montagne. A force, on finit par avoir des tuyaux sur les passages possibles, sur les bons itinéraires.
C’est ainsi que j’ai franchi la frontière.

Comme il pleuvait depuis le matin,il s’est arrêté dans un abri-bus, un grand classique chez les voyageurs à vélo. Surprise ! Celui-ci était déjà squatté. Un grand Black, allongé comme un cou de girafe. Jeune. Très jeune, même. Vêtu seulement d’un jean, d’un T-shirt et d’un K-Way. Il était affalé à même le sol encore sec de l’abri, Décontenancé, le voyageur à vélo lui a décoché un vague “salut” maladroit. Réponse en mauvais Anglais. Alors, il a fait ce que tout cycliste aurait fait pour un autre. Réchaud. Thé sucré. Barre de céréales. Chocolat. Ce n’est qu’ensuite qu’il a compris que ce grand ado, en plus, était malade. Il brûlait de fièvre. Il a appelé les amis qui l’attendaient plus haut dans la vallée. Ils sont arrivés en bagnole et ont dit qu’ici, c’était presque tous les jours la même soupe à la grimace. Mais qu’il y avait maintenant chez eux tout un réseau de solidarité, pour héberger, nourrir et soigner ces drôles de voyageurs au long cours. Ils ont embarqué le grand Noir dans leur caisse. Ils devaient l’emmener chez un de leurs potes qui s’appelait Cédric…

Après çà, il ne lui restait plus qu’à repartir sur son deux roues pour finir l’étape. Mais lui qui était plutôt du genre flâneur d’habitude, a passé ce jour-là toute sa rage et son désespoir sur les pédales de son vélo chargé.

Dans notre monde, les voyages parallèles se croisent parfois, mais sans jamais pouvoir se rejoindre, même à vitesse humaine.

3 réflexions sur « Les parallèles peuvent-elles se rejoindre ? »

  1. Rien ne manque, et on se laisse embarquer et tirer par le texte et cette façon de penser « au luxe » simplement grâce au vélo qui nous laisse le temps de réfléchir, d’apprécier ….sans limite.

  2. Admin 5140, Paquito, Pérez, lepetitch…les nouvelles du Val d’Entraunes..??? Vélo, raquettes,textes, photos, combien de personnes ??? Je demande une explication, je mélange les pinceaux, merci.

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