Les atouts que Don Quichotte tira de sa Mancha

Outre le retour du beau temps, dans lequel notre gentilhomme n’est pour rien, impossible pour un cycliste, après des jours et des jours par monts et par vaux à travers les sierras, de bouder son plaisir de retrouver un plat pays. Après avoir traversé la Sierra de Alcaraz sous la pluie et dans un brouillard à couper au couteau, qui dira l’ivresse des vingt-huit kilomètres de ligne droite qui débutent à San Pedro et qui se fera le chantre de leur platitude absolue ? Je les ai avalés avec la gourmandise d’un gamin qui s’empiffre à toute vitesse de son dessert préféré. La déchéance complète pour quelqu’un qui se targue à longueur de temps d’être montagnard…

Le lendemain, sur les bons conseils de cyclistes réellement issus du plat pays (un couple de Hollandais en tandem démontable – ça ne s’invente pas – mais c’est incontestablement l’idéal en cas de séparation !) et croisés dans la plus improbable des auberges rurales (on n’y prend les réservations que par téléphone, car le patron ignore Internet et la modernité ), je récidivais dans le culte de l’horizontalité en y ajoutant le petit plaisir de la transgression : je suivis pendant au moins 70 km les berges (interdites) du canal de Trasvase Tajo Segura, construit pour détourner les eaux du Tage vers la Méditerranée espagnole et son horticulture industrielle (au lieu de le laisser s’écouler naturellement vers l’Atlantique et le Portugal ). Je me suis donc délecté ce jour-là de la plaine de la Mancha, autant que de l’absence absolue de bagnoles ….jusqu’au moment précis où, arrivé à quelques encablures de ma destination, le-dit canal se glissa subrepticement dans un tunnel, m’imposant d’abord de revenir en arrière, puis d’entamer un long détour, cette fois par les routes.

Mais peu importe, la plaine de la Mancha, qui doit être en été et en hiver une horreur à traverser, se présente au printemps sous ses meilleurs atours. D’ailleurs, en allant vers Cuenca, elle prend des formes de jeune fille et se vallonne doucement. Entre les floraisons et les labours, ce n’était rien que de la beauté pure, brassée doucement par les pales de ces grands moulins à vent qui, même pour Don Quichotte, n’incarnent plus un quelconque ennemi.

 

Au bout de cette immense plaine située quand même à presque 900m d’altitude moyenne, m’attendait un joyau : la petite ville de Cuenca. Une cité historique perchée sur un éperon rocheux, entre deux vallées, défendue à la fois par des falaises et par son enceinte. A ses pieds, une ville moyenne, moderne et vivante, agréable en soirée (la ville possède un campus universitaire). Et pour moi, une journée entière à parcourir ruelles en escaliers ou passages couverts, et sentiers dévalant ou grimpant les coteaux plantés de cyprès des vallons… Certes, ce n’est pas aussi grandiose que l’éblouissante Tolède, capitale de la Mancha, mais bien plus intime et secret.

Après tous ces jours d’infinie douceur de vivre – on peut y inclure bien entendu ma célébration, déjà narrée, du 1er Mai dans le superbe village médiéval d’Alarcon – il convenait à l’intrépide voyageur, avant qu’il n’ait trop vidé, et son escarcelle, et de vins de la Mancha, de repartir à l’assaut de nouvelles sierras. Celle qui protège la ville des vents du Nord s’appelle la Serrania de Cuenca. Avec, au Nord, du côté de l’Aragon, la réserve des Montes Universales et la Sierra de Teruel, elle forme un vaste ensemble de hauts plateaux magnifiques et déserts dont je me suis régalé pendant trois jours. Celà fait beaucoup penser au Vercors – altitude moyenne 1400m et cols à 1800m – avec la même alternance d’immenses forêts et de vastes plateaux très ouverts et cultivés. Comme d’habitude, je n’ai pu résister à l’invitation des pistes et des petites routes ( pourquoi attendre, pour prendre des déviations, qu’elles ne deviennent obligatoires ?) et comme d’habitude, je me suis (un peu) perdu parce qu’alors, la carte Michelin au 1/400 000 devient un rien poétique…

