Faux plats et mornes plaines (la vallée de l’Ebre)

Alcaniz, comme Teruel dont je n’ai même pas parlé, sont des petites villes à l’image de la région qu’elles président. Le Bas Aragon correspond un peu à l’image que donnaient nos anciennes Basses Alpes et autres Basses Pyrénées… Non seulement ces villes sont complètement restées à l’écart du tourisme, mais on y sent une relative dépopulation (à travers le nombre d’appartements à vendre), une discrète pauvreté ordinaire (à travers le délabrement des façades et la faible circulation automobile), bref une sorte de déclin provincial peu visible, feutré, mais inexorable. Ces deux villes sont globalement tristes, même si l’on n’y cherche pas les fêtes noctambules de Barcelone.

C’est peut-être finalement ce qui m’a poussé ce matin à m’inscrire pour une visite guidée de la ville : la crainte d’une journée trop grise et trop esseulée dans une ville trop ennuyeuse (mais j’avais vraiment besoin d’une journée de repos). Moi, qui, comme ancien guide, ne supporte guère d’être mené par le bout du nez, je ne l’ai pas regretté. D’abord, ma collègue était jeune et charmante, ce qui ne gâche jamais rien. Ensuite, nous étions seulement 5 touristes dont un seul étranger (votre serviteur). Ensuite elle aimait sa ville et nous a fait découvrir des choses que jamais nous n’aurions vues seuls, comme les belles fresques médiévales du Castillo et à plus forte raison, le labyrinthe souterrain de caves creusées sous la ville et qui servaient de glacières au Moyen Âge (las bóvedas del frió). On y accumulait la neige, la pilait pour la transformer en glace, que l’on découpait ensuite en pains, ce qui permettait de conserver et de transporter le poisson de Méditerranée jusqu’à Saragosse.

Mais je dois ici faire un aveu plus personnel: ce qui m’a proprement enchanté dans cette visite, c’est tout simplement, après 40 jours passés en Espagne, d’avoir tout compris de son exposé, sans avoir à faire un effort particulier de concentration. Oh, bien sûr, je suis très loin de parler vraiment couramment ou de pouvoir suivre la conversation animée d’un groupe dans un café, mais il n’empêche que j’ai bien progressé, et vous ne pouvez soupçonner le bonheur que celà me procure. Ré-apprendre cette langue, c’est en effet me ré-approprier mes origines et ne le devoir qu’à moi seul…

Et puis ce soir, en cherchant avec acharnement et sous la pluie un restaurant qui n’existait manifestement plus, j’ai trouvé une nouvelle définition du voyageur : c’est celui qui est capable de rire même lorsque son rêve dérape… On en apprend des choses, à Alcaniz…

Il m’a fallu ensuite deux jours complets pour m’extraire des bas-fonds de l’Aragon – c’est à dire pour traverser la grande plaine de l’Ebre – en m’infligeant force grandes routes et lignes droites indigestes. On y traverse jusqu’à plus soif des mesetas arides et incultes, des terres de grande culture irriguées par aspersion industrielle et, dans les fonds de vallée, des milliers d’hectares de vergers intensifs d’où sortent des norias de camions livrant abricots, cerises et kiwis à toute l’Europe. A vélo, ce n’est ni très exaltant, ni très épuisant, mais aussi lassant et prévisible que le déroulé d’un interminable sermon dominical, tant et si bien que je suis arrivé à chaque fois au terme de ces étapes dès le début d’après-midi, tout en me languissant des Pyrénées.

Pour ne pas finir cet épisode dans l’amertume et la désolation, je suis arrivé l’autre soir dans un petit hostal même pas planté au bord de la route, dans un petit village, Castejón del Puente, que même les gens de la région ne connaissent pas ( c’est dire sa renommée et son potentiel attractif !). Pourtant, à ma grande surprise par rapport aux jours précédents, je m’aperçus que ce soir-la, en pleine semaine, nous n’étions pas moins de huit pensionnaires. J’ai vite compris pourquoi : l’auberge était nickel et tout y était récent et de qualité, de la literie à la salle de bains. Ensuite, la cuisine était simple mais bonne, et le petit déjeuner plantureux (chose rare en Espagne!). Mais tout se résumait en fait à travers la personne du patron, David : on sentait en lui, immédiatement, certes une réelle rigueur professionnelle, mais surtout un amour de son petit établissement, une écoute, une gentillesse et une générosité rares. C’est là qu’Internet fait des merveilles : ce trésor de petite auberge n’aurait été connu il y a quelques années que d’un petit cercle d’initiés. Aujourd’hui, sa renommée se transmet  via les réseaux sociaux …et c’est  d’ailleurs comme ça – merci Internet – que Rossinante, moi-même et les autres clients, avions échoué à l’hostal Casa Barranco. Comme quoi les meilleurs établissements se dénichent parfois dans les endroits les plus improbables. En tout cas, merci, David ! On s’est même fait tirer la photo du cœur…

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