Le Verdon andalou (El Chorro)

Si vous détestez les randonnées solitaires, si vous tenez à jour de façon maniaque la liste des « places to be » où vous avez déjà posé (ou non) pour vos inoubliables selfies, alors vous devez sans plus attendre programmer pour très bientôt El Caminito del Rey à El Chorro, à une cinquantaine de kilomètres de Malaga.

El Chorro, c’est le Verdon andalou, connu depuis belle lurette dans le monde des grimpeurs. La différence, c’est qu’ici le sentier qui parcoure le canyon – le fameux Caminito – n’emprunte ni tunnels, ni escaliers : il est entièrement suspendu et ancré à flanc de falaise. Sinon, son origine est la même que pour le sentier Martel du Verdon : il s’agit d’un ancien projet hydro-électrique. Faute d’entretien, ce cheminement à flanc de paroi était inexorablement devenu au fil des ans une sorte de via ferrata sauvage, réservée depuis des années aux grimpeurs amateurs de sensations fortes (5 morts tout de même à son passif !).

Jusqu’à ce que la région decide de re-aménager entièrement le parcours. Il est ouvert depuis un an et c’est une ruée digne ….des gorges du Verdon un week-end du joli mois de Mai. A ceci près que tout se veut ici méthodiquement organisé. D’abord, c’est payant (10 Euros/personne), sauf pour le roi d’Espagne, bien sûr. Ensuite, c’est sur réservation internet avec des horaires de départ contingentés comme pour les grandes expos parisiennes. Enfin, chaque groupe est forcément accompagné d’un guide, ceci sans parler de gardes placés aux endroits stratégiques du parcours pour éviter les bouchons (et donc les surcharges potentielles). J’ai oublié de préciser que le Caminito est à sens unique obligatoire, et qu’une flottille d’autobus assure la jonction entre points de départ et d’arrivée…

En bon Français, je n’avais évidemment pas de réservation, ce qui m’a valu une bonne heure et demie de queue (comme au Louvre !). J’ai évidemment rapidement perdu de vue ma guide et mon groupe, et poursuivi ainsi ma randonnée en solitaire (comme d’habitude), mais au milieu de centaines d’autres randonneurs (ce qui ne m’arrive pas si souvent dans notre Val d’Entraunes). Mais ne dit-on pas que partir en vacances, c’est rompre avec ses habitudes?

A part ça, c’est tout de même grandiose, avec plus de vautours fauves que dans le Verdon, ce qui justifie amplement le prix de revient supérieur (sans parler de l’exotisme andalou !). El Chorro ? Définitivement, « the place to be » in Andalucia !!!! Dépêchez-vous !!!

Le deuil de Dany (Antequera)

Je t’en veux, Dany, d’avoir ainsi tiré ta révérence du jour au lendemain. Inutile de le cacher, je t’en veux, et d’autant plus que, fatigué sans doute, tu avais décliné une invitation à déjeuner juste avant mon départ. En même temps, tu es mort dans ta maison, que tu aimais plus que tout, et tu auras coupé au spectacle de nos lents déclins réciproques. Tu as eu de la chance, finalement, et j’en suis heureux pour toi. C’est bien de mourir comme on a vécu, et, pour nous tous, ton image restera toujours celle de ta pleine et belle vie.

N’empêche que ta façon cavalière de t’esquiver m’a littéralement scié sur place. Bizarrement, le lendemain, je me suis traîné, les jambes coupées, sur les routes andalouses comme le malheureux dernier du Tour de France, et sans vraiment comprendre pourquoi (les jours précédents, en effet, je pétais plutôt la forme). J’étais en fait tombé dans un état second, ne pouvant pas vraiment réaliser que tu ne serais plus là, à Sauze-Vieux, à mon retour, pour écouter le récit de mon voyage, parce que si, comme d’habitude, c’est moi qui étais parti, cette fois, c’est toi qui ne reviendrait pas. C’est ainsi, en traînant ma déprime inconsciente sur deux roues que j’ai atteint la petite ville d’Antequera. Ce jour-là, tu peux me croire, Don Quichotte avait perdu de sa superbe et je ressemblais sans doute plus à Sancho Pansa se traînant péniblement sur sa mule.