Le soir, dans un petit hôtel si bien signalé que j’ai failli ne pas le trouver au milieu d’un village grand comme Guillaumes, nous n’étions que 5 clients et j’eus la chance d’y rencontrer deux Espagnols très sympas qui exploraient la région en voiture et en randonnant. Nous fimes table commune, et, en rigolant, ils me donnèrent rendez-vous le soir suivant en Aragon …et ils y furent ! Cette traversée de la Mancha s’acheva donc dans le troquet bondé d’un autre village fortifié de carte postale, Albarracin, mais ceci se passe déjà en d’autres terres exotiques (en Aragon). Et ce n’est pas parce que vous avez fait la Mancha (à vélo) qu’il faut vous faire nécessairement l’aumône d’un village médiéval supplémentaire. D’ailleurs, les hauts-plateaux, Alarcon et Cuenca, ont amplement suffit à faire tous ces jours mon bonheur nomade (et celui de Rossinante)…

Alarcon ou le 1er Mai de Don Quichotte

Résumé des épisodes précédents : Don Quichotte était tombé follement amoureux de la belle Andalouse. Mais celle-ci a éconduit le prétendant, bien trop vieux et trop désargenté, malgré la noblesse et de la sincérité de ses sentiments. Déconfit, notre hidalgo se résout à quitter l’Andalousie et entreprend de regagner son pays d’origine, la Mancha, en tirant une mine aussi grise qu’un printemps qu’il avait pourtant cru prometteur. Sur place, cependant, planent de nouvelles et sombres menaces contre lesquelles notre gentilhomme au grand cœur va devoir se mobiliser…

Il faut dire que de bien mauvaises nouvelles parvenaient via Facebook du royaume de France. Les rumeurs les plus folles couraient comme des traînées de poudre. On parlait d’une réincarnation de Franco sous les traits d’une femme qui se prenait pour une Jeanne d’Arc chargée de libérer le pays des Maures. D’autres penchaient plutôt pour la réapparition du Maréchal (nous revoilà !) sous les traits d’une jouvencelle aussi bête et méchante que son modèle était sénile. Bref,  ,ça craignait un max et un champion de l’humanisme comme Don Quichotte se devait de réagir.

Comme on n’est jamais assez prudent devant les aléas de l’Histoire, il commença par gagner à marche forcée – plus de 100 km dans la journée – la citadelle la plus inexpugnable de toute la Mancha : Alarcon.

C’est ainsi que notre gentilhomme, juché sur sa fière monture, entra triomphalement le 30 Avril au soir, un mois juste après son départ, dans l’enceinte de ce village fortifié, lové dans le méandre des gorges du Rio Júcar, et classé, ce qui ne gâte jamais rien, parmi les plus beaux d’Espagne.

Au soleil levant (enfin, presque) de ce radieux 1er Mai des travailleurs, notre homme partit inspecter – en multipliant les photos – toutes les défenses rapprochées du village, le mur d’enceinte et les trois portes successives qui protègent son accès. Il ne put cependant juger de l’état défensif du château lui-même, reconverti en un luxueux parador exclusivement réservé aux richissimes propriétaires de quatre (et non deux) roues.

Dans l’après-midi, notre héros poussa le zèle jusqu’à entreprendre le tour complet du chemin de ronde, re-baptisé depuis, allez savoir pourquoi, « sentier de petite randonnée ». Ce joli parcours d’une dizaine de kilomètres lui permis d’inspecter ponts, murailles et tours de guet plantées sur les collines environnantes pour protéger les abords de la forteresse.

Enfin, rasséréné, Don Quichotte célébra comme il se doit la fête des travailleurs, par un acte symbolique porteur de l’humanisme qui l’animait. Insensible aux cris d’horreur et aux anathèmes féroces lancés par quelques révolutionnaires patentés, il alla donc remplir ses dévotions à l’église Saint Jean Baptiste !

Ce n’est pas cependant qu’il se soit soudain mué en bigot espagnol dans ce pays qui n’en manque point par ailleurs : l’église en question est désaffectée, et elle est aujourd’hui entièrement décorée de fresques abstraites, dont l’auteur, en dépit de son prénom (Jesus Mateo) ne prétendait rien d’autre qu’exprimer la dimension sacrée de l’Art. C’est très beau et celà donne envie de méditer, allongé de tout son long sur l’immense banc central qui constitue le seul mobilier de l’église, avec de la musique des Pink Floyd dans les oreilles…

Cependant, en entendant à la sortie un honnête Espagnol éructer un jugement aussi péremptoire et définitif qu’un sonore « Que bordel ! », Don Quichotte comprit que sa croisade humaniste et universaliste était loin d’être achevée, même chez lui, dans la Mancha…

Enfourchant sa monture, il se résolut à quitter l’abri douillet et rassurant que lui avait offert Alarcon et à reprendre l’éternel combat des gentilshommes de la Mancha contre les moulins à paroles (vides) et pour les moulins à vent (rebaptisés entre-temps « éoliennes »). Il entreprit alors de traverser la région pour gagner sa capitale, Cuenca, tout en sifflotant comme à son habitude « I’m a poor lonesome biker » (en Espagnol dans le texte)

Sur les routes andalouses

Le plus difficile reste à écrire. Qu’ai-je donc trouvé sur les routes d’Andalousie ?

