Se la couler verte (De Victoria jusqu’à Villarica)

De ma première étape, de Victoria jusqu’à Curacautín, je ne garde aucun souvenir marquant, si ce n’est, après trois mois de désert, la sensation exquise de pouvoir enfin me remettre au vert. D’interminables lignes droites entre prairies et forêts, le long desquelles j’avais tout le loisir de m’extasier sur la majesté d’un arbre, sur une rivière se glissant dans le clair-obscur des feuillages, ou même sur une simple barrière gardant l’accès d’un champ. Des sensations me remontaient, venant tout droit des routes bocagères de la Creuse ou de mon Berry natal, tant parcourues enfant, et redécouvertes avec bonheur au printemps 2016. C’est seulement au moment où la silhouette enneigée d’un volcan a percé les frondaisons que je me suis retrouvé au Chili…

Les 6 Décembre sont toujours des jours heureux

Lorsque j’ai pris la route, ce matin, la petite ville de Curacautín émergeait doucement du brouillard dans lequel elle s’était drapée pour la nuit et s’étirait langoureusement sous les rayons du soleil. La journée serait belle. D’ailleurs, c’est incontournable : les 6 Décembre sont toujours des jours heureux.

Même si j’étais le seul cycliste, la route se donnait comme des allures de voie verte, ondulant en douceur entre de grandes prairies bucoliques et le manteau de forêts recouvrant pudiquement les flancs des montagnes. Des champs de lupins – bleu, blanc, rose – tressaient au bord du chemin des guirlandes de Noël aux couleurs du printemps. On se serait cru quelque part dans une vallée du Cantal, surtout lorsque les volcans alentour se sont décidés à pointer leur blanc museau enneigé dans les échancrures de la carte postale.

Je me suis arrêté à Malalcahuello, dans l’épicerie du village, pour acheter mon pique-nique. Un jeune – la trentaine environ – est arrivé à vélo. Il a regardé le mien avec attention. Moi, j’admirais son chien, un magnifique labrit pyrénéen. Nous nous sommes racontés nos vies, comme ça, spontanément, devant la porte du magasin. Il était catalan, guide de montagne, avait grimpé à Chamonix et dans le Verdon… En bref, c’était juste un frère et le miracle du voyage, c’était de s’être mutuellement reconnus en quelques instants. Nous avons échangé nos adresses et je suis reparti. Josep Samper fut ma première heureuse rencontre. C’était décidément une belle journée…

Ça aurait pu cependant se gâter un peu plus loin, lorsque je suis arrivé devant l’entrée du tunnel de Los Raices. Long de quatre kilomètres et demi, cet ancien tunnel de chemin de fer est régi en sens unique alterné, ce que je savais, et ce qui n’était pas sans m’inquiéter (aurai-je le temps suffisant pour parcourir la distance à vélo ?). L’interdiction aux cyclistes d’emprunter le tunnel a au moins eu le mérite de dissiper cette angoisse. Il ne me restait plus qu’à solliciter un chauffeur assez sympa pour m’embarquer, moi, Rossinante et nos bagages… et ce n’était pas gagné, vu le trafic relativement faible de cette route trans-frontalière. Pourtant, le propriétaire du premier pick-up auprès duquel je tentais ma chance accepta tout de suite. C’était toute une famille argentine qui revenait, la voiture bien pleine, d’une journée d’achats au Chili (moins cher que l’Argentine). On me fit une petite place avec le sourire, et en attendant le feu vert, la conversation démarra sur les chapeaux de roue… tant et si bien qu’ensuite personne n’était pressé de voir le bout du tunnel. Mes convoyeurs bénévoles me proposèrent même de me déposer directement à Lonquimay, terme de mon étape. Même si je déclinais leur proposition, quelle heureuse seconde rencontre que celle de Jorge Moscosso et de sa famille. C’était décidément une très belle journée.

