Tierra del Fuego (de Punta Arenas jusqu’à Ushuaia)

Solitaire ne rime pas avec solitude…

J’aurais pu, pour cette ultime traversée vers Ushuaia, embarquer de concert avec mes quatre copains, retrouvés la veille à Punta Arenas. Mais il y a au fond de moi quelque chose de profond qui préfèrera toujours la navigation en solitaire. Je ne suis donc parti qu’un jour plus tard. Cela ne m’empêche pas pour autant d’être un mal léché des plus sociables et j’ai passé tout le temps de la traversée en ferry en compagnie de deux jeunes cyclistes Allemands…

A Porvenir, j’ai réservé une chambre dans un hostal, d’autant que j’y arrive bien tard en soirée (le ferry du matin ayant été supprimé ce jour-là). Mon infaillible GPS me conduit droit dans la bonne rue. Je vois alors un antique petit panonceau, indiquant simplement « hostal » sur l’une des maisons. Une vieille femme vient m’accueillir. Elle semble un peu surprise de mon arrivée, mais me propose tout de même de rentrer mon vélo à l’intérieur de la maison, car « c’est plus sûr ». Puis elle m’offre un café. C’est lorsque je lui explique que j’ai une réservation internet que je comprends qu’il y a forcément bévue. Cette dame n’a en effet ni ordinateur, ni wifi, ni internet. En réalité, la maison qui m’attend se trouve quelques pas plus loin dans la même rue (mais rien ne signale extérieurement son activité d’accueil). Je dois donc changer de crèche et ressortir mon vélo. Confus, je m’excuse de ma méprise. Mais je ressens surtout, avec malaise, la joie qu’avait suscitée mon irruption imprévue dans sa demeure, et sa grande déception de me voir repartir aussi brutalement. Ce n’est pas une question de fric, j’en suis certain. Seulement d’échange, de présence. Bien plus que de l’hébergement, du plaisir d’une visite. Pour tuer la monotonie des jours, pour le bonheur de recevoir, pour que la solitude ne vienne pas submerger le versant solitaire de la vie… C’était avant-hier, à Porvenir, village chilien de la Tierra del Fuego, et je me suis senti maladroit comme jamais, tel un vieil ours pataud dans le magasin de porcelaines de nos relations fragiles.

Tierra del Fuego

Avec la Puña du Nord de l’Argentine, les salars de l’altiplano, et bien plus récemment, les platitudes des Magallanes, je croyais avoir tout vu et tout parcouru en matière d’espaces sans arbres et de routes se perdant à l’infini. J’ai trouvé encore pire : la Tierra del Fuego. En comptant bien, on doit trouver difficilement dix arbres dignes de ce nom le long de ma première étape (cent kilomètres ) et un seul minuscule bosquet au fil de la seconde (cent trente kilomètres quand même ). Et puis, à la différence du Nord, où le regard se heurte au loin à des montagnes et des volcans, ici, rien ne vient l’arrêter. C’est désespérément horizontal et le seul relief limitant le regard est celui, toujours mouvant, des nuages et des trouées de lumière. Bref, le monde est ici monté à l’envers : la terre y est aussi plate que monotone, et c’est le ciel qui, imprévisible, anime et fait vivre les paysages. On ne mesure pas tout de suite cette inversion, car la route de Porvenir – magnifique – commence par longer la mer (au revoir, le Pacifique!), en épousant tous les caprices de la cote.

Métaphysique de l’abri-bus

La prise de conscience se fait brutalement, au moment où se font ressentir des besoins bien naturels, comme manger, dormir – j’en passe et des meilleures !!! Ou s’abriter ? C’est alors qu’un simple cabanon crasseux de pêcheurs, assemblage grinçant de vieilles tôles ondulées, fait soudain figure de petit château. Aux deux carrefours venus divertir les cent premiers kilomètres de la route, les abris bus ont été carrément promus au rang de refuges patentés pour voyageurs à vélo. D’ailleurs, à peine venais-je de squatter le second d’entre-eux qu’un Belge, passé par l’Alaska pour conquérir les deux Amériques, y exprima ouvertement des revendications territoriales, suivi de peu par mes deux jeunes Allemands de la veille. C’est ainsi que fut fondée la première station européenne en Terre de Feu, qui consacre l’essentiel de ses recherches aux vertus du partage et de l’amitié…

