El Cruce andino (De Bariloche à Puerto Varas)

El Lago Nahuel Huapi (San Carlos de Bariloche)

En premier lieu, quitter l’hostal de San Carlos de Bariloche sur la pointe des pieds, avant six heures du matin, histoire de s’envoyer dès l’aube vingt-cinq petits kilomètres à vélo afin de gagner Puerto Pañuelo, point de départ de la première croisière. Et inutile de me plaindre : entre route déserte et lever de soleil sur le lac, ce ne fut que du bonheur.

En second lieu, s’apercevoir, en voyant deux autres cyclotouristes (un couple anglo-finlandais) embarquer pour la même galère, qu’on n’est pas le seul à cultiver le goût des itinéraires tordus. Outre que plus on est de fous, plus on s’amuse à bord, c’est toujours rassurant de vérifier qu’il existe sur la planète d’autres excentriques de votre espèce. Nous eûmes tout le loisir de sympathiser autour d’un café, d’autant que l’agence nous avait fixé rendez-vous à huit heures, pour finalement nous faire embarquer… une heure et demie plus tard.

Ensuite, une heure vingt de navigation sur le lac Nahuel Huapi pour rejoindre Puerto Blest. Ce fut exactement le temps qu’il fallut à la météo andine pour retourner sa veste et nous faire enfiler les nôtres. Puis un petit galop d’essai à vélo, suffisant pour nous débarbouiller à l’eau de pluie : trois kilomètres de piste en légère descente jusqu’aux eaux vertes du Lago Frias. Sa traversée en bateau est expédiée en une vingtaine de minutes. Sur l’autre rive, il faut, avant de repartir, sacrifier à deux rituels : celui, toujours émouvant, des adieux à la police argentine, et celui, incontournable, du recueillement devant la moto présumée de Che Guevara, célèbre pionnier du tourisme d’aventure en Amérique du Sud.

El Lago de Todos Los Santos (Peulla et Petrohue)

Ne reste plus ensuite qu’à avaler le plat du jour : vingt cinq kilomètres de piste et un petit col nous séparent du Chili et du troisième lac, celui de Todos Los Santos. Effectuer le parcours en un temps suffisant pour ne pas louper le troisième et dernier bateau est un pari que j’ai personnellement refusé, contrairement à mes acolytes, d’autant plus qu’il nous faut dans le même temps passer à travers les filets de la douane chilienne qui, c’est connu, traque impitoyablement les provisions de bouche des voyageurs à vélo.

Heureusement, le responsable de notre odyssée trans-frontaliere nous propose – ce qui n’était pas prévu initialement – de transporter nos bagages jusqu’au poste de douane de Peulla. Vus les cailloux de la piste, le degré d’humidité de l’air, et les deux cent mètres de dénivelée à surmonter, c’est un beau cadeau pour nous autres, évadés cyclistes. Il permettra à mes deux complices d’arriver juste à temps pour sauter à bord, en dépit d’une crevaison en cours de route. Ravi de voir passer trois cyclistes le même jour – un événement -, le douanier de Peulla laisse filer mes condisciples, ferme les yeux sur ma pomme, ma banane et mon yaourt, et pour faire durer le plaisir de ma présence, entreprend de me délivrer un certificat totalement inutile attestant que Rossinante est bien ma monture personnelle et non le fruit dissimulé d’une importation illégale de cycles teutons. Je m’en moque car l’homme est sympathique, plein de nostalgie pour sa ville (Valparaiso) et mon hôtel à seulement deux tours de roue…

D’ailleurs, cette halte d’une journée dans le hameau de Peulla, un petit bout du monde accessible seulement par bateau, restera pour moi comme un moment particulièrement paisible, une sorte de temps suspendu ou d’arrêt sur image au cours de mon itinérance. Je me suis promené le long du lac. La matinée, comme souvent ici, fut lumineuse. Entre les fleurs, les nuages et les cimes enneigées, c’était simplement beau, l’un de ces moments de grâce dont le printemps versatile nous réserve parfois la fugace surprise.

De plus, bien qu’ayant réservé dans le plus humble des deux hôtels de Peulla, je me suis retrouvé dans un véritable palace, la direction ayant décidé de regrouper son trop peu de clients dans l’établissement le plus luxueux. Je me suis donc endormi ce soir-là les doigts de pied en éventail dans le vaste lit « king size » d’une chambre elle-même sur-dimensionnée, trahissant ainsi sans la moindre vergogne toutes les aspirations révolutionnaires du Che, et ce pour un simple zeste de confort capitaliste…

Rassurez-vous cependant. Je suis revenu au camping prolétarien dès la nuit suivante, au terme de ma dernière traversée lacustre, celle, sous des nuées sombres et grandioses, du Lago de Todos Los Santos. Le camping de Petrohue affichant officiellement une fermeture pour travaux, je me vis même acculé aux plaisirs délicieusement coupables du camping sauvage et clandestin, seul sur le rivage, niché dans les arbres. Bercée par les gouttes de pluie et les rafales du vent sur ma petite tente, cette nuit sur la rive du lac fut encore plus exquise que la précédente…

El Lago Llanquihue (Puerto Varas)

Première déconvenue : du dernier lac, le Lago Llanquihue, et du volcan Osorno qui s’y mire en rêvant d’être le Fujiyama, je n’ai pratiquement rien vu. J’ai en effet parcouru hier la soixantaine de kilomètres qui me séparaient de Puerto Varas, poursuivi par une nuée de giboulées jouant malicieusement avec les éclaircies et leurs faux espoirs de beau temps.

