Las Torres del Paine : la Patagonie m’a tué…

Me voici à Puerto Natales pour la troisième fois, après neuf jours de marche autour des Torres del Paine. Comme souvent lorsque je séjourne plusieurs nuits dans un même endroit, je m’y suis déniché un petit refuge douillet, petit restau-salon de thé un rien baba-cool et végétarien sur un fond sonore paisible de reggae ou de blues. Et il faut bien ça – croyez-moi – pour se remettre d’un trek en Patagonie…

 Une bonne leçon de Patagonie

Con comme un vieux montagnard qui croit avoir tout vécu, et arrogant comme un occidental jaugeant tout à l’échelle de son petit quart-monde, j’étais parti il y dix jours à l’assaut des Torres del Paine, débordant de confiance et la fleur au bout du bâton, à l’avance persuadé que m’attendait une simple déclinaison chilienne de notre Tour du Mont Blanc, avec ses refuges, ses larges sentiers et la fréquentation en conséquence. Et pour éviter les inconvénients de cette dernière, j’avais même choisi en bon misanthrope de bouder les nuits en dortoirs et retenu l’option camping. De toute façon, les dénivelées aussi bien que les distances de chaque étape paraissaient carrément dérisoires pour un arpenteur du Mercantour… Et puis, je pouvais me targuer ici de mes quatre jours de randonnée solitaire et sauvage autour des Dientes de Navarino, avalés sans difficulté majeure.

Dix jours plus tard, force m’est d’admettre que la Patagonie m’a administré une bonne leçon. Pour cela, elle s’est tout simplement contentée de revenir à sa météo habituelle. Sur dix jours de randonnée, une journée et demie de presque beau temps (au début), puis quatre jours de vrai mauvais temps pénible, toujours entre vent, pluie et neige mouillée, avant de s’assagir ensuite dans une alternance sans fin d’averses, d’éclaircies et d’arcs-en-ciel.

Dans ces conditions, avoir retenu l’option camping signifiait baigner sans cesse dans le froid et l’humidité, sans jamais pouvoir faire sécher tente, vêtements et chaussures. C’est le pire, même avec le meilleur équipement du monde (et le mien est excellent). Cela impliquait aussi de crapahuter en terrain vraiment difficile avec un sac à dos dépassant les quinze kilos, ce qui suffit en général à calmer les ardeurs présomptueuses des retraités les plus juvéniles (tels votre serviteur).

Je ne dois en fait mon salut qu’au gardien compatissant qui m’accorda un soir, au bénéfice de l’âge, le dernier lit de son refuge pour m’éviter de passer la nuit dans une tente et un duvet détrempés. Beaucoup ont abandonné le lendemain, ce qui en l’occurrence signifie non pas descendre comme chez nous se réfugier dans la vallée la plus proche, mais refaire entièrement en sens contraire les journées de marche précédentes pour regagner le point de départ. Coriace comme un vieil enragé de 68, j’ai tenu bon et parcouru jusqu’à son terme cette boucle célèbre et difficile que l’on appelle communément le « O » de Las Torres del Paine. Avec aussi, un rien de chance, c’est vrai : celle de pouvoir passer le col John Gardner, point clef du parcours, un matin « acceptable », c’est à dire dans vingt centimètres de fraîche, mais sans trop de vent. Il fut fermé par les gardes du parc deux ou trois heures plus tard…

Histoires d’ « O » (rreurs)

Première réalité : qu’il s’agisse de camper (avec deux formules différentes) ou de passer la nuit en refuge, la réservation est obligatoire, dans le but d’éviter les problèmes de sur-fréquentation. Le camping sauvage est en outre interdit dans l’ensemble du parc national, notamment en raison des risques d’incendie. Jusqu’ici, c’est plutôt bien.

