Après la fin du monde, la fin de la route

Même après  la fin du monde ( programmée à Ushuaia depuis belle lurette), c’est à dire sans doute pour  très bientôt, il restera tout de même une chance ultime d’y couper (c’est le cas de le dire) : la route (code secret Y851, mais surtout ne le dites à personne) que le Chili est en train d’achever à travers la Tierra de Fuego pour relier Punta Arenas à Puerto Williams, et ceci – quelle absolue félicité patriotique – sans avoir à passer par l’Argentine et Ushuaia. C’est cette route  d’un futur salut providentiel pour le Chili que nous sommes partis explorer la semaine dernière.

Première étape en bateau de Punta Arenas à Porvenir (eh, oui, depuis Magellan, chacun sait que la Tierra de Fuego est une île dont la capitale chilienne est restée sur la terre ferme). Deux heures et 35 km en ferry pour éviter un détour de plus de 300 km par la route. 

Puis celle, magnifique, qui longe la côte, souvenir émouvant pour moi qui l’ai parcouru l’an dernier sur ma Rossinante. D’ailleurs, c’est simple : nous y croiserons presque plus de cyclistes que d’automobilistes (une dizaine de chaque en une centaine de kilomètres)

La véritable aventure commence au plus célèbre croisement de routes de la Tierra de Fuego, celui dont l’abribus totalement inutile s’est reconverti pour toujours en un refuge providentiel pour les deux roues sur la route d’Ushuaia. De toute façon, le tourisme s’arrête définitivement quelques kilomètres plus loin, au niveau d’une réserve de manchots royaux, célèbres depuis toujours pour leurs gilets jaunes… Ensuite, quelques rares Estancias, blotties dans le creux des vallons, au bord d’une Bahia Inútil qui porte bien son nom. Mais, quand la route s’éloigne du littoral et s’enfonce dans l’intérieur des terres, il n’y a simplement plus rien ni personne sur des dizaines de kilomètres de piste poussiéreuse. Seule une vieille drague aurifère dresse sa carcasse rouillée de dinosaure historique pour témoigner de la folie des hommes rongés par la fièvre de l’or. 

Le premier repère visible dans cette immensité est la surprise d’un immense panneau promettant un « parador Russfin » , lequel ne s’avère au final n’être qu’une cantine pour les salariés d’une scierie géante et une station service de secours pour les voyageurs en rade de pétrole. La première et la seule véritable implantation humaine est le hameau frontière et presque fantôme (retirez flics, militaires et douaniers, et il ne reste plus personne) de Pampa Guanaco. Nous sommes déjà à plus de 220 km de Porvenir, et c’est le dernier embranchement indiqué sur notre carte : à gauche, le col de Bellavista permet de passer en Argentine (quelques rares vélos et voitures par semaine); à droite notre route s’enfonce encore plus profondément vers le Sud.

C’est au kilomètre 260 que nous atteignons notre premier objectif, le Parc de Karukinka. Cette réserve naturelle privée – chose courante au Chili – couvre une surface de 300 000 km2, acquis grâce à la générosité et au désintéressement bien connus de  la banque Goldman Sachs.  Cependant, quatorze ans plus tard, son infrastructure se réduit  à quelques baraquements vétustes hérités d’une Estancia, à six dômes modernes prévus pour abriter des séjours et à cinq emplacements de camping sauvage sans le moindre équipement, ce qui ne les empêche pas d’être loués à des prix surréalistes. Vu son isolement et les tarifs pratiqués, la fréquentation du Parc se limite ce jour là à quatre touristes et à une dizaine de jeunes travaillant bénévolement à la restauration des bâtiments. Autant dire que c’est le jour le plus chaud de la haute saison… En réalité – nos deux randonnées nous le confirmeront – toute la région, avec le déclin de l’élevage extensif et les freins heureusement posés à l’exploitation industrielle des forêts, appartient aujourd’hui bien davantage aux guanacos – ils sont absolument partout – qu’aux êtres humains.

La route des vagabonds célestes (Y851), ne reculant devant rien, s’en prend ensuite aux montagnes qui ferment l’horizon, attaque un premier col, puis dévale au fond d’une vallée pour se baigner sur les rives d’un grand lac. Seuls les castors habitent les lieux et seuls quelques pêcheurs les fréquentent. Nous y bivouaquons pratiquement seuls à deux reprises… Il faut dire que les prix de l’Hosteria du lac Deseado – 240 dollars la nuit – relèvent uniquement de la lune de miel ( quand on aime, on ne compte pas), ce qui n’est pas (hélas  ?) notre cas.

Un col supplémentaire, grandiose, car les glaciers de la Cordillera de Darwin ne cessent de se rapprocher. Un nouveau plongeon, et un lac, immense, le Lago Fagnano. Nous le connaissons déjà par son côté argentin, plus exactement à travers le village de Tolhuin et sa célèbre boulangerie de La Union. Mais le lac fait plus de 100 kilomètres de long : ça fera donc un peu loin pour aller chercher les croissants…

En fond de vallée, surprise, un ultime embranchement. Un grand panneau tout neuf affiche ostensiblement les directions : à droite, la route descend jusqu’à la Caleta Maria et se jette dans les eaux du Détroit de Magellan. Caleta Maria : un aérodrome de fortune, une seule maison, vestige d’une Estancia autrefois prospère avec sa machine à vapeur,  ses trois habitants (l’été), quelques cabañas de luxe en construction dans l’attente hypothétique de pêcheurs fortunés et quasi-certaine de la faillite de leur promoteur. Surtout, un site austère d’une beauté ventée à vous couper le souffle au sens propre du terme.

Sur la gauche, notre grandiloquent panneau indique déjà le terme de la route, Yendegaia, un ponton jeté sur les rives cette fois du Canal de Beagle. De là, un court trajet en ferry permettra de rejoindre Puerto Williams. Mais la route, comme celle de Puerto Puelo sur l’île de Navarino, n’est encore qu’un fantasme mégalomane. Car actuellement, même si les travaux se poursuivent, la route Y851 vient se heurter, une vingtaine de kilomètres plus loin, au détour d’un pont, à une fin définitive de non recevoir. 

C’est la fin de la route, d’un côté comme de l’autre. Nous voici dans un cul de sac, à 320 kilomètres de Porvenir. Il ne nous reste plus qu’à faire demi-tour. Décidément, impossible, pour le moment, d’échapper al Fin del Mundo et à Ushuaia.

PS Comme je reste d’un incurable optimisme et que je ne désespère pas d’échapper un jour à la fin du monde, rendez-vous est pris : dès que la Y851 sera ouverte, je viens la parcourir à vélo …avant qu’elle ne devienne célèbre.

6 réflexions sur « Après la fin du monde, la fin de la route »

    1. Cette future route chilienne à travers la Terre de Feu sera un « must » à vélo, j’en suis sûr. Très peu de monde, contrairement à celle d’Ushuaia , et des paysages sublimes à mériter du mollet . Amitiés.

    1. Témérité ? Sûrement pas ! Mais recherche du beau et des chemins non-conformistes, oui ! Je pars confronter mon vieux dos aux montagnes du Fitz Roy… Amitiés

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