Une indicible solitude (De Coyhaique à Caleta Tortel)

De la solitude

Depuis plusieurs jours, me voici de nouveau voyageur solitaire. Arrivés devant le terrible « ripio », à Villa Cerro Castillo, les deux amis Hollandais avec lesquels j’ai fait route commune pendant presque une semaine ont renoncé à poursuivre sur la Carretera Austral et ont pris la tangente vers le bitume argentin.

Mais le soir même, je rencontrais une joyeuse bande de trois Brésiliens et partageais avec eux le même bivouac clandestin. Et puis, il y a tous les voyageurs croisés sur la route. Ceux qui vont dans le même sens (hier, un jeune couple franco-australien) et ceux qui remontent vers le Nord (un Français en vélo couché, une Canadienne solitaire, un Suisse Allemand), avec lesquels on s’arrête toujours pour échanger quelques mots et surtout un peu de complicité. Savoir que d’autres sont assez fous pour s’être échappés aussi du moule à Bidochons, fait que l’on se sent un peu moins seul et redonne du courage pour affronter cette maudite “Mulatierra Austral”.

Il faut aussi parler de certains de mes hôtes, au hasard des jours. Dans le petit village d’El Bianco, la seule auberge affichait complet, hébergeant les ouvriers qui travaillaient sur la route. Je me suis donc retrouvé chez l’habitant, en l’occurrence la sœur de l’aubergiste, alerte et adorable mamie qui gardait déjà sa petite fille (ici, ce sont les grandes vacances). Conditions de vie plus que simples : une maisonnette de bric et de broc, faite de bois et de tôle ondulée, et chauffée à la cuisinière à bois. Veuve, mais très entourée par toute sa famille. Et quelle joie de vivre ! Nous nous sommes bien amusés tous les trois, mes deux conquêtes jouant les stars et multipliant les poses, avant de commenter, ravies, les photos sur ma tablette. Ce sont des moments de connivence et de rencontre, où s’échangent, par fragments de confidences, et souvent par photos de famille, des résumés de vies entières. Les onze enfants d’une famille nombreuse argentine – tous encore vivants – m’affirme-t-elle fièrement. Les innombrables petits enfants, dont ceux d’ici qui lui rendent visite et coupent le bois. La sœur, si proche et si précieuse, qui habite la cabane juste en face. Et toi, le voyageur français de passage, qui raconte aussi un peu de sa vie et donc n’est plus tout à fait un client, même s’il repartira demain… Au matin, mon hôtesse, tout en me claquant la bise – ici, c’est une seule -, me glissa, toute émue, mais sans douter de rien : « Que tu viaje se pasa bien, y al año próximo !”…

Avant-hier. Après deux jours de « ripio » infernal et un bivouac sous la pluie, j’arrive, trempé et crotte, devant la porte d’une petite auberge, bouée de sauvetage providentielle. Je suis le seul client et la patronne me reçoit comme un vrai roi-mage. Un repas tout simple, un échange chaleureux sur mon périple, et moi qui n’en pouvait plus de la Patagonie, de ses nuages et de son humidité, je suis reparti gaillardement, accompagné par leurs encouragements (la cuisinière était même sortie de son antre pour l’occasion !). Il ne restait plus qu’une vingtaine de kilomètres et, comme par miracle, la chaleur humaine de cet accueil avait entre-temps rendu la parole au ciel bleu.

Oh, bien sûr, on peut être tenté de ne voir dans l’éphémère et le superficiel de ces rencontres que des cache-misère jetés, pour mieux la masquer, sur ma propre solitude. Je préfère, pour ma part, nourrir mon voyage de tous ces petits moments chaleureux d’humanité partagée, où l’on se reconnaît soudain semblables et proches en dépit de toutes nos différences, et ceci sans qu’y rentre en jeu à aucun moment cette possessivité qui complique trop souvent nos rapports plus intimes, qu’il s’agisse de nos vies de couple ou de nos rapports parents-enfants. Mon voyage est un jardin ouvert, sans clôture, où peuvent germer librement les rencontres, dont quelques unes – j’en suis sûr – fructifieront en de belles amitiés durables.

Dire l’indicible….

