L’étape Meetic (de Villa O’Higgins à El Chalten)

Dans le petit monde des voyageurs cyclistes, la liaison entre Villa O’Higgins, terme de la Carretera Austral chilienne, et El Chalten, en Argentine, est devenue en quelques années l’étape mythique des voyages en Patagonie. La raison en est simple : il n’y a pas de route, excepté sur les premiers et derniers kilomètres.

Même si la Carretera Austral est jusqu’au bout une des plus belles routes du monde, il n’en reste pas moins que comme tous les projets mégalomanes, elle finit par tomber à l’eau, victime de ses ambitions démesurées. Exactement huit kilomètres après le village de Villa O’Higgins, et après avoir franchi un dernier pont suspendu aussi grandiose qu’inutile, elle s’achève par un simple appontement au milieu de nulle part : Bahia Bahamondez. Et la différence avec tous les lacs ou les bras de mer précédents, c’est qu’ici il n’y a pas de ferry (et encore moins d’abri-ferry) car, sur l’autre rive du Lago O’Higgins, il n’y a tout simplement plus de route.

Pour traverser le lac et gagner sur l’autre rive le hameau de Candelario Mancilla, il n’y a que deux bateaux, privés, et dont, cette année, le plus gros est en congé maladie longue durée. Il ne reste donc plus qu’une pauvre coquille de noix pouvant entasser les uns sur les autres une douzaine de passagers à chaque voyage et autant de vélos (mais à condition de les décharger et d’en démonter les roues). Faut-il préciser en outre que toute traversée est interdite dès qu’il y a trop de vent, c’est à dire en gros un jour sur trois, en Patagonie…

Dans ces conditions, on comprend mieux la liste d’attente pour les réservations. Pour ma part, chanceux, je n’ai dû attendre que deux jours (d’autres ont patienté jusqu’à cinq). Tout ceci fait le bonheur d’El Mosco, l’auberge de jeunesse de Villa O’Higgins, devenue malgré elle un mini (et charmant) Calais pour migrants à deux roues, en bref, un lieu Meetic, propice aux rencontres…

Au terme de deux heures et plus de traversée – et quoi de plus romantique qu’une croisière ?, nous accostons donc à six heures et demie du soir sur l’autre rive, à Candelario Mancilla. Un ponton, quelques maisons pour les carabiniers, un camping sommaire et le départ d’une piste caillouteuse en direction de l’Argentine. La frontière est à quinze kilomètres. Je n’en parcourrai pas plus de trois ou quatre à vélo. Tout le reste en poussant – et ça grimpe (450m de dénivelée) !!!! Ajoutons que nous sommes dans le parc national et qu’il est donc interdit de camper – les garde-frontières se sont fait un malin plaisir de nous le rappeler expressément… J’ai donc, avec d’autres, décidé de me réfugier en Argentine pour pouvoir y planter mon petit chapiteau en toute légalité… Trois heures plus tard – vingt et une heures, heure locale -, crevaison à deux kilomètres du but. Le temps de réparer, il fait nuit. Je n’atteindrai la borne frontière salvatrice pour y monter ma tente que vers vingt trois heures. Les copains cyclistes ont disparu dans la nature et même les randonneurs à pied m’ont dépassé… Le vent patagon joue des grandes orgues une partie de la nuit. Mais tout va bien: j’ai atteint mon but et effectué le plus dur du parcours …. Enfin, c’est ce que je croyais.

Sur le versant argentin, non seulement il n’y a pas de route, mais il n’y a même plus de piste. Ne reste que l’amorce trompeuse d’un joli petit sentier. Débonnaire à ses débuts, il ne cache pas longtemps son jeu. Un premier ruisseau raviné à franchir, un second, boueux à souhait, à traverser, et c’est parti pour un parcours du combattant qui, à force de chercher le chemin le plus praticable, durera presque trois heures (pour seulement six kilomètres !). Au début, on hésite timidement à mouiller ses chaussures. Au final, on traverse ruisseaux et tourbières de la boue jusqu’aux chevilles, en priant seulement pour que le vélo ne s’enlise pas ou ne se renverse pas sur vous. La descente finale est une apothéose : un fossé sinueux, juste assez large pour la bicyclette et ses sacoches, ce qui oblige à marcher haut sur les bords, plié en deux pour essayer de retenir sa monture.

Au terme de cette inoubliable partie de cyclotourisme, le petit poste frontière argentin, planté dans une prairie au bord du Lago Desierto, apparaît comme un havre miraculeux. Mais qui dit lac, dit une nouvelle fois traversée. Il n’y a qu’un seul bateau, qui n’assure que deux rotations par jour …. et ceci les jours sans vent ! Le temps de cette nouvelle attente transforme donc, au fil des arrivées, le rivage en véritable plage, lieu privilégié, on le sait, des rencontres estivales.