Deuxième déception, l’auberge de jeunesse de Puerto Varas a beau jouxter sur les hauteurs les quatre étoiles du Radisson, elle ne pratique pas avec son voisin le principe révolutionnaire du nivellement par le haut, comme les hôtels de Peulla. Et puis j’ai beau fréquenté assidûment ce type d’hébergement, cela ne semble pas avoir l’effet escompté sur mon rajeunissement. D’ailleurs, le jeune gardien, sans doute effrayé d’avoir un vieillard de mon âge sous sa responsabilité, m’a mis en garde à plusieurs reprises contre la raideur de l’escalier qui dessert la petite mansarde où l’on m’a gentiment remisé.

En bref, c’est ma traditionnelle déprime de Noel. Ceci dit, je dois bien en convenir, la traversée de cette région des lacs, au Chili comme en Argentine, fut un pur régal que j’aurai sans doute le loisir de savourer rétrospectivement au cours des longues et dures semaines qui m’attendent en Patagonie.

20 réflexions sur « El Cruce andino (De Bariloche à Puerto Varas) »

  1. Hello pichoun rey!
    Le froid nous a laissé… Hier c était comme un petit bout de printemps..vite ,l eau coulait…laver le linge,remplir les cuves…fendre du bois..rêver en regardant le sommet enneigé de la cime de pal.
    Besos..pense a vous…

  2. Merci de ce partage si joliment décrit de vos aventures… J’ai moi aussi le blues de Noël et hélas pas l’émerveillement de la nature indomptée pour le soigner… mais comme beaucoup de nos semblables, des guirlandes lumineuses qui n’en finissent pas de clignoter et qui rappellent que le solstice d’hiver est le retour de la lumière… Les paysages que vous traversez avec un courage et une ténacité admirables me font rêver. Ne soyez pas triste ! Il semble que vous êtes suivi même de loin par l’amitié et l’amour des vôtres et que cela vaut largement l’ambiance si artificielle et consumériste qui règne ici, pour tenter de masquer l’angoisse de la barbarie qui resurgit un peu partout. Le sapin, la dinde et les marrons peuvent attendre !… Personne malgré ce si joli carnet de voyage ne pourra jamais vous voler les émerveillements et les affres de cette belle aventure. Elle fait désormais partie de vous et vous réchauffera longtemps. Ici des gens meurent de froid et de faim dans les rues dans l’indifférence la plus totale, alors la magie de Noël… c’est du pipeau ! Les humains ont oublié depuis longtemps le seul message qu’ils auraient dû retenir : « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté »… Vous aurez pour vous endormir la beauté de la Voie Lactée et tous les messages d’amour et d’amitié qui vont vous être adressés alors Joyeux Noël !… et prenez soin de vous.

    1. Chère Michelle. Nous partageons, je crois, les mêmes sentiments. Ce n’est pas la fête que je boude (j’y participerai ce soir dans ma petite auberge de jeunesse) car je suis d’humeur plutôt gaie. Mais les nuées sombres s’accumulent , celles de l’egoisme Avant tout, et cela me terrifie. Heureusement la beauté du monde et la générosité existent encore. Résistons ! Je vous embrasse (avec votre permission!) Merci de vos messages. Ils sont un très beau cadeau, même quand ce n’est pas Noel.

  3. j’ai le doux plaisir de t’imaginer en Père -Noël, avec ta belle barbe, allant de cheminées en cheminées déposer de merveilleux cadeaux…non… de sublimes images de ton voyage et nous raconter encore et encore tes rencontres, tes découvertes avec ta princesse Rossinante….
    La mégère de tes rêves…
    bises à toi.

    1. Merci, Sylvie. Il faudra que je vienne savourer un grand bol de neige l’hiver prochain chez vous. J’espere que mon ticket cadeau sera toujours valable. En attendant, je vous embrasse avec toute mon amitié. Merci de m’accompagner sur mes routes…

  4. Devant moi cette main qui défait les orages
    Qui défrise et qui fait fleurir les plantes grimpantes
    Avec sûreté est-ce la tienne est-ce un signal
    Quand le silence pèse encore sur les mares au fond des puits tout au fond du matin.

    Jamais décontenancée jamais surprise est-ce ta main

    Qui jure sur chaque feuille la paume au soleil

    Le prenant à témoin est-ce ta main qui jure

    De recevoir la moindre ondée et d’en accepter le

    déluge
    Sans l’ombre d’un éclair passé
    Est-ce ta main ce souvenir foudroyant au soleil.

