Puerto Williams : la vraie (et sublime) « Fin del Mundo »

N’en déplaise à mes copains cyclistes et à tous les voyageurs, toujours considérer  Ushuaia comme « El fin del Mundo » est aussi «has been” que prendre son promoteur, Nicolas Nulot, pour l’incarnation de l’écologie. Tous les deux ont hélas cédé depuis longtemps aux tentations de la notoriété, de l’argent, et de la sur-consommation. La vraie fin du monde s’en trouve aujourd’hui discrètement repoussée à quelques encablures au Sud, sur l’île chilienne de Navarino, dont la capitale – et d’ailleurs le seul vrai village -, Puerto Williams, compte à peine plus de deux mille habitants.

Évidemment, tout a été fait pour que cette translation passe la plus inaperçue possible. C’est qu’il ne s’agit pas, pour Ushuaia, de renoncer au mythe fondateur de sa prospérité touristique, celui de la « Fin del Mundo », comme celui du terme de la route argentine RN 3.

Première dissuasion : un seul (petit) bateau par jour relie Ushuaia à Puerto Williams, ou plutôt, d’ailleurs, à Puerto Navarino, un simple appontement situé juste en face. Si la traversée en bateau s’en trouve ramenée à une quarantaine de minutes à peine, le prix du billet et de la taxe portuaire doivent en faire le trajet maritime le plus cher au mille nautique de toute l’Amérique du Sud (120 dollars US). De quoi dissuader les Argentins et nombre d’autres touristes de vouloir céder aux tentations de l’exotisme chilien… Il est bien plus raisonnable – financièrement et bureaucratiquement – d´aller rendre visite aux plus proches pingouins argentins.

Le jour où j’embarque, il y a néanmoins affluence. Rendez-vous compte: trois cyclistes et une trentaine de passagers, le même jour ! Il faudra même affréter deux embarcations – le bateau habituel et un autre plus petit – pour transporter tout notre petit monde. A noter qu’à bord, l’ambiance change immédiatement. C’est simple : je suis le seul touriste étranger. Tous les autres, les deux cyclistes inclus, sont chiliens. Et c’est comme une grande famille qui se retrouve et m’admet en son sein, moi, le Français à vélo, avec gentillesse et curiosité… Tout le monde me parle. Une famille m’a pris sous sa protection. Je ne vois rien de la traversée, mais quelque chose me dit que je suis déjà ailleurs, et que j’y serai plus heureux qu’à Uschuaia….

Puerto Navarino. Une simple passerelle, ce qui rend le débarquement des vélos un peu délicat. Nous sommes à 56 kilomètres de Puerto Williams et nous attendons l’arrivée du bus acheminant les voyageurs qui, en sens inverse, vont se rendre en Argentine. Cela nous laisse tout le temps de poser pour des prises de photo réciproques et bon enfant. L’autocar arrive enfin. Mais, vue l’affluence du jour et nos trois vélos, un pick-up supplémentaire a été affrété. Nous y ficelons tant bien que mal nos bécanes et nos bagages. Tout cela demande évidemment un peu de temps. Tout le monde est installé dans le car et nous attend. Mais pas le moindre signe d’impatience. Il n’y a pas vraiment d’horaires, de toute façon, et ça papote donc à tout va, paisiblement…

Ensuite, ce fut le choc. Il ne s’agit pas d’accident, rassurez-vous (sur plus de 50 kilomètres, nous ne croiserons que deux autres véhicules). Seulement d’une heure d’émerveillement absolu. La petite route, à peine plus large qu’un simple chemin de terre, se faufile dans la forêt patagonienne, épousant le relief et les courbes de la côte, s’ouvrant à chaque crique largement sur la mer. Pas un village, pas une hacienda, juste un enchantement sauvage…

Le lendemain, j’ai poursuivi vers l’Est au-delà de Puerto Williams sur cette route, immatriculée Y 905. A la sortie du village, un panneau indiquait à une cinquantaine de kilomètres un hameau de pêcheurs de la côte orientale, « Puerto Toro » En réalité, la « Fin del Mundo » est bien plus proche. Après 25 kilomètres d’un itinéraire aussi désert et époustouflant que celui de la veille, la route se termine abruptement contre la barrière d’un champ. Rien n’indique ni la fin du monde, ni celle de la route. Un panneau vous informe seulement que la prairie, de l’autre côté de la barrière, est un terrain militaire. Vous voici arrivés à Caleta Eugénia, la vraie fin – sublime – de la Carretera Austral. « Puerto Toro », le hameau de pêcheurs de crabes que vous souhaitiez atteindre, n’est encore accessible qu’en bateau (un ferry par mois !), autant dire qu’il se situe bien au-delà de la fin du monde…