Je n’ai pas mieux que des métaphores sexuelles pour tenter d’évoquer à la fois le côté primitif et la transcendante beauté de la Patagonie. Ici, les éléments – la neige, la roche, le vent, les végétaux et les eaux – s’étreignent partout furieusement. Ici, mer, fleuves, lacs et montagnes ne se lassent pas de s’enlacer et de faire l’amour, tantôt, crûment, en pleine lumière, tantôt, pudiquement voilés derrière des rideaux de pluie et de nuages. Clôtures et barrières, n’arrivant pas à contenir l’irrésistible poussée des eaux de fonte qui submergent les prés, semblent plutôt là pour empêcher la forêt d’envahir la route. Les nuages d’averses rivalisent avec le soleil pour jeter le trouble du vent sur l’épiderme des grands lacs. Églantiers et genêts en fleurs sont les bijoux dont s’orne partout la séduction de l’été pour nous donner l’illusion d’un éternel printemps. Les torrents sont des fleuves dont la puissance a l’urgence irrépressible d’un accouchement, celui de la terre perdant les eaux pour enfanter chaque année un nouveau monde : celui de la Patagonie.

Un nouveau monde dont l’homme a fait une légende romantique à laquelle, hélas, nous croyons tous, celle d’une aventure – la conquête de l’Ouest -, et ceci pour mieux nous masquer un carnage. L’Occident dit « civilisé » a ici tout massacré librement pendant trois siècles : les hommes, les animaux et les forêts. Le long de la Carretera Austral, des milliers de cadavres végétaux, souches et arbres morts, témoignent encore aujourd’hui de cette déforestation aveugle et sauvage. Pour les animaux, certains ont disparu à jamais. D’autres survivent péniblement aujourd’hui grâce aux parcs et aux réserves. Mais la pisciculture industrielle continue à empoisonner librement les eaux du Pacifique… Quant aux hommes, les génocides comme ceux de Patagonie sont des crimes presque parfaits, ne laissant quasiment aucune trace et réussissant même l’abominable tour de passe-passe de faire passer les assassins pour de courageux aventuriers.

C’est aussi cela, l’indicible de la Patagonie : les signes très discrets d’un génocide oublié, doublé d’un écocide. Mais aujourd’hui, le vent a tourné. Les habitants ont réussi à force d’unité, à faire reculer le gouvernement chilien devant un projet totalement mégalomane d’aménagement hydro-électrique, qui aurait noyé à jamais les plus belles vallées. Aujourd’hui, la nation première la plus importante, les Mapuches, relève la tête et dénonce l’accaparement de leurs anciens territoires par des multi-nationales comme Benetton. Il est temps d’en finir avec le mythe de la Patagonie comme Far South et terre de conquêtes. Cette région est d’une beauté indicible, mais fut témoin d’horreurs qui le sont tout autant. Fragile, elle doit être protégée de tous les appétits carnassiers. Et cela, nous pouvons tous le dire, l’exprimer et y contribuer.

Croque-route

5 Janvier. Mes trois coéquipiers brésiliens me promettent pour le soir un bivouac de rêve au bord d’un lac. C’est encore à dix sept kilomètres, mais allons-y tout de même !!! En réalité, les rives du fameux lac se révèlent inaccessibles. Nous voici donc à la recherche d’un autre lieu pour camper. Or, tout ici est strictement clôturé… Nous avisons un chemin dont la barrière est grande ouverte et nous nous y engouffrons comme un seul homme. Deux cent mètres plus loin, nous dénichons – apparition surréaliste – le célèbre bus du film « Into the wild ». Nous ne pouvions espérer un endroit plus sauvage et retiré, et nous y plantons donc notre campement. Mes copains, persuadés d’être arrivés au fin fond du monde civilisé, installent carrément leurs tentes au beau milieu du chemin, à l’endroit le plus plat. C’est alors que surgit, dans un vieux pick-up brinquebalant chargé de bois, le propriétaire des lieux. Ce n’est ni un souriant, ni un tendre, le vieux, mais personne ne saurait résister longtemps au charme des Brésiliens (et que dire s’il s’était agi de trois Brésiliennes…). Notre rustre finit par céder et nous accorde le droit de passer la nuit et de repartir au matin…Cela ne l’empêche pas – il n’y a pas de petite roublardise – de refermer soigneusement sur nous la barrière de son chemin, nous enfermant donc, nous et nos vélos, sur ses terres. Mais cela, nous le découvrirons seulement le lendemain, sous la pluie…

7 Janvier. Puerto Tranquilo. Ce petit village situé sur les rives du plus grand lac de la région, le Lago Général Carrera (qui devient curieusement, de l’autre côté de la frontière, le Lago Buenos Aires !), est célèbre pour ses « Capillas de Mármol ». Ce sont des rochers érodés à leur base par les eaux, ouvrant de véritables petites grottes lacustres, dont les voûtes évoquent celles des chapelles de Gaudi. C’est très beau et cela se visite en barques à moteur, au départ du village. Le seul problème, ce jour-là, c’était le vent. J’ai bien cru, une ou deux fois, que notre esquif allait chavirer pour de bon et se retourner… Le pilote ne disait plus rien; les autres passagers riaient nerveusement et poussaient des cris, et moi, en fervent touriste, je priais Sainte Rita de m’épargner, moi et mon appareil photo. Heureusement, une fois encore, ma Sainte préférée veillait au grain, et nous sommes finalement rentrés au port. Ceci dit, je me souviendrai probablement plus longtemps de cette périlleuse odyssée sur les flots démontés du lac que de cette merveille naturelle de Patagonie…

