Teruel et le Maestrazgo (Aragon)

Ce qui fait l’un des charmes du voyage à vélo, c’est que, compte-tenu de la vitesse, on passe d’une région à l’autre presque insensiblement, tout en douceur, et qu’en même temps, on a le loisir de ressentir et de mesurer consciemment des changements que la vitesse nous empêche souvent de percevoir.

Ainsi, quand on passe la frontière de la Mancha vers l’ Aragon et qu’on redescend vers la plaine de Teruel, la nature de la roche change (on passe du calcaire aux grès ) et la végétation devient progressivement plus sèche, ce qui ne laisse pas de surprendre un Français habitué dans ce domaine à un immuable axe de dessèchement Nord-Sud. Or, ici, c’est vers le Nord de l’Espagne que je monte et les paysages des sierras y deviennent plus arides et plus nus…

Ce jour-là était un Samedi, et les Espagnols en week-end arrivaient nombreux, dans le village médiéval d’Albarracin. Je lui aurais bien consacré, sinon, toute une journée de photos et de flâneries curieuses, mais j’ai préféré – cela restera un regret, mais ne faut-il pas toujours en laisser quelques-uns derrière soi au cours d’un voyage ? – prendre la clef des champs en m’enfuyant par une petite route solitaire à travers la Sierra. Elle se glissait en balcon au-dessus de la large plaine de Teruel et se faufilait en ondulant entre les blocs et les parois. C’était un pur plaisir…

Jusqu’au moment où, parvenu à un embranchement, je me suis trouvé nez à nez avec un surprenant panneau mauve, indiquant « vestigios de la Guerra Civil » à cinq kilomètres.

Je me suis alors brutalement rappelé que la bataille de Teruel avait été l’une des plus longues et des plus meurtrières de cette sale guerre (Décembre 37 – Février 38 – donc en plein hiver), et que c’est au cours de ces combats que mon père, qui avait juste 20 ans, avait été grièvement blessé à la main, ce qui le marquera physiquement et moralement jusqu’à la fin de ses jours. J’ai hésité, et puis j’ai décidé d’aller voir… M’aventurer sur cette piste à la recherche d’hypothétiques témoignages de ces combats, c’était un peu une manière très spontanée pour moi de lui rendre hommage. En réalité, les-dits vestiges, fort bien expliqués par un panneau d’information, se trouvaient à plus de dix kilomètres (en montée !) et se réduisaient à des labyrinthes rocheux assez comparables à ceux d’Annot, et qui avaient servi soit de défenses, soit d’abris. Un maquis anti-franquiste avait même réussi à s’y maintenir jusqu’en 1947. Mais l’important n’était pas là. D’ailleurs, mon père n’était très vraisemblablement jamais venu dans ce secteur (je sais très peu de choses, car il refusait obstinément d’en parler). Mais peu importe : ces dix kilomètres improvisés sur une piste forestière de la Sierra de Teruel auront été mon hommage à ce gamin de 20 ans, José Perez-Verdu, originaire de Murcia, happé au seuil de sa jeunesse par la guerre civile, et qui, en ayant réchappé à deux reprises, deviendra mon père douze ans plus tard.

Au Nord de la ville de Teruel, la route se hisse jusqu’à 1700 mètres d’altitude. Pourtant, ce ne sont plus des sierras à proprement parler, avec leurs lignes de crêtes et leurs vallées bien marquées. Plutôt d’immenses hauts plateaux sculptés en tranches horizontales par l’érosion, un peu comme des mille-feuilles desséchés , ce qui permet au cycliste de se dégourdir les jambes plusieurs fois par jour, en passant d’un plateau à un autre. Toute cette région, qu’on appelle le Maestrazgo, est vraiment désertifiée et particulièrement sauvage. Je me suis arrêté dans un tout petit village, Allepuz : 1400 mètres d’altitude et une soixantaine d’habitants. A l’hostal Venta Liara, qui fait office à la fois d’auberge, de restaurant et de bar du village, le tout mené tambour battant par une patronne indomptable mais adorable, j’ai retrouvé l’ambiance communautaire et montagnarde de nos villages du Val d’Entraunes…

Traverser le Maestrazgo le long de routes désertes m’aura demandé trois jours d’efforts, le franchissement de deux à trois cols par jour, mais m’a saturé les yeux de beauté. Les labours dans les terres rouges, la floraison blanche des amélenchiers, des asphodèles et des églantiers sur les versants secs, le triomphe éclatants des verts au fond de chaque vallée et dans le moindre repli de terrain, et plus bas, des éclats de bleu arrachés au ciel par les hommes pour en faire des lacs magnifiques.

Et puis, j’ai même eu l’infini plaisir d’y rencontrer sur la route Mr et Mme Bidochon en vacances dans leur rutilant camping-car (hélas, déjà amoché, évidemment, par un connard de chauffard espagnol). Eh, bien, les Bidochons évoluent et le sont finalement bien moins qu’on ne le pense. La preuve : ils font du vélo, tout comme moi, car « c’est bien, le sport, et c’est écologique ».

La seule différence entre nous n’est qu’une question de poids. Tandis que ma Rossinante à deux roues est à elle toute seule un camping-car de 40kg, monsieur Bidochon doit assumer la conduite du sien. De ce fait, madame pédale seule sur son vélo de route ultra-léger. Attentionné, son mari l’attend patiemment dès qu’un parking lui permet de garer son demi-camion. Je ne doute pas qu’il lui prépare à l’arrivée de bons petits plats régionaux, style gratin dauphinois (marre du chorizo, c’est vrai, non ?). Perso, j’ai trouvé cette organisation remarquable. Pour mon prochain périple – tout le monde vieillit – je lance donc un appel : cherche accorte sexagénaire possédant un camping-car récent et confortable, et disponible pour me servir de véhicule d’assistance (repas, linge propre, massages, et plus si affinité ). Ceci dit, je n’ai pas poussé la sympathie jusqu’à vous infliger l’incontournable photo-souvenir devant le camping-car… Hasta luego !

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