 

9 réflexions sur « Puerto Williams : la vraie (et sublime) « Fin del Mundo » »

  1. Bravo, j’avais repéré ta jolie petite route. Mais, est-ce bien la piste, la plus sud du continent , il y a sur la terre de feu, juste en face de Puerto- Toro une pte route qui descend encore plus bas jusqu’a une sorte de hameau ! Hé oui je suis ce qu’on appel un faux ami, ( payé par la concurrence ) chargé de saboter l’image du courageux aventurier qui peine à gagner ses galons à coup de pédales, et tout ça à l’abri des intempéries, affalé sur un fauteuil bien mou….
    Mais certainement, que ce n’est qu’une mauvaise piste impraticable, réservée aux militaires et fermée, même aux plus téméraires.
    En attendant, ton ile a vraiment l’air trop belle, à plus gros bisous.
    Gégé

    1. Cher Gérard. Je savais qu’il ne fallait pas te mettre une carte sous le nez….
      De toute façon, le mieux est d’aller voir sur place nous-mêmes. J’ai repéré également un long fjord et une route impossible, où il me faudra aller traîner mes pédales, en Tierra de Fuego chilienne… De toute façon, impossible de ne pas revenir….

    2. Cher Gege
      Après vérification sur des cartes, il me semble bien que Puerto Toro et la majeure partie de l’île de Navarino se trouvent au Sud du 56eme parallèle alors que la Tierra de Fuego est presque entièrement au Nord.
      Je livre cela à ta pénétrante passion d’emmerdeur affuté. Tu serais pas vraiment à la retraite, par hasard. Demain, j’embarque pour 2 jours de ferry vers Punta Arenas. En route vers le Nord : ici, il fait vraiment trop chaud !

  2. Ravie de te savoir à Navarino….
    bon centolla !
    Tu prends l’avion à Ushuaia ou tu remontes en Ferry de Puerto Natales ? de Punta Arenas ?
    la bise aux penguinos !!

    1. Je prends le ferry pour rejoindre Punta Arenas, puis le bus pour les Torres del Paine. Le retour sur Santiago est prévu avec le ferry de Puerto Natales jusqu’a Puerto Montt (puis le bus).
      Bises. Je peux comprendre maintenant ce qu’on ressent lorsqu’on découvre ce bord ultime du monde, et la prochaine fois, j’embarque….

  3. L’armee serait elle en charge de la fin du monde.
    Merde alors…Hulot nous avait dit que ca serait le changement climatique quu s’en chargerai…
    Mother Earth…on.ne sait plus auquel de tes seins se vouer?!

  4. Soit dit en passant…ce n’est pas la route qui s’arrete a Ushu…mais le continent!
    La route tu la retrouvera sur la glace en Terre Adelie.
    Ne t’arete pas ou l’armee te l’impose!
    Ca devient un theme pour toi…tu nous avais deja fait longer les csmps militaires en velo dans le Verdon!

  5. J’ai érigé un autel à Paquito,le DIeu du vélo….
    Tous les jours je me prosterne,
    Et ressens son aura de héros…
    Ulysse fait bien pâle figure à côté:
    ni blog, ni photos,
    pas même foutu d’ecrire son Odyssée.
    Attendu par ton groupies club,
    On s’interroge…
    « Dis, quand reviendras-tu, dis au moins le sais-tu ? »
    C’est si beau le bout du monde … les sirènes sont lassives, endormies sur le lichen … les voyageurs savent se perdre dans leurs bras et deviennent des nomades amoureux …
    C’est ce qui te guette, mon ami!
    Que c’est beau l’amour du bout du monde….
    Muchos besitos

    1. Il vaut mieux rire du faux champion de la petite reine…
      Pour le reste, il est des moments du voyage ou mon hyper-sensibilite me laisse sans défense contre des tsunamis émotionnels. C’est le cas à Puerto Williams….et je n’ai encore rien écrit du trekking de Las Dientes !
      Heureusement, j’ai quelques complices qui peuvent comprendre qu’une rencontre, qu’un paysage et sa lumière, qu’une ambiance humaine peuvent te chambouler en profondeur…

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