Arica-Cola for ever…

Arica est acculée contre la mer par le désert.
Arica est une ville frontière sur la panaméricaine.
Arica est un port du Pacifique et a été conçue ainsi dès ses origines (pour évacuer le pillage des Andes, à commencer par l’argent du Potosi).
Arica est une station balnéaire renommée et un spot célèbre chez les surfeurs (s’accordent à dire tous les guides). Perso, je n’ai pas vu un seul touriste et rien que des plages désertes, mais nous ne sommes que début Avril, si j’ose dire).
C’est une ville totalement hétéroclite, sans charme et sans beauté.

Au centre-ville, ses rares monuments historiques ne remontent, tremblements de terre aidant, qu’à la fin du XIXéme, et ce n’est pas parce qu’ils sortent des ateliers Eiffel qu’il y a de quoi tomber en pâmoison nationale.
Autour, zones industrielles et commerciales disputent anarchiquement leur territoire à des quartiers populaires aux maisonnettes de plein-pied tandis qu’une frénétique spéculation immobilière construit en bord de mer des dizaines d’immeubles vides, dans l’attente sans doute d’un prochain tsunami.
Arica est une ville éparpillée à l’américaine sur des kilomètres, qui n’aime ni les piétons, ni les cyclistes. Depuis ma pension, il fallait remonter d’interminables avenues pour rejoindre le centre-ville, et traverser deux voies ferrées et une avenue à quatre voies pour gagner le bord de mer…

Inutile de vous faire un dessin de plus, je pense : je n’ai pas vraiment aimé Arica.

La cerise sur le gâteau, dans tout ce mauvais trip, aurait pu être d’avoir réservé dans une pension au doux nom évocateur de “Sunny Days”, pour me retrouver finalement dans une autre, s’appelant “ The End of the Trail “, histoire sans doute de mieux me signifier que mon voyage était enterré avant même d’avoir commencé…

D’ailleurs, Franklin, mon hôte, avait honnêtement tout pour me plaire : citoyen US, ancien du Vietnam et fervent électeur de Donald… Sauf que dans un voyage, il est décidément dit que rien n’est jamais écrit d’avance. Franklin et Maria sa compagne chilienne m’ont spontanément offert le dîner le soir de mon arrivée, et tout au long des quatre jours passés chez eux, ils ont été des hébergeurs aussi discrets qu’adorables.

La vie de Franklin – il parlait beaucoup – m’a replongé malgré moi dans ce livre américain que j’ai tant aimé cet hiver, « Le Cœur Sauvage » de Robin MacArthur. Elle pourrait en effet s’inscrire parmi ces chemins qui témoignent de la fin du rêve américain : la guerre du Vietnam et le goût du danger devenu une vraie drogue, puis la reconversion civile dans le ski extrême et le déclenchement des avalanches. Le goût de la poudre (pour en éviter une autre ?) et toujours, le besoin du risque maximal. Jusqu’au crash final, où il laisse une jambe et se retrouve expulsé de ce qui était toute sa vie. Partir ensuite pour rebâtir un autre homme, qui n’a plus rien de commun avec le héros américain qu’il fut. Même plus le pays où il vit… même si , dans sa maison d’Arica, la radio du cow-boy brisé reste branchée en permanence sur les news des USA…

Pour terminer mon séjour à Arica sur une note plus optimiste, rien de mieux sans doute que de vous asséner le récit de mon expédition au cimetière de San Miguel de Azapa. En réalité, ce village, situé à une quinzaine de kilomètres de la ville, est connu, non pas tant pour son cimetière, que pour son petit musée, consacré au peuple Chinchorro et à ses rites funéraires (il abrite notamment des momies bien conservées parmi les plus anciennes du monde). Comme je m’étais lié avec les deux seuls autres hôtes de la pension, un couple d’Anglais, nous avons projeté une sortie commune à vélo.

C’était un beau Dimanche, même si, à Arica, une «belle» journée est plutôt de celles où il pleut. Le restaurant du village – El Muertito le bien nommé  – était bondé et – en musique – nous nous sommes régalés de plats traditionnels (ah, le « pastel de choclo » !). Puis, comme l’entrée du cimetière jouxtait celle du restaurant, nous avons fait comme tout le monde, et nous avons remonté les allées.

Un jeune couple chilien nous a alors expliqué pourquoi chaque tombe est aussi soigneusement aménagée, recouverte d’un toit, équipée de tables et de bancs, décorée avec tant de soins. Le cimetière est un lieu où l’on vient retrouver ceux qui sont partis, ou l’on peut boire, manger, jouer, bref, « revivre » un peu en compagnie des disparus. C’est ce mot même qui ne convient pas. La mort n’est pas vécue comme une sorte de néant, de disparition, mais comme une autre vie. Ainsi, les cimetières et les tombes deviennent-ils non pas des lieux de souvenirs, mais des lieux de rencontres.

Dans les jours qui viennent, j’en trouverai des dizaines d’exemples semés le long des routes, et, même si je ne le sais pas encore, je n’hésiterai pas longtemps à m’y arrêter pour m’y mettre à l’ombre, m’y reposer, voire y casser une petite croûte, transformant en lieux de vie ce qui, à nos yeux d’occidentaux, paraît souvent relever d’un goût pervers du macabre.

Mais, non ! À fond la vie !

4 réflexions sur « Arica-Cola for ever… »

  1. Courage Paquito, bientôt le jour des morts, dans certains villages, ils les ressortent des tombes et dansent avec. Tragédie et divertissement s’emmêlent.
    Merci pour ce récit plein d’humour décalé. Encore un peu et tu vas te faire gagner par le fantastique sudaméricain ; ouvre bien les yeux pour nous

    1. Merci pour le compliment. J’espère néanmoins ne pas trop déjanter, car sur ces routes, ca pourrait vous forcer à l’édifier une jolie tombe conviviale qu’il faudrait venir arroser souvent comme un bon repas. Bises

  2. Merci pour ce voyage aux confins du monde…
    J’ai adoré l’utilité de ces « tombes » et cimetières pour les vivants 🙂

    Have a good road trip 😉 !

  3. Merci d’être parvenu à extraire du glauque, de l’humour décalé sur fonds de lucidité désabusée.
    Où l’on voit que nous avons de la chance d’avoir des villes pensées par des urbanistes…
    Où l’on comprend que des formes de joie subsistent partout malgré tout….
    Où l’on espère qu’il ne pleuvra pas trop demain sur ta route ensoleillée….
    Bon chemin à ton coeur sauvage qui fait battre le mien plus fort !
    Bisous et à plus Paquito !

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