Lorsque je suis arrivé à Lonquimay, j’ai d’abord eu un peu de mal à dénicher le Bed and Breakfast que j’avais réservé sur Internet. Pas le moindre panneau visible. Seul le numéro dans la rue permettait d’identifier à coup sûr la maison. L’ultime problème, c’est qu’en dépit de la confirmation de Booking, l’établissement avait l’air fermé depuis un certain temps. De vieux courriers, jamais ramassés, avaient même été glissés dans l’interstice de la porte. J’ai attendu patiemment une heure ou deux …avant de traverser la rue et de me réfugier juste en face, dans un petit hostal aux allures de magasin d’antiquités, tenu par une charmante retraitée. Ainsi la journée se termina-t-elle tout comme elle avait commencé : en beauté.

Il ne pouvait en aller autrement. Car les 6 Décembre ont été déclarés jours heureux depuis qu’à Grenoble, en l’an de grâce 1980, par un beau jour parfaitement glacial d’un rude mois d’hiver , nous découvrîmes la frimousse du plus adorable des bébés. Il s’appelle Jérémie Perez. C’est mon fils aîné.

Après l’allégresse, la grimace ?

De l’autre côté du tunnel, à l’abri de deux volcans, une limite climatique est franchie et c’en est fini des arbres et de la verdure à foison. La vallée du Bio Bio, une rivière magnifique, s’ouvre sur d’immenses pâturages et de larges horizons. En bref, la Pampa argentine pointe déjà le bout de son nez, même si je suis encore au Chili. D’ailleurs, le vent ne tarde pas à venir fêter (gentiment) son retour dans l’après-midi… Première grimace.

Liucura, dernier village avant la frontière, est l’endroit où je dois dire adieu au goudron et renouer avec le ripio. J’ai donc l’infini bonheur d’en découvrir un nouveau type, que je n’avais pas eu la chance d’expérimenter dans le Nord sur l’altiplano. Les routes sont ici tapissées d’une épaisse couche de petits galets de rivière bien ronds. Autant dire qu’à la montée, l’adhérence d’un pneu de vélo y est pratiquement nulle et qu’à la descente, les flottements souvent périlleux… Seconde grimace, d’autant plus marquée que comme toutes les routes chiliennes, celle-ci fait alterner jusqu’à plus soif les petites montées bien rudes et les petites descentes bien raides…

Si, après ce traitement, j’arrive à Icalma sans m’être pris la langue dans les rayons, c’est un miracle qu’il faut attribuer seulement à la beauté sans cesse croissante de ces trente kilomètres de piste. C’est d’abord l’apparition des premiers araucarias, ces arbres aux belles silhouettes, sacrés pour les Mapuches et devenus symboles de la région toute entière (je me suis d’ailleurs promis d’en planter un dans le parc de mon château). Puis, ce sont des hameaux de montagne, dont les chalets se lovent dans les boucles de la grande rivière (je pense malgré moi au très beau livre de Mark Spragg « Là où les rivières se séparent »). Au final, la descente en fin d’après-midi sur les rives du lac d’Icalma, fut simplement un enchantement. Il ne me restait plus qu’à m’écrouler à l’auberge La Frontera, au bord du lac. Comme d’habitude, j’en étais le seul client…

Quand le voyage taille tout seul ma route

Le lendemain matin, même splendeur sur les rives du lac. Je m’attarde avec délectation de photo en photo, et pédale avec ardeur entre deux poses, d’autant plus qu’avant de redescendre sur Melipeuco, il faut surmonter un petit col. La piste, elle, reste fidèle à elle-même, mais quand on ne donnerait pas la lumière de ce jour-là pour tous les matins du monde, on n’est pas d’humeur à pester…

Soudain, un pick-up me double, puis me barre la route. Ce sont les propriétaires de l’auberge qui s’en vont faire leurs courses à Temuco (comme à Estenc, la grande ville est pour eux à 130km). Ils me proposent de m’embarquer, ce qui me permettrait de gagner directement Villarica dans la journée. Tout ceci me prend de court et chamboule complètement mes projets, mais peu importe. J’ai décidé de laisser le voyage tailler ainsi ma route. J’accepte donc. Ils me déposent une cinquantaine de kilomètres plus loin, à l’embranchement. Il me faudra tout l’après-midi pour atteindre ensuite Villarica et son lac. Ce fut de nouveau une étape toute verte, à travers une campagne vallonée et verdoyante qui se prépare aux foins.

