Une journée ordinaire sur la Carretera (de Puyuhuapi à Coyhaique)

Ce matin, je peux m’offrir le luxe de l’optimisme : il fait beau. Ici, cela signifie simplement que même si on garde la tête dans les nuages, il ne pleut pas ou alors à peine. Et lorsque les cieux vous délivrent un fragment de ciel bleu ou un rayon de soleil, alors cela s’appelle le grand beau. C’est aussi bouleversant et fugace que lorsqu’une femme vous décoche à l’improviste son plus beau sourire. C’est la Patagonie.

Une dizaine de kilomètres et je tombe sur des travaux. La Carretera est coupée, et la déviation se fait sur l’eau : un bac tricote paisiblement des allers-retours le long du rivage. Mais il faut patienter pour attendre son tour. Ce n’est pas moi qui vais râler : d’abord, j’ai tout mon temps et ensuite cette traversée maritime impromptue m’épargne plus de cinq kilomètres.

Encore quelques kilomètres et le « ripio », sa boue et ses galets viennent remplacer le bitume. Dans le même temps, les nuages font de plus en plus grise mine, puis lâchent leur première averse. Je renonce dès lors à mon optimisme matinal et enfile mon anorak. Je fais bien, car s’ensuit l’ascension du Paso Queulat. Certes, ce col ne dépasse pas les 550 mètres d’altitude, mais la montée est raide et ne compte pas moins de seize lacets. Le « ripio » est défoncé par les poids-lourds du chantier. Je suis trempé de sueur et ruisselant de pluie, et la descente se fait forcément glaciale. Ce sont les petits plaisirs quotidiens de la Carretera Austral…

Parvenu à un carrefour, je squatte l’abri providentiel des cyclistes : l’abri-bus. Une femme en voiture s’arrête. Elle vient attendre quelqu’un à l’arrivée d’un car. Nous échangeons quelques mots tandis que je dévore fébrilement barres de céréales et biscuits. Elle sort alors de son sac une bouteille Thermos, me tend un gobelet, et me sert d’autorité un café fumant…

Le lendemain, même météo – normal – et scénario presque identique. Avec mes deux complices hollandais, nous comptions nous arrêter dans un restaurant situé à mi-chemin. Mais nous sommes le Jour de l’An et il affiche porte close. C’est alors que s’ouvre celle de la maison voisine. C’est en réalité une petite épicerie, un de ces «  kiosco » qui jalonnent ici le bord des routes. Comme la veille, la patronne nous invite d’abord à boire un café chaud. Mais elle n’en restera pas là : elle nous installe ensuite tous les trois chez elle, autour de sa cuisinière à bois, pour nous permettre de pique-niquer au chaud. C’est aussi ça, la Carretera Austral…

Avec tout ça, je m’aperçois que je n’ai guère parlé de la route elle-même et de ses paysages. Narcissique, la Carretera Austral se glisse d’un miroir à un autre, sans qu’on sache jamais vraiment s’il s’agit d’un lac ou bien du Pacifique. Elle se faufile entre des montagnes qui laissent frileusement deviner leurs blancs dessus, le long de larges vallées glaciaires défrichées par l’homme. Les parois évoquent celles du Yosemite et les torrents y ont la puissance de fleuves. On pressent, derrière le voile pudique des nuages, que c’est grandiose. C’est aussi ça, la Patagonie : une beauté à couper le souffle, mais qui ne se livre pas tous les jours.

Enfin, cette route étant au Chili l’unique axe Nord – Sud de la région, on pourrait la supposer chargée d’un flux touristique insupportable (nous sommes maintenant en été). C’est pourtant loin d’être le cas. Les autocars et les poids-lourds passent par l’Argentine. La plupart des touristes voyagent ici en avion plutôt qu’en voiture, du fait des distances (ils gagnent ainsi directement Puerto Arenas). La pluie calme toutes les ardeurs. Ne restent que quelques pèlerins et voyageurs au long cours qui suivent cette route aussi religieusement qu’un chemin de Saint Jacques. Les cyclistes sont parmi les plus fervents, se regroupant instinctivement en chapelles, notamment pour implorer la clémence des Cieux. Je voyage donc maintenant de concert avec deux Néerlandais. Nous retrouvons chaque jour deux Allemands. Un couple finno-anglais nous suit à la trace. Rien de tel qu’un pays de grands espaces pour mesurer combien notre monde est petit…

Hasta luego y feliz año nuevo !

8 réflexions sur « Une journée ordinaire sur la Carretera (de Puyuhuapi à Coyhaique) »

  1. Toute contente de te savoir en compagnie
    cela doit faire du bien non? de rouler avec d’autres aventuriers
    les paysages sont somptueux !
    tu nous gâtes !
    tu fais de chouettes photos!
    J ‘aimerais être une petite souris dans ta poche et tout admirer
    moi aussi…
    c est la nouvelle année et bla bla bla tu connais la suite….
    un jour comme un autre sous la pluie ici aussi….mais une pluie d hiver qui se transforme parfois en flocons de neige!
    Continue d ‘être heureux et pédale tes rêves
    moi je continue d ‘être heureuse en te lisant
    belle route Paquito….

  2. Feliz año nuevo, chico !
    Les années se suivent et ne se ressemblent pas. Si le ripio est toujours aussi inconfortable, il semble que le nôtre était plus sec. Tu sembles aussi rencontrer beaucoup d’occidentaux, alors que nous pédalions avec pas mal de chiliens et d´argentins pendant ces mois d’été…ce qui parait éternel, en revanche, c’est la beauté des paysages.
    Que disfrutas bien.
    Nous te souhaitons de bons empanadas, de belles rencontres, de bonnes routes, de la joie partagée.
    Amicalement

    1. Bonjour, les encyclopediques ! C’est vrai que pour le moment, je rencontre peu de cyclistes sud-américains. C’est peut-être trop tôt encore, ou bien un effet secondaire de la météo désastreuse ? De toute façon, j’ai encore du temps devant moi. Demain, en route pour Puerto Tranquilo ou je compte passer plusieurs nuits. Au plaisir de se rencontrer dans l’annee Qui vient. En attendant, que ça roule pour vous !

  3. Salut Paquito,
    on pense beaucoup à toi aujourd’hui car on a le même temps que toi en ce moment : de la pluie et beaucoup de vent !
    La seule différence, c’est que nous restons à l’abri ….

    hasta pronto !

    1. Macron a sûrement pris la meteo en charge, y compris au Chili, car voici qu’elle nous promet maintenant le beau temps dans une semaine et donc des lendemains qui chantent
      Bises à tous

  4. Hola Paquito,
    Pour cette année nouvelle, nous te souhaitons de beaux mollets bien musclés, et des fesses bien rembourrées! Pour nous c’était tout simplement « réveillon à Villeplane », mais chez Guillaume et déguisés cette année, alors tu as échappé à Gérard et Gilbert en grandes femmes classieuses étonnantes, Cricri improbable et réaliste militaire ventripotent et moustachu, Christine aventurier louche et libidineux, Chany sage page, Guigui beau surfer, Laura lapin rose et bien d’autres rigolos, tout ça évidement dans une orgie de rôtis de sanglier, et belles ribambelles de mets délicieux, et de vins gouleyants….On a eu des pensées émues pour toi pédalant là-bas si loin!
    On t’embrasse

    1. Ça fait super plaisir de recevoir des nouvelles de tous les délirants qui disent bien moins de conneries que les sages-qui-ont-toujours-raison sur tout. Bises depuis Villa O’Higgins, terme de la Carretera Austral.

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