Le jour suivant, alternance de soleil et de giboulées de grêle, un unique et malheureux bosquet faisait du stop au bord de la route. J’avais déjà une centaine de kilomètres dans les rotules et il me sembla, sur l’instant, d’autant plus providentiel qu’un pauvre abri bus antédiluvien s’y était niché avant moi. Son exiguïté ne permettait certes pas d’y bivouaquer, mais au moins d’y mitonner paisiblement l’un de ses délicieux petits plats – genre purée mousseline – qui ravissent d’ordinaire le palais des voyageurs et des SDF. Il suffisait ensuite, pour dormir confortablement, de planter ma tente juste devant, protégée du vent. Un long débat de conscience s’est alors engagé, le temps d’épuiser mes réserves de fruits secs. Et finalement, ce qui m’a poussé à poursuivre courageusement ma route jusqu’à Rio Grande, à encore plus de trente kilomètres, c’est le flux et le bruit incessant des camions. La RN 3, qui longe le littoral atlantique, est en effet la seule artère irriguant la Terre de Feu et Ushuaia, et ne constitue donc pas une chambre à coucher idéale. Mais s’arracher à ce bosquet providentiel pour se jeter à nouveau dans les bras d’Eole ne fut pas facile…

L’homme qui multipliait les petits pains…

L’étape suivante fut du même acabit. A une différence près : comme c’était un Dimanche, le défilé des camions se vit remplacé par une vague déferlante d’Argentins en vacances. Entre les interminables lignes droites, les centaines de fous furieux profitant de celles-ci pour rouler pied au plancher sans jamais ralentir, ni dévier d’un centimètre (surtout pour un cycliste), et le vent prenant un malin plaisir à ne jamais souffler dans le bon sens, il y avait juste de quoi transformer le rêve patagon du voyageur en cauchemar ordinaire.

Jusqu’à l’arrivée à Tolhuin, le seul village, à mi-chemin entre Rio Grande et Ushuaia (plus de cent kilomètres de vide intégral de chaque côté). Là, Radio-nomades qui retransmet fidèlement les nouvelles par vélos-voyageurs, m’avait laissé la consigne : se rendre tout droit à la boulangerie La Unión, se présenter tout simplement comme cycliste et demander l’hospitalité. J’eus l’audace de le faire. Cinq minutes plus tard, j’étais installé dans un petit refuge. Dix minutes après, j’étais sous une douche chaude. Par contre je dus faire la queue comme tout le monde (et il en débordait) avant de pouvoir enfin me gaver de petits pains, d’empanadas et de brioches dans l’immense salle conviviale qu’est devenue la boulangerie. Car ce lieu unique est aujourd’hui connu de tous, dans ce désert humain qu’est la « Tierra del Fuego ». On y retrouve non seulement quelques cyclistes voyageurs, mais tous les vacanciers migrants vers Ushuaia , sans compter toutes les familles du coin, venues avec leur marmaille tailler le bout de gras entre voisins. A l’origine, un seul homme, Emilio Saez, avec pour seuls atouts une folle énergie et une incroyable générosité. Que dire, sinon que cela fait du bien au moral de voir réussir des projets aussi insensés dans un monde qui ne tourne plus qu’au seul profit ? La boulangerie d’Emilio emploie plus de vingt personnes en deux équipes qui travaillent avec efficacité, mais dans la bonne humeur et la gaité. Pour moi, c’était un peu le vieux rêve auto-gestionnaire soixante-huitard ressuscité…

Ushuaia, escale ou fin ?

Même si Ushuaia ne marque pas du tout la fin de mon voyage personnel (mais seulement celle de mon périple à vélo !), impossible pour autant d’échapper à ce dont la ville est devenue le symbole : le point ultime d’un continent, le terme d’une aventure, la fin d’une route. D’ailleurs, la ville vit de ce mythe autant ou bien davantage que de son environnement naturel (pourtant magnifique). Le circuit incontournable y passe par trois selfies successifs : le monumental portail d’entrée de la ville (à 8 km du centre !), puis le célèbre panneau de « la Fin del Mundo », situé sur les quais, et enfin, à une quinzaine de kilomètre de l’autre côté, celui qui marque le terme de la route RN3, en plein parc national. Impossible d’y échapper, donc, et, aux heures de pointe, croyez-moi, la file d’attente est longue ! Par contre, sur le sentier du littoral, dans ce même parc national, je n’ai rencontré dans la journée qu’une dizaine de marcheurs…