10 Janvier. Cochrane est le dernier bourg digne de ce nom sur la Carretera Austral. D’ailleurs, nombre de touristes ne poussent même pas jusqu’ici, et obliquent préventivement vers Chile Chico et l’Argentine. Il faut dire que peu après Puerto Tranquilo, la Carretera devient pour les véhicules à moteur un cul de sac long de trois cent kilomètres. Là commence la Patagonie profonde, avec très peu de voitures, et les voyageurs à vélo peuvent enfin se sentir chez eux sur le chemin de terre caillouteux qui est leur pain quotidien… Cochrane est par exemple l’ultime place où l’on peut trouver un guichet bancaire de retrait. Témoins de cette frontière invisible entre deux mondes, d’un côté le supermarché où l’on vend bien plus d’outillage que d’alimentation, de l’autre, le Tamango, improbable salon de thé baba-cool devenu l’incontournable point de rencontre de tous les voyageurs, où trois femmes charmantes concoctent sorbets, gâteaux, jus de fruits et salades végétariennes. Inutile de vous préciser où ai-je passé la journée… Cochrane, j’ai décidément beaucoup aimé.

11 Janvier. Cinq kilomètres après Cochrane, je crève. Réparation en bord de route. Je ne peux pas me plaindre : c’est ma première crevaison depuis le départ, et j’en suis presque à cinq mille kilomètres parcourus… De plus, il fait beau. Ce n’est qu’une petite misère passagère…
12 Janvier. Il pleut. J’ai replié le bivouac et bâte Rossinante. Je m’aperçois alors que ma roue avant est de nouveau dégonflée… Nouveau démontage et remontage. Mais cette fois, je prends le temps de chercher l’origine de la crevaison. En fait, mon pneu a tellement encaissé de coups que quelques fils de son armature métallique interne se sont rompus. Ce sont eux qui, comme des échardes très fines, lardent de trous minuscules le côté ma chambre à air… Je répare. Je ne crèverai pas de nouveau jusqu’à Caleta Tortel, et heureusement vue la météo du jour !
13 Janvier. Caleta Tortel. Mon pneu avant est ce matin de nouveau à plat. Je suis inquiet. Il me faut résoudre ce problème. Mais dois-je retourner en bus à Cochrane – 124 km en arrière – pour acheter un pneu neuf et une chambre à air de rechange ? Ou bien continuer de l’avant jusqu’en Argentine, en bricolant des réparations de fortune ?
15 Janvier. Flash-back to Cochrane. Trois heures de bus aller et autant au retour. Tout cela pour aller acheter un pneu de vélo. Pour un peu, on se croirait presque dans le Val d’Entraunes… Encore ai-je pris la précaution d’emporter la roue, car il me faudra encore, dans le magasin, adapter à la lime le trou de la jante au diamètre des valves chiliennes… Cela dit, revenir sur ses pas ou plutôt sur ses tours de roue suscite une drôle d’impression : je me demande moi-même comment j’ai pu parcourir en deux jours un itinéraire aussi infernal. Pour dire simplement combien cette route est difficile et dangereuse, qu’il vous suffise de savoir que, le long du trajet et dans la même journée, j’ai compté au retour pas moins de trois voitures dans le décor…

11 Janvier. L’Office du tourisme de Cochrane m’avait indiqué l’existence d’un camping, au kilomètre soixante-douze, à mi-chemin environ sur la route de Caleta Tortel. Sur du « ripio », ce fut une longue étape pour moi, mais m’y voici enfin, au terme d’une journée par ailleurs splendide. Je pénètre alors dans une propriété qui semble curieusement à l’abandon, mais qui a dû être un jour un camping, au vu des équipements subsistants. Pas de voiture en vue, cependant une lessive sèche sur un fil, témoin d’une présence. Finalement, une jeune femme m’ouvre la porte. Depuis un mois, elle a fui la capitale, plaqué sa banlieue et son boulot, et choisi de vivre ici, seule avec son enfant de quatre ans. Le plus proche voisin est à quatre ou cinq kilomètres. L’école et les commerces à soixante dix… Elle se réfugiera peut-être à Cochrane à la rentrée scolaire (en Mars). Mais, pour l’instant, elle fait du bois en nettoyant la propriété, et me dit qu’elle ne regrette rien d’avant. Retour à la case départ de cette chronique : la Patagonie serait-elle un refuge pour les solitudes ?

