Adiós à la Carretera (de Caleta Tortel jusqu’à Villa O’Higgins)

Caleta Tortel, mí amor

La route se termine sans préavis par un rond-point encombré de voitures, à une centaine de mètres au-dessus du rivage. Mon GPS indique pourtant que la pension se trouve encore à presque deux kilomètres. Nous voici arrivés à Caleta Tortel, ce village à nul autre pareil et qui n’en est d’ailleurs pas vraiment un. Il vaudrait mieux parler d’un rivage « habité » (au sens propre comme au figuré – j’allais m’en rendre compte ensuite). Sa rue principale serait une passerelle en bois longue de plus de trois kilomètres s’agrippant aux rochers pour ne pas tomber dans la mer. Ses ruelles seraient, elles, un véritable labyrinthe d’escaliers plus pentus les uns que les autres, seules voies d’accès aux maisons. Autant dire qu’ici tout – matériaux, bois de chauffage, nourriture ou bagages – se transporte soit en bateau, soit à dos d’hommes, soit les deux.

En résumé, Caleta Tortel peut se targuer d’être le village le plus inadapté du monde pour les deux roues, et c’est là que j’ai choisi de passer quelques jours… Je ferai quand même une timide tentative pour essayer de rejoindre la passerelle avec Rossinante chargée à bloc, avant de comprendre bien vite que même si je parvenais à lui faire descendre ces multiples marches, il me faudrait ensuite les surmonter au retour. Me voici donc contraint d’abandonner ma chère deux roues sur la place publique, comme tout un chacun. Le commerçant voisin accepte heureusement – il doit être habitué – de garder mes sacoches. Je suis à Caleta Tortel et me voici redevenu un humble bipède…

Ma pension, « Brisas del Sur » ( tout un programme, ce nom, à moins qu’il ne s’agisse d’humour patagon), est de celles qui se méritent. Après deux kilomètres de cheminement par monts et par bord de mer, une dernière volée de marches bien raides vous dépose devant le seuil de la maison …avant de se prolonger à l’intérieur par d’autres, qui tiennent d’ailleurs plus de l’échelle que de l’escalier (juchée sur ses pilotis, la bâtisse de bois épouse la pente sur au moins quatre niveaux). Monté ainsi à l’abordage, il ne vous reste plus qu’à séduire le capitaine, en l’occurrence la maîtresse des lieux, un cœur en or derrière une tendresse d’oursin… En lisant ces lignes, vous avez déjà compris que si j’étais venu à Caleta Tortel pour me reposer et me refaire une santé, j’allais en être pour mes frais.

Le premier jour, j’ai exploré le village, arpentant donc cet inextricable labyrinthe de passerelles et d’escaliers en cul de sac. Le soir, j’avais les jambes d’un petit soldat de plomb…

Le second jour, une occasion inespérée me fut offerte : une excursion en bateau de toute la journée jusqu’au fjord au fond duquel le glacier Jorge Montt se laisse aller en toute discrétion aux bains de mer. Ce fut un jour inoubliable. La mer et le vent s’étaient assagis, rendant nos sept heures de navigation paisibles. Le ciel portait un manteau bas et gris, de saison dans les canaux de Patagonie bien que ce soit l’été. Le bleu de la glace et la rouille des lichens n’en furent que ravivés davantage.

Le grandiose se reserva pour un final éblouissant, avec ses trouées fulgurantes de lumière tombant des cieux. Le capitaine du navire s’avéra en outre être un excellent cuisinier, tandis que son jeune moussaillon assurait à la barre, menant sa barque avec adresse parmi les icebergs. Nous eûmes droit, bien sûr, aux traditionnels glaçons d’origine non contrôlée dans notre whisky. Et de toute façon, j’avais pris toutes mes précautions pour cette expédition australe : j’étais accompagné par Armelle, une jeune et intrépide corsaire bretonne que les fameuses « Brisas del Sur » avaient poussée la veille jusqu’aux rivages de Caleta Tortel, après une semaine passée sur une île où elle était la seule touriste. Inutile de dire que je me suis immédiatement senti avec elle sur la même longueur d’ondes. Le capitaine voulait d’ailleurs à tout prix nous marier à bord illico-presto. Heureusement, je sais depuis longtemps que les Bretonnes me sont fatales !

Le troisième jour, pour me remettre de cette longue aventure marine, je m’offris le luxe inouï d’un aller-retour jusqu’à Cochrane, soit six heures de bus …juste pour acheter un pneu de rechange.

C’est ainsi que le quatrième jour, totalement épuisé mais pleinement content, je repartis vaillamment de CaletaTortel pour m’attaquer au tronçon final de la Carretera Austral…

Carretera Austral, fin et suite

Le mauvais temps, pour donner le change, est arrivé sur la pointe des pieds, débutant par un crachin anodin avant d’afficher franchement la couleur et de se transformer en une pluie battante et sans pitié, qui allait durer presque trois jours, en dépit de quelques entractes trompeurs. Dans ce cas, le voyageur à vélo n’a en général qu’un seul recours : l’abri-bus.