Mais lorsqu’on s’aventure sur internet pour réserver (un mois à l’avance pour ce qui me concerne), cela tourne rapidement au casse-tête …chilien. Les réservations dépendent en effet non pas d’une seule centrale, mais de trois, une publique et deux concédées au privé, chacune gérant ses refuges et campings propres. Coordonner le tout pour monter un circuit comme le « O » relève de la mission impossible. Vous avez alors deux solutions : déléguer le tout à une agence locale (qui a ses propres réseaux ) ou entamer des négociations marathon par mails avec les deux centrales privées (la centrale publique ne répondant de toute façon jamais). Cette lourdeur bureaucratique impose des compromis un peu louches (on m’a ainsi proposé deux nuits consécutives au même endroit pour pouvoir miraculeusement m’accorder une nuit dans un autre jusqu’ici complet), mais toujours très rentables pour les deux centrales privées…

Sur le terrain, la randonnée de masse et le souci de rentabilisation à tout crin ont inévitablement produit tous leurs bienfaits. À six heures du soir, on vide tout le monde de la salle commune du refuge pour pouvoir dresser le couvert, la transformant ainsi en un vaste réfectoire où, serrés comme des poulets en batteries, nous aurons le droit de nous alimenter, mais en temps limité (car il y a plusieurs services). Tout ceci dans un vacarme convivial et assourdissant ou il faut hurler pour se faire entendre de son vis à vis, ce qui abrège vite les discussions. Quand à la nourriture, je vous rassure : c’est aussi comestible que chez Sodexo. Simplement au quatrième « lunch box » du circuit, vous proposant invariablement le même sandwich, la même barre de céréales et la même poignée de cacahuètes, votre appétit se met un peu en berne… Qu’à cela ne tienne ! Vous trouverez au kiosque quantités de douceurs sucrées et alcoolisées qui, vendues à prix d’or, vous divertiront le palais. Toute cette organisation fait le bonheur manifeste des cohortes de citoyens US que cela ne dépayse pas le moins du monde et qui forment de toute façon le gros des troupes. Les autres, c’est à dire les jeunes de tous les pays, les Chiliens, et même un vieil illuminé de Français, restent sur le pas de la porte, campant et prenant les repas au refuge, ou bien dormant en refuge et cuisinant dehors, ou, pour la plupart, mangeant et dormant dans la rue, ce qui n’est pas qu’une image facile, au quatrième jour de pluie et de neige fondue…

Le service public, c’est à dire les quelques campings gérés directement par les Eaux et Forêts (la CONAF), sont exactement à l’inverse de cette industrialisation. Il n’y a rien, en dehors de quelques emplacements de camping, d’un vague abri de fortune ouvert à tous vents pour cuisiner et d’une cabane pour les gardes. Tout est d’ailleurs fait pour vous dissuader d’y passer la nuit, à commencer par un système de réservation inopérant. En fait, le travail – prodigieusement emmerdant et inutile – des sympathiques gardes du parc se réduit à vous enregistrer d’étape en étape, à vous délivrer le droit de passer votre chemin (pourvu que ce soit dans le bon sens!) et à contrôler que vous avez bien réservé ….dans les refuges et campings du secteur privé.

De toutes ces horreurs, à vous de tirer les conclusions, sportives ou politiques, que vous voudrez. Reste une réalité incontestable : en dépit de tout ce foutoir libéral-bureaucrate, le « O » des Torres del Paine reste une très belle histoire à écrire avec vos pieds, et, même avec une météo Patagone « normale », elle reste bien moins sado-maso que l’autre…

2 réflexions sur « Las Torres del Paine : la Patagonie m’a tué… »

  1. j’ai fait à peu près la meme expérience il y a une vingtaine d’années….. il y avait moins de monde mais j’ai ce souvenir impérissable de sols gorgés d’eau (je m’entêtais à vouloir marcher au dessus du sentier pensant que ce serait plus sec, mais c’était pire….),marcher toute la journée sous la pluie, dormir sous la tente où tout était trempé…. tout cela pour finir dans la neige, au bord d’un glacier où nous avons du faire demi tour….. je me souviens aussi d’avoir eu faim…. mais qu’est ce que c’était beau !!!! bon ! on en reparlera ! bise et bonne remontée en ferry !

    1. Pour la beauté …et la dureté, j’ai répondu à ma manière en écrivant à Isabelle Autissier pour la remercier de son bouquin qui exprime très bien cette dualité fascinante de la Patagonie. A très bientôt.

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