Recordman !!! (de Puerto Natales à Punta Arenas)

La région des Magallanes est en tout point conforme à l’image que l’on se fait de la Patagonie, même si ce cliché est totalement faux puisqu’il occulte une réalité majeure, l’extermination de la forêt (pour faire place à l’élevage). En bref, c’est plat, absolument immense, parsemé de lacs et surtout totalement dénudé. Entre Puerto Natales et Punta Arenas, il y a deux cinquante kilomètres d’un vide abyssal, peuplé seulement de quelques grandes et lointaines estancias et d’un seul misérable village de bord de route. Même l’unique station service a fermé ses portes…. Et surtout pas un arbre à perte de vue, ou presque. Pas un seul.

C’est seulement sur quelques dizaines de kilomètres que le milieu naturel d’origine s’est conservé (par quel incompréhensible miracle ?). Cela permet de faire la différence. Car la forêt de Patagonie, avec ses arbres noueux torturés par le vent comme des vieillards-bonsaïs aux longues barbes de lichens, a l’étrange beauté des contes de Tolkien… Vivant ou mort, chacun ou presque de ces arbres est une sculpture.

C’est sur cette route – baptisée « Ruta del Fin del Mundo » – que j’ai battu tous mes records de vitesse, parcourant la distance en seulement deux jours. Il faut dire que photographier cette monotonie infinie relève de l’exploit inutile, ce qui m’évitait les arrêts multiples …et que j’avais presque toujours le vent dans le dos !

J’ai passé la nuit à Villa Tehuelches, le seul village sur ce parcours, après avoir abattu 147 Km. Comme une nuit en abri-bus crasseux ne me tentait pas plus que ça, j’ai cherché, à tout hasard, une chambre chez l’habitant. Cinq minutes plus tard, j’avais déniché mon bonheur chez une retraitée aussi avenante qu’un tatou sous sa carapace : un appentis de jardin en tôle ondulée à l’extérieur et aux parois intérieures en isorel mou. Mais le lit matrimonial était bon et l’eau de la douche était chaude. Le bonheur, vous dis-je !

Le petit déjeuner, le lendemain matin, m’a délivré le droit d’entrer dans la maison elle-même. Dans le salon-salle à manger, tout était aussi kitch que dans bien des intérieurs de retraités français – télé grand écran inclus. Mais, comme dans mon cabanon, les parois étaient constituées de grands panneaux d’isorel, à ceci près qu’ils avaient été décorés ici de grandes peintures murales naïves, illustrant les paysages et les animaux de la Pampa. Et ce que l’on aurait trouvé normal sur les murs d’un quelconque hangar à Puerto Natales, prenait dans ce salon une tonalité à la fois insolite et pour moi, profondément émouvante… Quel amour et quelle fierté de ce pays gris, hostile et monotone – Los Magallanes -, fallait-il pour ainsi le reproduire en grand dans la plus belle pièce de sa maison…

Je repars au matin de Villa Tehuelches. Il fait beau. Le vent se fait presque doux et léger. Quatre kilomètres et je crève. De la roue arrière, ce qui est un peu plus compliqué. Ne pas s’énerver. Ne pas pester. Ne pas céder au découragement. Décharger le vélo sur le bord de la route. Identifier l’origine de la crevaison (un vilain petit clou bien pointu). Remplacer la chambre à air. Tout remonter patiemment. Repartir enfin, en se disant que c’eût pu être sous la pluie et dans le vent…

Cent kilomètres plus tard, je suis arrivé à Punta Arenas et à un kilomètre seulement de ma pension : nouvelle crevaison. Encore une fois de la roue arrière. Ne pas s’énerver. Ne pas pester. Malgré la fatigue, ne pas céder au découragement. Si près du but, et en pleine ville, inutile de chercher à réparer sur place. Me voici donc piteusement contraint de terminer l’étape à pied, en poussant Rossinante et son chargement à travers les rues de la ville. C’est aussi cela le voyage. C’est aussi à travers ces mésaventures qu’il te modèle peu à peu et transforme ton regard sur le monde, même lorsque tu es le pire des impatients, le roi des enragés et le plus profond des dépressifs…

6 réflexions sur « Recordman !!! (de Puerto Natales à Punta Arenas) »

  1. Vive le vent, vive le vent… . C’est fou comme un contexte peut être une leçon de vie.. L’impatient, l’enragé va revenir dans sa vallée transformé en le plus sage des moines bouddhistes . Toujours aussi touchant ce que tu nous racontes. Des bises iodées mon Paq

  2. Cher Paquito,
    Traversé par l’expérience et le voyage que tu nous offres, tu changes mais tu es le même. J’entends ta voix et je vois ton visage dans chacune de tes phrases… Dans la lumière de la lointaine Patagonie, tu es là.
    Au petit matin, je ressens la poésie d’un tel paradoxe.
    Se transformer pour toujours rester soi-même…
    Des gros bisous Paq et merci de ces trésors.

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