Granada es un sueño

Nous serions arrivés à Grenade le jour de Pâques. Un jour béni pour les cyclistes, car pour cette fin de la Semaine Sainte, la ville s’était vidée de ses habitants et surtout de son infernale circulation automobile. Par contre, dans le centre historique, toute la planète – Espagnols compris – se marchait allègrement sur les orteils, dans une ambiance indescriptible de grande kermesse touristique de printemps.

Faute de disponibilité, je n’avais pu réserver dans mon petit hostal habituel (le Rodri) et je m’était donc permis de lui faire des infidélités ….en allant quelques mètres plus loin (le Lima). Impossible pour moi d’abandonner la petite rue paisible (Laurel de las Tablas) où ils se cachent dans la plus grande discrétion, ruelle sans bagnoles ni piétons, située à quelques encablures de la cathédrale, c’est à dire au cœur de la cité. Ce sont tous les deux de tout petits établissements aux charmes désuets, mais aux patrons totalement dévoués à leurs clients. D’ailleurs, le lendemain, dans la rue, le gérant du Rodri me reconnaîtra et viendra me saluer, comme si j’étais un voisin. Grenade, je t’aime…

Le premier soir, je vous aurais invités au Chien Andalou, la plus petite cave flamenca de Grenade, mais pas la moins connue. L’ambiance y est toujours à la limite du surréalisme – ce qui va bien avec le film de Bunuel qui a donné son titre à l’établissement – car impossible de comprendre comment il peut être envisageable d’entasser autant de personnes dans un endroit aussi exigu, étouffant et inconfortable, tout en leur servant plats et boissons. Heureusement, le cante flamenco était là pour exprimer toute notre douleur (ici justifiée) de vivre…. Ce soir-la, chanteur et guitariste étaient plutôt bons, et la salle à l’écoute… Mais faut-il souffrir vraiment à ce point pour écouter du flamenco?

Le lendemain seulement, je vous aurais fait passer au niveau au-dessus, avec la Casa del Arte Flamenco. Ici, on ne bouffe, ni ne boit pas. On vient écouter et regarder du flamenco, point (et c’est mille fois mieux comme ça). C’est un peu le pendant de la Casa de la Mémoria à Séville (mais la petite salle est mieux agencée). C’est très professionnel, assez cher, sans un soupçon de surréalisme, mais les artistes y sont souvent très bons. Ce fut le cas ce soir-là, tant et si bien qu’en sortant nous aurions illico décidé de remettre ça et réservé pour le lendemain soir… Grenade, je t’aime…

J’aurais voulu surtout vous faire découvrir avec passion tout ce qui, dans la ville, échappe encore au raz de marée touristique, ces îlots de beauté et d’humanité miraculeusement épargnés par le tsunami destructeur.

Par exemple, les trois meilleurs restaurants végétariens de la ville, le Laurel qui se trouve dans ma ruelle providentielle, juste en face de mes hostals préférés, le Paprika et le Hicuri. Ce sont mes refuges pour tenter d’échapper à la dictature monotone des tapas et de la mal-bouffe (et très souvent à Grenade des deux réunis). Un vrai régal sans être la ruine, et des lieux où Espagnols et étrangers se rencontrent encore… Et puis, le Hicuri, situé au pied des pentes du Realejo, a été entièrement décoré par cet artiste de Street Art de Grenade, maintenant célèbre et que j’aime beaucoup : El Niño de la Pintura. Grenade, je t’aime…

Par exemple aussi des jardins merveilleux, situés seulement à quelques mètres de ceux de l’Alhambra, avec les mêmes panoramas, la même ombre, la même eau qui ruisselle et glougloute, la même fraîcheur verte et miraculeuse, mais ici, ce sont encore des oiseaux qui chantent, et non des bandes de touristes qui piaillent… Venez, je vous emmène ce matin explorer les jardins du Carmen de los Mártires. On y domine toute la colline de la forteresse grenadine, et l’on y voyage d’un parc romantique avec ses pièces d’eaux jusqu’à un jardin méditerranéen superbe sur ses hauteurs. Seuls quelques égarés s’y aventurent… Ensuite, nous irons visiter, tout près, les jardins de la fondation Rodriguez – Acosta : la folie, à mi-chemin entre classicisme et romantisme, d’un mécène qui fit construire au-dessus de la ville cette résidence d’artistes avant la lettre. Et ne soyez pas surpris si nous sommes les seuls étrangers à suivre cette visite guidée…

Le lendemain, je vous aurais embarqués plus loin, jusqu’au monastère formidable du Sacromonte. Nous serions montés avec cet improbable minibus dont on ne sait jamais s’il atteindra le terminus de la ligne, et, à nous tous, nous aurions fait au moins la moitié des visiteurs. Ce n’est pas que l’abbaye du Sacromonte – architecture Renaissance et décor Baroque – soit un monument incontournable de Grenade, mais la guide y est tellement charmante qu’elle a réussi à me convertir et à me faire toucher la pierre sacrée qui vous garantit le mariage dans l’année ! Après la visite, par contre, il faut impérativement revenir à pied par les sentiers, à travers des collines sèches et percées de caves que squattent tous les hippies de la ville. Cette balade où je n’ai jamais croisé le moindre touriste (peur de la « zone » ?) est pourtant l’une de celles qui offre les plus belles vues sur l’Alhambra. On y redescend ensuite lentement sur le quartier de l’Albayzin, le plus beau de la ville, célèbre surtout pour son véritable dédale de ruelles et de « cuestas » (escaliers). Là, c’est sûr, vous auriez pu vous moquer du guide, car je continue obstinément à m’y perdre …non sans délectation.

Et les palais de l’Alhambra, et les jardins du Generalife, c’est pour quand, m’auriez-vous dit ? Eh, bien, ce n’est pas le bon moment, tout simplement. Pour avoir des billets d’entrée en Avril, il faut réserver en Janvier, ou bien accepter de venir faire la queue dès 6h du matin, et je ne vous parle pas ensuite des conditions de visite… Même si j’aurais tant aimé partager ce quatrième séjour à Grenade avec vous, amis, j’y étais heureusement seul au milieu de la foule, accompagné seulement de souvenirs partagés. Car sans doute auriez-vous été frustrés, voire un peu amers… Mais pourquoi ne pas prévoir de revenir ensemble, soit en fin d’automne, soit au tout début du printemps, voire même au cœur de l’hiver ? Grenade, quand on l’aime, on ne compte pas…

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