Les rives du Guadalquivir

Un aller pas si simple que prévu

Le transport aérien grand public, merveilleuse invention technologique du XXeme siècle triomphant, et symbole de liberté, a quelquefois des ratées époustouflantes. C’est ainsi qu’un E-mail émanant de la compagnie aérienne me prévint la veille au soir que mon vol prévu à 6h du matin était annulé, mais qu’il était remplacé par deux vols Nice – Lisbonne et Lisbonne – Séville dont un spécialiste du comique avait placé le second plus tôt que le premier, ce qui rendait la correspondance plus qu’improbable.

Je crus a une erreur informatique et j’étais donc comme prévu le matin à 4h à l’aéroport, après avoir payé 35 Euros a un taxi pour y transporter mes bagages sur moins de 2km (moi, j’avais mon vélo adoré – nous avons juré de ne pas nous séparer en voyage). A 5h, j’eus confirmation que mon vol ne partirait jamais. A 6h, on me trouva non sans mal une solution alternative. A 11h30, je m’envolais enfin ….pour Londres. A 17h, j’étais enfin parvenu à destination et en train de remonter amoureusement les pièces détachées de ma bécane dans le hall de l’aéroport de Séville. Il ne me restait plus alors comme pensum qu’à parcourir une quinzaine de kilomètres sur le bas-côté de l’autoroute qui conduit au centre-ville. C’est ainsi qu’au coucher du soleil, Don Quichotte et sa Rossinante franchirent en gloire le Guadalquivir et pénétrèrent dans Séville, fourbus mais contents…

Ah! J’oubliais une chose : heureusement, le voyage retour n’est pas prévu en avion, mais à vélo. Ce devrait être infiniment plus reposant…

Sur les quais du Guadalquivir

Je connaissais le centre-ville historique de Séville, assez mal cependant pour me perdre encore dans ce labyrinthe inextricable de ruelles bourrées de touristes. Mais j’avais décidé d’une autre expérience, celle de « faire les quais » comme on dit à Paris, sauf qu’ici la Seine s’appelle Guadalquivir, et que ses quais furent aménagés d’un bout à l’autre de la ville en 1992 pour l’expo universelle. Comme toute l’île de la Cartuja, centre de l’expo, l’aménagement des quais fut conçu par les meilleurs urbanistes, avec le souci d’incarner la modernité avec un grand M (à commencer, bien sûr, par celle de l’Espagne), c’est à dire qu’on privilégia systématiquement le grandiose sur l’humain. La modernité, à Séville plus qu’ailleurs, a mal vieilli, à part peut-être les ponts, parce qu’ils répondaient, eux, à un besoin réel et pas seulement à un décor éphémère en béton-pâte.

Les quais du Guadalquivir donnent donc aujourd’hui dans le grandiose déchu et déjà périmé d’une société d’obsolescence programmée. Par contre, et c’est ça qui rend optimiste, la vie est venue spontanément occuper le vide créé par cet abandon. C’est ainsi que les quais de Séville sont devenus au fil des ans non seulement un « paséo », c’est à dire une coulée verte pour les habitants (on y pêche, on y roule, on y court, on y promène, on s’y repose et on s’y embrasse comme à Paris), mais aussi un grand musée à ciel ouvert de l’art de rue, du graffiti. Et l’Espagne, celle des jeunes d’aujourd’hui, c’est aussi cela, cette place assumée dans un courant d’expression européen et mondialisé. Car on trouve, sur les quais du Guadalquivir, de vrais artistes au milieu d’un flot créatif spontané et largement ouvert à tous.

Cette longue balade sur ce qui est un élément essentiel de l’identité sevillanne, les quais du Guadalquivir – des trois sœurs andalouses, Séville est en effet la seule à se lover dans les bras d’un fleuve – fut un moment de beau non conformiste. Celà ne m’empêcha pas, le soir venu, de sacrifier aux traditions du flamenco. De ce dernier, j’espère reparler longuement plus tard sur la route. Mais n’attendez pas, vous, pour courir acheter le dernier disque de Vicente Amigo, « Mémoria de los sentidos » : c’est un joyau andalou.