Je ne peux répondre qu’à la manière espagnole, c’est à dire avec cet humour qui fait que dans chaque village sont soigneusement signalés l’école primaire, la mairie, le bureau d’aide sociale, l’église, et le cimetière – ce qui jalonne finalement l’itinéraire d’une vie, mais aussi tout ce que le village connaît depuis la plus tendre enfance – mais qu’à aucun carrefour, à aucun embranchement, vous ne trouverez la moindre indication concernant des destinations aussi lointaines que le village voisin ou la ville la plus proche. Bref, je vais sûrement m’égarer autant que lorsqu’ayant péniblement gravi les rues en pente d’un village blanc, on m’y renvoyait avec un grand sourire au croisement situé à son pied…

Il y a heureusement des moments où j’ai vraiment trouvé ce que je cherchais.

Des horizons immenses, messages d’infini que délivrent à chaque virage des routes en balcon qui passent sans remords des vertiges d’une Sierra aux vallons d’une autre.

Ces oliveraies sans fin, rayées de routes affreusement rectilignes, et dont les traversées sont de vraies écoles de patience et de méditation, à côté desquelles la veillée du Christ au Jardin des Oliviers n’a du sembler que le temps bref d’un songe (ddécidément, si je reste trop dans ce pays, je vais finir par devenir mystique !).

Et puis du vert, beaucoup de vert : celui, acide, des champs de blé en herbe, celui presque bleu, des feuillages d’oliviers, celui bien plus tendre, des amandiers. Ce vert qui sert d’écrin aux champs de genêts aussi bien qu’aux coquelicots qui soulignent les lisières sauvages, et qui donne à l’Andalousie printanière une fraîcheur dont l’été aura bien vite fait de brûler les ailes.

Enfin, et parce que le sort a condamné à jamais les Espagnols (et les cyclistes) à expier, ces villes et ces villages blancs toujours perchés au sommet de côtes invraisemblables. A vélo, impossible de ne pas être comblé en la matière. Celle d’Alcala de les Gazules fut la première d’une longue série de souffrances en fin d’étape. Ronda lui ravit ensuite la palme du martyre. Mais, bien que le temps des processions de la Passion soit révolu, les douze kilomètres de montée jusqu’à Ubeda – à trois heures de l’après-midi et avec déjà 60 kilomètres dans les mollets, dépassèrent toutes mes espérances en matière de torture, au point que la montée jusqu’à Cazorla me parut le sur-lendemain quasi insipide. Mais, « pour vivre heureux, vivons perchés » dit la devise, et il est bien trop tard dans ma vie pour que je puisse la renier…

Et puis, il y a l’émotion. Celle que portent humblement ces photos que l’on n’ose ensuite pas montrer, où l’on pose, où l’on a invariablement l’air gentiment idiot, mais qu’on ne peut s’empêcher de prendre quand même, au moment du départ, comme pour imprimer dans le temps le miracle fugace du hasard des rencontres. J’ai déjà raconté Carlos à Cazorla, et dans un E-mail, ma soirée d’anniversaire à Guadahortuna avec Mercedes et Emilio. Ici, je pose avec le patron d’un petit hostal, à Siles, une bourgade perdue à la frontière de l’Andalousie et de la Mancha. J’y étais ce soir-là le seul client. J’étais arrivé trempé et frigorifié après une journée entière passée dans le brouillard et sous la pluie (l’Andalousie au printemps, quoi !). Le patron m’avait aussitôt pris en pitié et adopté, presque comme si j’avais été un réfugié. Après le dîner, il avait tenu à me projeter un reportage sur son village, où il incarnait fièrement la défense de la gastronomie locale. Il m’avait ensuite porté le coup de grâce en me sortant sa petite liqueur maison de derrière les fagots. Et de cet accueil, de ce partage, de cette tendresse humaine, il ne me reste plus que ce cliché maladroit et posé. Mais pour moi, ce sera toujours une belle photo, par ce qu’elle contient d’émotions. D’ailleurs, c’était très beau, l’Andalousie…