J’ai gagné (et perdu en même temps) une journée de vélo. Me voici avec une journée d’avance sur mon programme virtuel. Je ne suis pas vraiment certain que Villarica, très touristique, soit le lieu idéal pour s’accorder une journée de repos. Mais il est des imprévus qu’il faut savoir accepter. Dans quel pays un patron d’auberge se serait-il arrêté spontanément pour venir aider un cycliste peinant sur sa bécane ? Et puis, au nom de quelle règle n’aurais-je pas mérité le droit de me la couler douce et en rose ?

Salut à Pablo (Neruda)

L’autre jour, Pablo, je suis allé visiter la Chascona, ta belle maison de Santiago. Superposition et imbrication improbables de cabanes bleues accrochées aux pentes de la colline, elle ressemble bien davantage aux maisons de Valparaiso qu’aux demeures bourgeoises de la capitale. J’aurais aimé y être l’un de tes invités…

Pour le reste, puis-je avouer ma déception ? La vie de bohème et ton dandysme se sont enfuis. Tout est trop parfaitement rangé et discipliné. Comme si l’on pouvait enfermer derrière des vitrines sagement ordonnées l’inspiration créatrice et le souffle de ta poésie….
Aucun de tes deux bars, reflets pourtant précieux de ta convivialité, ne délivrent aujourd’hui de boissons. On a glissé leur clef sous la porte, – on a juste le droit de regarder de l’extérieur – alors même qu’il serait follement délicieux de siroter un verre sur les terrasses du jardin, en relisant l’un de tes poèmes d’amour à Mathilde…

C’est dommage, mais ton antre n’est plus aujourd’hui qu’une froide caisse enregistreuse à touristes, avec son inévitable boutique de produits dérivés. De ta joie, de tes engagements, de ta folie, de tes passions, enfin, de toute la poésie qui t’habitait, il ne reste rien à partager dans ce lieu, toujours aussi beau, mais aujourd’hui désincarné. La poésie ne se conserve pas dans le formol. Il suffirait pourtant de si peu pour rendre vivantes ta belle demeure et ta mémoire. Quelques jeunes acteurs venant dire dans les jardins tes poèmes et ceux des poètes que tu vénérais. Quelques musiques, aussi, que tu aimais…

Cette ferveur qui réunit parfois un public et des artistes, je l’ai retrouvée par hasard ce Dimanche au Musée des Beaux Arts de Santiago. Ce musée, et son jumeau, dédié a l’Art contemporain, sont loins d’avoir, on s’en doute, des collections exceptionnelles. Mais ils sont gratuits, et donc fréquentés. Ce ne sont pas des machines à sous. Ensuite, ils s’ouvrent largement à de nombreuses expositions thématiques. On apprécie ou non, mais ce sont loin d’être de vénérables niches à poussière. Enfin, ils accueillent des moments musicaux. Hier en matinée, c’était un ensemble de musique de chambre et une chorale. Le chef était jeune et passionné. Les chanteurs et les musiciens tout autant. Ils nous ont transportés ailleurs, nous, les auditeurs, badauds ayant pour la plupart poussé la porte de l’auditorium purement par hasard.

C’est un moment comme celui-là que j’aurais aimé partager dans ta belle demeure, Pablo. La poésie et la musique sont des fièvres contagieuses et non des plats qui se mangent froid.