Ushuaia ne me donne pas envie de rester. Pas davantage de rentrer. C’est une escale. Je m’y refais une provision d’énergie pour la suite. Celle-ci se trouve juste en face, sur l’île de Navarino, où j’espère pouvoir parcourir bientôt le trekking de « Las Dientes ». La suite se trouve aussi au-delà, au fond de mon Val d’Entraunes. Je veux y relancer mon projet d’un lieu de vie semi-communautaire. A ceux qui se demandent à quoi ça sert de parcourir 6000 km à vélo : à ça, par exemple, comprendre que l’individuel n’exclue pas le collectif, mais qu’ils se complètent et s’épaulent, comme nous le faisons tous entre cyclo-voyageurs. C’est pour moi le meilleur moyen d’aller ensemble jusqu’au bout de la route…

Recordman !!! (de Puerto Natales à Punta Arenas)

La région des Magallanes est en tout point conforme à l’image que l’on se fait de la Patagonie, même si ce cliché est totalement faux puisqu’il occulte une réalité majeure, l’extermination de la forêt (pour faire place à l’élevage). En bref, c’est plat, absolument immense, parsemé de lacs et surtout totalement dénudé. Entre Puerto Natales et Punta Arenas, il y a deux cinquante kilomètres d’un vide abyssal, peuplé seulement de quelques grandes et lointaines estancias et d’un seul misérable village de bord de route. Même l’unique station service a fermé ses portes…. Et surtout pas un arbre à perte de vue, ou presque. Pas un seul.

C’est seulement sur quelques dizaines de kilomètres que le milieu naturel d’origine s’est conservé (par quel incompréhensible miracle ?). Cela permet de faire la différence. Car la forêt de Patagonie, avec ses arbres noueux torturés par le vent comme des vieillards-bonsaïs aux longues barbes de lichens, a l’étrange beauté des contes de Tolkien… Vivant ou mort, chacun ou presque de ces arbres est une sculpture.

C’est sur cette route – baptisée « Ruta del Fin del Mundo » – que j’ai battu tous mes records de vitesse, parcourant la distance en seulement deux jours. Il faut dire que photographier cette monotonie infinie relève de l’exploit inutile, ce qui m’évitait les arrêts multiples …et que j’avais presque toujours le vent dans le dos !

J’ai passé la nuit à Villa Tehuelches, le seul village sur ce parcours, après avoir abattu 147 Km. Comme une nuit en abri-bus crasseux ne me tentait pas plus que ça, j’ai cherché, à tout hasard, une chambre chez l’habitant. Cinq minutes plus tard, j’avais déniché mon bonheur chez une retraitée aussi avenante qu’un tatou sous sa carapace : un appentis de jardin en tôle ondulée à l’extérieur et aux parois intérieures en isorel mou. Mais le lit matrimonial était bon et l’eau de la douche était chaude. Le bonheur, vous dis-je !

Le petit déjeuner, le lendemain matin, m’a délivré le droit d’entrer dans la maison elle-même. Dans le salon-salle à manger, tout était aussi kitch que dans bien des intérieurs de retraités français – télé grand écran inclus. Mais, comme dans mon cabanon, les parois étaient constituées de grands panneaux d’isorel, à ceci près qu’ils avaient été décorés ici de grandes peintures murales naïves, illustrant les paysages et les animaux de la Pampa. Et ce que l’on aurait trouvé normal sur les murs d’un quelconque hangar à Puerto Natales, prenait dans ce salon une tonalité à la fois insolite et pour moi, profondément émouvante… Quel amour et quelle fierté de ce pays gris, hostile et monotone – Los Magallanes -, fallait-il pour ainsi le reproduire en grand dans la plus belle pièce de sa maison…

Je repars au matin de Villa Tehuelches. Il fait beau. Le vent se fait presque doux et léger. Quatre kilomètres et je crève. De la roue arrière, ce qui est un peu plus compliqué. Ne pas s’énerver. Ne pas pester. Ne pas céder au découragement. Décharger le vélo sur le bord de la route. Identifier l’origine de la crevaison (un vilain petit clou bien pointu). Remplacer la chambre à air. Tout remonter patiemment. Repartir enfin, en se disant que c’eût pu être sous la pluie et dans le vent…

Cent kilomètres plus tard, je suis arrivé à Punta Arenas et à un kilomètre seulement de ma pension : nouvelle crevaison. Encore une fois de la roue arrière. Ne pas s’énerver. Ne pas pester. Malgré la fatigue, ne pas céder au découragement. Si près du but, et en pleine ville, inutile de chercher à réparer sur place. Me voici donc piteusement contraint de terminer l’étape à pied, en poussant Rossinante et son chargement à travers les rues de la ville. C’est aussi cela le voyage. C’est aussi à travers ces mésaventures qu’il te modèle peu à peu et transforme ton regard sur le monde, même lorsque tu es le pire des impatients, le roi des enragés et le plus profond des dépressifs…