Nous étions le Jeudi saint, et, à Antequera comme dans nombre de villes espagnoles, la cité toute entière était l’après-midi comme morte (tu parles d’une ambiance pour les touristes!), dans l’attente des fameuses processions de la Passion. Je me suis résolu, histoire de faire quelque chose, à aller en voir le début – vers 19h. Mais je n’avais même pas cru bon de prendre mon matériel photo, ce qui en dit long – tu me connais ! – sur ma motivation.

Et puis, je ne sais et ne saurai jamais bien pourquoi, mais malgré moi, cette procession de la Passion est devenue un peu comme l’adieu que je te destinais. Je suis certain, bien entendu, que tu aurais mille fois préféré l’enterrement auquel tu as eu droit ce jour-là dans notre petit cimetière de Sauze (j’en ai eu des échos). Mais peu importe. Je vais essayer de t’expliquer. Bien sûr, ces processions espagnoles de la Passion ont une solennité funèbre, une grandiloquence baroque, le rythme lent des tambours militaires. Bref, tout pour nous plaire, à l’un comme à l’autre… Mais il y a aussi tout ce qui fait la vraie ferveur d’un événement populaire (le contraire de notre pitoyable carnaval de Nice, vidé de cette substance) : la participation de toutes les classes d’âge, les multiples contacts familiaux ou amicaux entre « figurants » et « spectateurs », le fait que tout le monde suive la procession à travers la ville, sans faiblir, et ceci jusqu’à son terme, (à 2h du matin quand même).

Et puis, il y a eu ces débordements « païens » ou en tout cas profanes, que tu aurais beaucoup aimés. Peu avant la fin de la procession, la tradition à Antequera veut que les « équipes » portant depuis des heures les différents « pasos » se livrent, dans une rue en pente, à un simulacre de compétition, en se mettant soudain à courir le plus vite possible, accompagnées et encouragées par la foule (qui se met elle-même à courir dans la rue). C’est comme un petit vent de folie et de défoulement après des heures d’interminable cheminement coupé d’innombrables piétinements…
Sur un registre semblable, juste avant la dispersion, la musique se fait soudain presque langoureuse – on dirait presque du Paso Doble – et les porteurs des pasos se mettent alors à balancer dans ce rythme chaloupé leurs mastodontes sacrés de plusieurs tonnes, tout ceci sous les vivas et les applaudissements de la foule entière.

Alors, voilà les funérailles que je t’ai offertes, bien loin de Sauze (et avec les photos, car j’étais retourné chercher mes appareils). De celles qui finissent dans la vie débridée et la joie retrouvées. Et ça, je suis sûr que tu aurais aimé….

PS : je m’excuse d’exprimer ici de façon aussi personnelle comment j’ai fait le deuil de mon ami. Mais j’ai essayé seulement d’exprimer sincèrement la façon dont sa brutale disparition est venue télescoper mon voyage andalou. Ce fut un choc émotif d’autant plus fort, sans doute, que je ne pouvais le partager avec ceux de notre communauté montagnarde. D’où ce texte.

PS 2 : pas de photos cette fois-ci, car une petite erreur technique m’empêche de les publier. Ce sera pour plus tard…

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Quand les routes des sierras deviennent les voies du Seigneur (Alcala de los Gazules – Ronda)

A partir d’Alcala de los Gazules, j’ai pénétré dans l’univers des sierras de l’intérieur. Les deux étapes qui m’ont conduit jusqu’à Ronda auront été dures, mais de toute beauté. Des routes enfin solitaires qui s’élèvent peu à peu dans les montagnes et s’ouvrent sur des horizons de plus en plus larges. Et puis le miracle du printemps, floraison rose et jaune des cistes et des genêts jetée sur le grand vert des forêts et des pâturages. C’est peut-être le plus surprenant pour nous et pour notre vision d’une Andalousie dévorée de soleil. Celle que j’ai traversée ces deux jours m’évoquait davantage les pentes verdoyantes des Monts Lozère, voire de l’Aubrac, parcourues l’an dernier début Juin.

A Cortes de la Frontera, cet hébergement sorti d’un film de David Lynch… Imaginez, semé en pleine nature, un centre de vacances qui dut être en son temps (le pseudo-modernisme de la fin du Franquisme?) grandiose, luxueux et ultra-moderne, presque un Parador, et qui aujourd’hui déchu, sentant l’abandon et la démesure inutile, n’est plus qu’une auberge de jeunesse vouée à l’accueil de groupes. J’avais une chambre pour 4 personnes… et 4 personnes, c’était exactement le nombre de clients ce jour-là, perdus au matin dans un réfectoire pouvant en restaurer au moins 100… Ambiance quand tu nous tiens….