Sur la Carretera, on peut en ajouter un autre, plus inédit : l’abri-ferry. Saint Pinochet, initiateur de cette route grandiose, n’ayant pas réussi à faire rouler les véhicules sur l’eau malgré ses pleins pouvoirs, son prodigieux projet serait tombé à l’eau si un petit ferry n’avait été mis en place pour assurer la jonction entre Puerto Yungay et Rio Bravo. Le bateau – neuf voitures maximum par voyage – n’assure que deux à quatre traversées par jour, d’où les deux abris mis en place pour pouvoir l’attendre plus confortablement. Nous y avons pour notre part festoyé et dormi à cinq en toute quiétude. Il faut dire qu’entre-temps, j’avais retrouvé Mark et Salka, ce couple avec lequel j’avais partagé trois semaines auparavant la petite aventure de la Cruce Andina dans la région des lacs. De tels « hasards » m’ont permis de comprendre combien le voyage à vélo, même pratiqué en solitaire, participait néanmoins d’une dimension collective…

Le lendemain, cent kilomètres de vide humain absolu, sans donc le moindre abri-bus, ni l’indubitable humanisme fondateur des abris-ferries. Mais hélas avec toujours le même programme météo et beaucoup de dénivelée… En fin de journée, après soixante dix kilomètres sous la douche et le vent, je suis enfin tombé sur l’abri providentiel que je n’espérais plus. Ce n’était pas un confortable abri-bus, certes, mais l’un de ces petits oratoires plus ou moins funéraires qui jalonnent le bord des routes. Deux mètres sur deux au sec me suffisaient cependant largement. Et même si, en bon hétérosexuel, je préfèrerais toujours Sainte Rita à ce jeune éphebe de Saint Sébastien, ce n’était pas vraiment le moment pour moi de faire le difficile. J’ai donc accepté son hospitalité.

Je suis arrivé à la Villa O’Higgins en fin de matinée, exactement en même temps que les premières éclaircies. Tout le petit peuple des voyageurs – cyclistes et randonneurs forment ici la majorité des touristes – s’y retrouve dans une grande auberge de jeunesse, et même pour un vieux solitaire comme moi, un peu de promiscuité cosmopolite ne fait pas de mal au terme de ces dures journées.

Le village marque le terme de la Carretera Austral. Il est aussi plat que Caleta Tortel était pentu et est donc loin d’avoir le même charme. Mais il est plus isolé encore (à 230 kilomètres de piste de Cochrane, le bourg le plus proche !), et on s’y sent complètement en dehors du temps. Le pain de la boulangère n’est pas disponible avant onze heures du matin. Les quelques restaurants, loin de se disputer les rares clients, pratiquent tous le même plat unique (de l’agneau rôti), ce qui laisse au chef tout loisir pour faire la causette. J’y ai fait pour ma part une belle rencontre, celle de Marcella Stormesan, une artiste peintre qui vit ici, et dont j’aime les œuvres, à mi-chemin entre L’Art naïf et la peinture murale sud-américaine. Et, chez tous les habitants, quelle gentillesse, quel émouvant souci, toujours, de faire aimer aux étrangers leur Chili et leur Patagonie…

J’aurai parcouru environ les deux tiers de la fameuse Carretera Austral. Cette route, dont l’incroyable beauté sauvage ne cesse de croître du Nord au Sud, reste encore une véritable aventure, en tout cas à vélo. Une seule chose y est un peu gênante : on n’y croise presque exclusivement que des jeunes, qui, sans la moindre éducation, se permettent de me demander mon âge…

Là-dessus, je vous laisse. Je dois aller réserver ma place sur le bateau. Car si la route s’achève ici, par contre l’aventure se poursuit demain, et j’espère, de plus belle !

11 réflexions sur « Adiós à la Carretera (de Caleta Tortel jusqu’à Villa O’Higgins) »

  1. Bah. Il est donné aux Berrichons andalous le don de rajeunir en réalisant leurs rêves pendant que pluie et froid s’acharnent sur nos têtes ! C’est comme ça. Jalouse de tes photos !
    Je t’embrasse.

    1. Le problème, c’estqu’on ne peut prendre des photos de paysage que lorsque le temps est clement. Cela donne l’impression d’une Patagonie idyllique, alors que ce ce serait plutôt Saint Malo en pire…

  2. Bravo
    Voila un beau tronçon parcouru. A te lire je mesure quelle chance nous avons eue avec la meteo…profite de Puerto o’Higgins, son ambiance, son auberge, les rencontre « internationales » , les fetes locales et ses agneaux…et les prochaines etapes seront au moins aussi belles!
    Que disfrutas !

    1. Merci, Laurent. Je viens de passer l’etape Mythique vers El Chalten , mais heureusement cette fois par beau temps. Récit dans la prochaine édition.

  3. Toutes ces sensations que tu mets dans ta mémoire vive guérissent de tout. Je les ressens en te lisant. Je t’embrasse iodé, une de « tes » bretonnes

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