Sur les berges du Guadalquivir (suite et fin)

Pour gagner Jerez de la Frontera, le premier challenge était de réussir à sortir de Séville autrement qu’en suivant le bas-côté d’une autoroute. J’avais donc préparé soigneusement mon coup en me procurant un topo de cyclotourisme (bilingue Français – Espagnol, svp) édité gracieusement par la région.

Me voici donc parti, confiant et guilleret sur un tracé qui me promettait de rejoindre les berges du Guadalquivir, poursuivant ainsi mes aventures de la veille. Tout s’est bien passé jusqu’à me retrouver dans un cul de sac, au fin fond d’une zone portuaire. La, j’ai commencé à tourner en rond… Trois cyclistes m’ont conseillé gentiment de faire demi-tour, de retourner au centre-ville et d’essayer par l’autre rive. Mais j’avais déjà fait une dizaine de kilomètres et cette perspective n’avait rien d’enchanteur, d’autant plus que l’étape jusqu’à Jerez était déjà longue.

C’est alors que surgit un petit rondouillard jovial, juché sur un VTT nonchalant. Ayant écouté ma requête, il me répondit : « si je cherche à t’expliquer, tu ne comprendras rien et tu vas de nouveau te perdre. Le plus simple, c’est que je te remette sur le bon chemin ». Bien que cela ne fut flatteur ni pour ma compréhension de l’Espagnol, ni pour mon sens de l’orientation, je n’eus d’autre choix que de le suivre fidèlement pendant plusieurs kilomètres à travers la banlieue de la ville. Lorsqu’il se décida à me laisser continuer seul, je compris pourquoi : il m’avait ré-aiguillé sur l’itinéraire somme toute le plus logique, la route nationale menant à Cadix et à Jerez…. Je fis contre mauvaise fortune bon cœur, remerciai mon cyclo-papy avec effusion, et partit en chantant pour 80 kilomètres de route  nationale.

Sauf qu’au bout de 15 kilomètres, je n’en pouvais déjà plus. Mais cette fois je savais exactement où j’étais. J’ai quitté l’enfer automobile et pris la tangente à travers l’immensité plate du delta pour rejoindre les berges du Guadalquivir. Au début, la route était droite et goudronnée. Puis elle se mua en piste droite et cyclable. Je commençais à regretter mon choix, lorsque j’atteignis enfin les berges du fleuve. Là, la piste resta toute droite, mais devint si chaotique qu’un beau 4×4 s’y embourba jusqu’au moyeu. Mais les rives du Guadalquivir étaient aussi belles et surprenantes que la veille en ville : prairies en fleurs, sous-bois d’eucalyptus, dortoirs de cigognes, envols d’aigrettes ou de milans royaux, lapins bondissant devant mes roues, et puis la majesté des eaux cuivrées de limon jaune. Enfin, en dehors de quelques familles venues pique-niquer au bord de l’eau, personne, ni bagnoles, ni cyclistes sur les 30 kilomètres de piste que dura cette aventure magnifique.

 

Il ne me restait plus qu’à prendre congé du fleuve pour rejoindre Jerez. Ce que je n’avais pas prévu, c’est qu’on tourne alors le dos à la platitude absolue du delta pour entrer en terre de vignobles, c’est à dire de collines. La région de Jerez m’a fait penser aux vignobles de Chateauneuf du Pape traversés l’an dernier. Quand je suis arrivé dans la ville, Rossinante affichait 116 kilomètres au compteur et commençait à tirer sérieusement la langue (et son cavalier encore plus). Ce samedi soir, dans la ville de Jerez de la Frontera se courait un marathon, mais, allez savoir pourquoi, j’ai décliné l’invitation..