Sur les routes andalouses

Le plus difficile reste à écrire. Qu’ai-je donc trouvé sur les routes d’Andalousie ?

Je ne peux répondre qu’à la manière espagnole, c’est à dire avec cet humour qui fait que dans chaque village sont soigneusement signalés l’école primaire, la mairie, le bureau d’aide sociale, l’église, et le cimetière – ce qui jalonne finalement l’itinéraire d’une vie, mais aussi tout ce que le village connaît depuis la plus tendre enfance – mais qu’à aucun carrefour, à aucun embranchement, vous ne trouverez la moindre indication concernant des destinations aussi lointaines que le village voisin ou la ville la plus proche. Bref, je vais sûrement m’égarer autant que lorsqu’ayant péniblement gravi les rues en pente d’un village blanc, on m’y renvoyait avec un grand sourire au croisement situé à son pied…

Il y a heureusement des moments où j’ai vraiment trouvé ce que je cherchais.

Des horizons immenses, messages d’infini que délivrent à chaque virage des routes en balcon qui passent sans remords des vertiges d’une Sierra aux vallons d’une autre.

Ces oliveraies sans fin, rayées de routes affreusement rectilignes, et dont les traversées sont de vraies écoles de patience et de méditation, à côté desquelles la veillée du Christ au Jardin des Oliviers n’a du sembler que le temps bref d’un songe (ddécidément, si je reste trop dans ce pays, je vais finir par devenir mystique !).

Et puis du vert, beaucoup de vert : celui, acide, des champs de blé en herbe, celui presque bleu, des feuillages d’oliviers, celui bien plus tendre, des amandiers. Ce vert qui sert d’écrin aux champs de genêts aussi bien qu’aux coquelicots qui soulignent les lisières sauvages, et qui donne à l’Andalousie printanière une fraîcheur dont l’été aura bien vite fait de brûler les ailes.

Enfin, et parce que le sort a condamné à jamais les Espagnols (et les cyclistes) à expier, ces villes et ces villages blancs toujours perchés au sommet de côtes invraisemblables. A vélo, impossible de ne pas être comblé en la matière. Celle d’Alcala de les Gazules fut la première d’une longue série de souffrances en fin d’étape. Ronda lui ravit ensuite la palme du martyre. Mais, bien que le temps des processions de la Passion soit révolu, les douze kilomètres de montée jusqu’à Ubeda – à trois heures de l’après-midi et avec déjà 60 kilomètres dans les mollets, dépassèrent toutes mes espérances en matière de torture, au point que la montée jusqu’à Cazorla me parut le sur-lendemain quasi insipide. Mais, « pour vivre heureux, vivons perchés » dit la devise, et il est bien trop tard dans ma vie pour que je puisse la renier…

Et puis, il y a l’émotion. Celle que portent humblement ces photos que l’on n’ose ensuite pas montrer, où l’on pose, où l’on a invariablement l’air gentiment idiot, mais qu’on ne peut s’empêcher de prendre quand même, au moment du départ, comme pour imprimer dans le temps le miracle fugace du hasard des rencontres. J’ai déjà raconté Carlos à Cazorla, et dans un E-mail, ma soirée d’anniversaire à Guadahortuna avec Mercedes et Emilio. Ici, je pose avec le patron d’un petit hostal, à Siles, une bourgade perdue à la frontière de l’Andalousie et de la Mancha. J’y étais ce soir-là le seul client. J’étais arrivé trempé et frigorifié après une journée entière passée dans le brouillard et sous la pluie (l’Andalousie au printemps, quoi !). Le patron m’avait aussitôt pris en pitié et adopté, presque comme si j’avais été un réfugié. Après le dîner, il avait tenu à me projeter un reportage sur son village, où il incarnait fièrement la défense de la gastronomie locale. Il m’avait ensuite porté le coup de grâce en me sortant sa petite liqueur maison de derrière les fagots. Et de cet accueil, de ce partage, de cette tendresse humaine, il ne me reste plus que ce cliché maladroit et posé. Mais pour moi, ce sera toujours une belle photo, par ce qu’elle contient d’émotions. D’ailleurs, c’était très beau, l’Andalousie…

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