Encore une heure de traversée. Un dernier ponton pour débarquer, et dès lors, il ne reste plus que trente sept kilomètres de route jusqu’à El Chalten. Le ripio y est absolument exécrable, la météo revenue au temps de la douche froide : les Argentins font tout pour rivaliser – en pire – avec la Carretera Austral, histoire de bien montrer que celle-ci se poursuit au-delà du Chili…

Crotté jusqu’aux genoux, rendu boutonneux comme un pré-ado grâce aux moustiques, le héros patagon a plutôt triste allure au terme de ce parcours Meetic, dont les rencontres, j’en ai bien peur, resteront sans lendemains. Il ne me reste plus que Rossinante à cajoler. Sans freins et couverte de boue, elle a bien besoin, la pauvre, d’un peu d’affection…

Mais comme d’habitude, arrivé au terme de cette étape, je m’aperçois que j’ai juste oublié  une ou deux choses. Le choc visuel et ton incroyable émotion lorsque tu débouches face aux aiguilles du Cerro Torre dans la lumière douce et laiteuse de la tombée du jour. Et, le lendemain, cette frénésie magique d’éclairages changeants sur le Lago Desierto qui leur sert de cadre, et dont tu aurais voulu capter chaque seconde.

Et alors, tu te dis que si le prix à payer pour se laisser submerger ainsi par la bouleversante beauté de ces cimes extra-terrestres, était de re-parcourir une nouvelle fois cette folle étape, alors, oui, sans hésitation, tu repartirais… Car ce qui la rend mythique, c’est tout autant sa beauté que sa difficulté.

12 réflexions sur « L’étape Meetic (de Villa O’Higgins à El Chalten) »

  1. Waouh, quelle aventure ! Je ne regrette pas que tu aies continué ton périple, ça en valait la peine, enfin la tienne. Merci de suer pour notre plaisir réciproque !!!!

    1. Chère B&B. Merci de ton petit mot. Oui, l’aventure continue et je m’y sens tellement heureux et vivant que j’ai déjà, a deux mois du retour, de la peine a envisager une fin. A moins de remettre ça, l’hiver prochain, non plus à velo, mais pour randonner à pied ?

  2. Quand on est parti, on est parti ! Après, c’est le chemin qui guide et l’imprévu qui excite! Ton périple donne envie d’en faire autant ; c’est trop chouette !
    Pas si loin, pas si beau ….mais quand même …
    Bonne route. Bises .

    1. Le retour en arrière n’est plus possible. Pour rentrer à Estenc, je nourris déjà le projet de revenir, cette fois pour courir les montagnes sur des trekkings sublimes …si le temps veut bien faire un effort. Ici, je vis. …sur la corde raide de mes limites physiques et psychiques, mais je vis….

  3. L’essentiel, c’est de s’être « mis en chemin »,d’avoir pu quitter sa maison pour vivre un temps en décalage, comme en parallèle de sa vie quotidienne. Il faut avoir la force de le faire.Courage. Tiens bon ! Mais n’abuse pas de tes forces. Not so easy.

    1. La seule vraie difficulté, c’est de ne pas confondre le terme d’un voyage (Puerto Williams ) avec son but : glaner chaque jour beauté et rencontres. Je t’embrasse

  4. Ton récit tient en haleine et tes photos sont grandioses, avec leurs premiers plans, la douceur et la force de la beauté que tes yeux veulent nous faire partager. Je frémis, en me disant que je ne verrai jamais cela, mais tu nous auras fait succomber quelques instants. Merci infiniment mon Paq. Se sentir vivant, quel cadeau, savoure le jusqu’à plus soif. Je t’embrasse

    1. Jamais, vraiment ? Alors, c’est un renoncement, et cela n’a rien d’une fatalité !
      De celle-ci tu ne sais rien. Mieux vaut donc rester fidèle à ses rêves, ma Bretonne la plus fatale ! Je t’étreins avec toute mon affection de vieux fou

  5. Ça me fait tellement plaisir de lire tes aventures que tu m’avais si agréablement racontées!
    Ce fut une belle rencontre. Merci
    Et bonne route!
    Je rentre lundi avec la tête et le coeur remplis de souvenirs.
    Xx
    Dominique

    1. Mon refuge du Mercantour t’est ouvert quand tu veux (seule ou non)
      Ce sont d’autres montagnes, moins grandioses, plus humaines, mais aussi belles

  6. Bon la téléréalité je n’ai jamais essayé… par manque de TV
    mais ton blogréalité, alors la, je deviens un sacré abonné!
    Au début ca donnait envie d’y aller…mais maintenant c’est plutot comme de l’avoir vécu.
    Je crois que moi aussi, comme ton amie Nat…je ne vais pas avoir a y retourner.
    Bon, où on va maintenant?
    J’espere que tu le sens quand on est la avec toi a soulever la bicyclette dans la boue.
    Essaie de la lacher…nous on s’y accroche…
    au velo et au blog!
    Superbe photo d’entree du Cerro Torre!

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