Une journée ordinaire sur la Carretera (de Puyuhuapi à Coyhaique)

Ce matin, je peux m’offrir le luxe de l’optimisme : il fait beau. Ici, cela signifie simplement que même si on garde la tête dans les nuages, il ne pleut pas ou alors à peine. Et lorsque les cieux vous délivrent un fragment de ciel bleu ou un rayon de soleil, alors cela s’appelle le grand beau. C’est aussi bouleversant et fugace que lorsqu’une femme vous décoche à l’improviste son plus beau sourire. C’est la Patagonie.

Une dizaine de kilomètres et je tombe sur des travaux. La Carretera est coupée, et la déviation se fait sur l’eau : un bac tricote paisiblement des allers-retours le long du rivage. Mais il faut patienter pour attendre son tour. Ce n’est pas moi qui vais râler : d’abord, j’ai tout mon temps et ensuite cette traversée maritime impromptue m’épargne plus de cinq kilomètres.

Encore quelques kilomètres et le « ripio », sa boue et ses galets viennent remplacer le bitume. Dans le même temps, les nuages font de plus en plus grise mine, puis lâchent leur première averse. Je renonce dès lors à mon optimisme matinal et enfile mon anorak. Je fais bien, car s’ensuit l’ascension du Paso Queulat. Certes, ce col ne dépasse pas les 550 mètres d’altitude, mais la montée est raide et ne compte pas moins de seize lacets. Le « ripio » est défoncé par les poids-lourds du chantier. Je suis trempé de sueur et ruisselant de pluie, et la descente se fait forcément glaciale. Ce sont les petits plaisirs quotidiens de la Carretera Austral…

Parvenu à un carrefour, je squatte l’abri providentiel des cyclistes : l’abri-bus. Une femme en voiture s’arrête. Elle vient attendre quelqu’un à l’arrivée d’un car. Nous échangeons quelques mots tandis que je dévore fébrilement barres de céréales et biscuits. Elle sort alors de son sac une bouteille Thermos, me tend un gobelet, et me sert d’autorité un café fumant…

Le lendemain, même météo – normal – et scénario presque identique. Avec mes deux complices hollandais, nous comptions nous arrêter dans un restaurant situé à mi-chemin. Mais nous sommes le Jour de l’An et il affiche porte close. C’est alors que s’ouvre celle de la maison voisine. C’est en réalité une petite épicerie, un de ces «  kiosco » qui jalonnent ici le bord des routes. Comme la veille, la patronne nous invite d’abord à boire un café chaud. Mais elle n’en restera pas là : elle nous installe ensuite tous les trois chez elle, autour de sa cuisinière à bois, pour nous permettre de pique-niquer au chaud. C’est aussi ça, la Carretera Austral…

Avec tout ça, je m’aperçois que je n’ai guère parlé de la route elle-même et de ses paysages. Narcissique, la Carretera Austral se glisse d’un miroir à un autre, sans qu’on sache jamais vraiment s’il s’agit d’un lac ou bien du Pacifique. Elle se faufile entre des montagnes qui laissent frileusement deviner leurs blancs dessus, le long de larges vallées glaciaires défrichées par l’homme. Les parois évoquent celles du Yosemite et les torrents y ont la puissance de fleuves. On pressent, derrière le voile pudique des nuages, que c’est grandiose. C’est aussi ça, la Patagonie : une beauté à couper le souffle, mais qui ne se livre pas tous les jours.

Enfin, cette route étant au Chili l’unique axe Nord – Sud de la région, on pourrait la supposer chargée d’un flux touristique insupportable (nous sommes maintenant en été). C’est pourtant loin d’être le cas. Les autocars et les poids-lourds passent par l’Argentine. La plupart des touristes voyagent ici en avion plutôt qu’en voiture, du fait des distances (ils gagnent ainsi directement Puerto Arenas). La pluie calme toutes les ardeurs. Ne restent que quelques pèlerins et voyageurs au long cours qui suivent cette route aussi religieusement qu’un chemin de Saint Jacques. Les cyclistes sont parmi les plus fervents, se regroupant instinctivement en chapelles, notamment pour implorer la clémence des Cieux. Je voyage donc maintenant de concert avec deux Néerlandais. Nous retrouvons chaque jour deux Allemands. Un couple finno-anglais nous suit à la trace. Rien de tel qu’un pays de grands espaces pour mesurer combien notre monde est petit…

Hasta luego y feliz año nuevo !