Soirée à Ronda. Comme tous les touristes bien éduqués, je me dois d’aller contempler le coucher de soleil sur les sierras. Quand, tout à coup, mon oreille est attirée par le son d’une fanfare tonitruante. Je viens de tomber sur l’une de ces processions de la Passion, pour lesquelles, pendant la Semaine sainte, rivalisent toutes les villes d’Espagne. Musique solennelle digne d’un enterrement de première classe, pénitents en cagoules rouges, cortège présidé par les notables civils, militaires et religieux, et ces autels mobiles (les pasos) faisant succomber sous le poids de leurs dorures et de leurs cierges la vigueur d’une quarantaine d’hommes solides. Le tout se déplace jusque très tard dans la nuit à travers les rues de la ville avec la lenteur cruelle et macabre d’une agonie (nous fêtons pourtant aujourd’hui le Dimanche des Rameaux), au milieu d’une foule compacte. On ne sait plus si c’est le religieux qui domine, ou bien la mise en scène d’une tradition devenue désuète, mais restant incontournable (un peu comme le carnaval de Nice).

Ma piété et ma capacité d’expiation ayant atteint leurs limites, je me réfugie au fond d’une cave pour y boire un coup. Et là, le miracle : devant une assistance plus que réduite (tous ont boudé la vie des tripots pour le deuil collectif et ostentatoire de la rue), le meilleur groupe de flamenco depuis Séville. On sent immédiatement une chose : ils jouent, chantent et dansent d’abord pour eux, pour leur plaisir et ils se lâchent totalement. Et ils sont bons, très bons, surtout le couple des chanteurs : quel souffle, quel netteté de timbre (on comprend presque les paroles). A la fin, ce couple d’un certain âge se met spontanément à danser (et c’est émouvant), puis le patron du bar monte sur scène et se met lui-même à chanter avec les autres (et c’est fort), enfin tous tombent dans les bras les uns des autres. On sent que rien de tout ça n’était programmé, et dans la salle, en plein délire, nous savons que nous venons de traverser un vrai grand moment d’émotion flamenca.

La cave ferme. Je me retrouve dans la rue. Il est presque une heure du matin. Et là, le choc : je retombe nez à nez avec le cortège inlassable de la Passion et son éloge funèbre de la pénitence. L’Espagne est bouleversante à force de contrastes…

Aujourd’hui Lundi, on aurait pu croire que le jeu allait se calmer. Mais c’eut été ignorer ce que signifie la Semana Sancta dans ce pays. Après avoir vagabondé toute la journée à travers Ronda (qui mérite bien sa réputation), je suis allé écouter un petit récital de guitare dans une école de musique. Nous étions 8 auditeurs en tout et pour tout. A la guitare, une très belle femme, et surtout une interprète incroyable. L’émotion est évidemment moindre que lors d’un récital collectif, comme celui de la veille, où le chant et la danse éclipsent souvent la musique elle-même. Mais quand il ne reste que la guitare seule, on se rend compte à quel point le flamenco est aussi une musique forte, savante et virtuose.

En sortant de cette rencontre privilégiée, ce sont comme hier les flonflons et les tambours des fanfares qui m’ont cueilli dans la rue. Car, tenez-vous bien, les processions ont lieu à Ronda tous les soirs de cette semaine (sauf demain Mardi, ce qui me permettra de tailler la route sans risquer la damnation !). La foule était aussi dense que la veille, l’émotion collective aussi palpable, la musique aussi lancinante (elle ressemble – sur un rythme plus lent – à celle des corridas). J’ai beaucoup aimé, pour ma part, le cortège de jeunes femmes, toutes habillées en noir comme de jeunes veuves belles à croquer, qui précédaient religieusement mais avec de grands sourires, le « Paso de la Virgen »…

En rentrant, m’est alors soudain revenu un souvenir. Mon père, Républicain, socialiste, libre-penseur et anti-clérical convaincu, possédait pourtant dans sa bibliothèque plusieurs livres d’Art consacrés aux processions de la Passion en Espagne. La présence de ces livres m’avaient sur le coup interrogé, mais pour moi, ils n’évoquaient rien, et ils passèrent donc à la trappe. Aujourd’hui, après ces deux jours à Ronda, je ne ferais jamais la même chose… Il est minuit passé, et l’écho lancinant des fanfares de la Passion de Ronda parvient encore jusqu’à ma fenêtre…