    Prends garde la place du trésor est perdue
    Les oiseaux de nuit sans mouvement dans leur parure
    Ne fixent rien que l’insomnie aux nerfs assassins
    Dénouée est-ce ta main qui est ainsi indifférente
    Au crépuscule qui laisse tout échapper.

    Toutes les rivières trouvent des charmes à leur enfance
    Toutes les rivières reviennent du bain

    Les voitures affolées parent de leurs roues le sein des

    places
    Est-ce ta main qui fait la roue
    Sur les places qui ne tournent plus
    Ta main dédaigneuse de l’eau des caresses
    Ta main dédaigneuse de ma confiance de mon insouciance
    Ta main qui ne saura jamais me détourner de toi.

    Paul Eluard
    Pour changer
    jolie route Paquito!!!
    bises de Belgique..

    1. Merci pour ce fragment de beauté arraché au poète, comme mes photos le sont au monde parcouru.
      Que la fête te soit belle et douce plutôt que grandiloquente et tapageuse
      A bientôt, amie de la beaute

  5. Chritmas’blues largement partagé avec le tien. Je t’embrasse néanmoins hyper fort pour ce Noël si lointain, qui laisse pantoises nos imaginations.
    Heureusement il y aura toujours la joie et le rire des petits enfants…

    1. Ça me manque, de ne pas pouvoir débarquer à l’improviste pour me blottir près de ta cheminée, amie. J’espere Que tu as reçu mon bouquin. Il parle d’une femme comme toi (Sauf qu’elle est noire ), de celles qui avancent coûte que coûte, même dans l’obscurité d’un tunnel. Je t’embrasse avec toute mon amitié, Anne.

  6. Cher Paquito,
    Blues de Noël partagé… je suis contre la cheminée, j’y ai blotti mon vague à l’ame … le tic-tac de l’horloge , la lumière de quelques bougies.
    Merci pour Eluard…
    Merci pour ta route, tes photos, ton voyage. Donne Envie de lâcher les amarres .
    Gros bisous amigo

  7. Oh tes déambulations sur lacs sont un délice, ça m’a remplie de doux. Merci mon Paq, tes écrits sont de vrais cadeaux… et pas que de Noël. Je t’embrasse tout plein

  8. J’ai reçu un livre que je n’avais pas commandé et dont je me demandais la provenance. Tout est clair maintenant. Tu gardes le génie de l’amitié même tout au bout de notre monde, entre deux coups de pédale.
    S’il est bien vrai que l’égoïsme dévore nos humanités, il est vrai aussi que souvent se lève l’émotion du partage. La balance n’est pourtant pas bien équilibrée ! soit.
    anne.

    1. Il n’y a pas de génie de l’amitié.
      Simplement un petit signe du cœur pour te dire combien tu m’es chère et combien je te dois d’affection et de chaleur au cours de ces années .
      Et que ça continue !!!!
      Paq

  9. Bonjour papy Paquito aujourd’hui une belle journée avec les enfants à la maison de Renaud et Ingrid aujourd’hui c’est l’anniversaire de Danel. Nous avons fêté Noël et l’anniversaire tous ensemble. Merci au papa Noël Paquito. Je te souhaite un bon voyage et nous t’attendons. Beibut et les enfants

  10. Ton Orsono donne envie d’aller y tailler quelques virages a ski, dis donc.
    Ici les lacs sont geles et aujourd’hui j’y patinais.
    La folie de Noel ne frappe pas trop fort dans notre petite ville de montagne…
    et les gens semblent apprecier le paysage qui les entourent davantage que la consomation frenetique.
    Tu me dira je suis surtout reste chez moi…et j’etais avec les amis qui partagent mes vues sur la question. Ce qui donne le blues aux gens, c’est surtout la pression sociale.
    Je prend ce qui me plait a cette occasion (j’ignore un peu Jesus parce que je ne suis pas trop porte sur la mythologie)…les lumieres, les amis, les echanges de cadeau (ca m’importe plus d’en fabriquer et d’en donner que d’en recevoir)…la convivialite.
    Passer Noel dans un pays ou le Christianisme n’existe pas est une formule gagnante.
    J’imagine que Noel en Amerique du Sud, ca ne doit pas etre pris a la legere…

    Continue d’explorer et a partager!

  11. Très chère beau-père,
    Quel plaisir de te lire, c’est un voyage parfaitement romancé (quand je dis « parfaitement » tu imagine bien que c’est un simple encouragement hien)
    Sérieusement, ton histoire est magique et mon esprit se charge d’images influencées par tes photo.
    Cela me donne envie de te rejoindre, enfin presque!!! J’ai quelques années a cultiver ma folie avant de réellement pouvoir te suivre.
    Je passais par là pour te faire un énorme bisous, te transmettre mes belles pensées et aussi te mettre en garde de bien faire attention à tes vieux os. Ne change rien. Et surtout pas ton éternel optimisme ni ton incurable romantisme. Je rigolerais moins sans ça.
    Love.

    1. Merci, Anouk chérie. Ça fait rudement du bien au vieux con de recevoir des compliments. Car la Patagonie, c’est décidément pas la balade sur la Promenade…

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.