Du château de ma mère aux châteaux de la Loire

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Mercredi 8 Juin
De Saint Gaultier a Lesigny (la Brenne et la vallée de la Creuse)

La voie verte est-elle vraiment la bonne ? Je savais que la vallée de la Creuse s’était offerte le luxe d’une « voie verte », ce nec plus ultra du tourisme branché que même notre French Riviera n’a pas encore. Autrefois, ça s’appelait plus simplement une piste cyclable, mais il faut reconnaître que c’était beaucoup moins vendeur (encore que les scores électoraux des Verts remettent en cause, selon moi, cette brillante théorie marketing).

Cette fameuse « voie verte » de la Creuse, je l’avais même dénichée sur Internet, avec le tracé et un dépliant prometteur. Ainsi informé, je l’ai cherchée, aussi tôt atteints les premiers villages qu’elle devait traverser. En vain.

Vexé comme un guide professionnel ne trouvant pas son chemin, je me suis présenté à l’Office du Tourisme d’Argenton sur Creuse, ou deux affriolantes hôtesses m’ont informé avec de grands sourires professionnels que le projet n’avait – sur le terrain – que deux ans de retard, mais que j’allais enfin trouver ma voie (verte) à partir de la gare SNCF d’Argenton.

C’était exact. Les petits panneaux au vélo vert étaient cette fois au rendez-vous et j’ai pu les suivre fidèlement. Ils m’ont fait descendre un escalier (avec mon poids-lourd à deux roues de 40kg), grimper une côte inutile, me perdre dans un dédale de petites rues et de chemins…. Une heure plus tard, j’atteignis enfin le départ de l’ancienne voie ferrée empruntée au bout du compte par notre itinéraire cycliste.

C’était effectivement paisible, ombreux et protégé de tout trafic (j’y croisais seulement deux autres bicycles et bien sûr aucun véhicule à moteur). Mais, encerclée parle la végétation, ne croisant, pour tout village que des maisons de garde-barrière désaffectées, la fameuse Voie verte dont la platitude n’avait d’égale que les discours de nos élites, ne tarda pas à m’emm….. au-delà du raisonnable. Notre brève aventure sentimentale (elle n’avait duré qu’une trentaine de kilomètres) prit fin devant l’ancienne gare délabrée de Saint Gaultier, qui offrait justement le cadre tragique de circonstance pour une séparation.

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C’est ainsi que j’échouais dans un petit hôtel, la Promenade, reflet parfaitement fidèle du déclin de ce bourg, qui fut prospère jusqu’à ce qu’une déviation de la Nationale en détourne les Anglais de passage (Que Sainte Rita protège à jamais les Niçois de ce triste sort : la fin des bagnoles sur notre sacro-sainte Promenade).

Ce qui fut à la Belle Époque une auberge de campagne florissante est aujourd’hui une caricature d’hôtellerie à bout de souffle. La tenancière – charmante au demeurant – était aguichée comme une mère-maquerelle à la retraite. La poignée de douche me tomba sur les orteils au moment précis où la salle de bains plongeait dans l’obscurité, le réseau électrique de l’établissement ayant soudain décidé de peter un plomb. Le dîner, en compagnie de quelques rares clients disséminés au sein d’une immense salle de banquets, fut à l’image du reste, c’est à dire passé du gastronomique d’antan (enfin, je me l’imaginais) au purement alimentaire.

Mais c’est le signe du vrai voyage que de vous conduire à une acceptation de la réalité proche du fatalisme oriental. Ainsi ma nuit à Saint Gaultier devint-elle finalement l’un des grands moments de mon périple…

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Le lendemain, j’abandonnais sans remords la voie verte aux orties et la Promenade de Saint-Gaultier à sa décrépitude pour m’aventurer sur les petites routes de la Brenne, une région constellée d’étangs et devenue aujourd’hui un parc naturel régional. C’est là que je devais faire la rencontre de mon voyage, de celles qui vous marquent à jamais…

Appelons-la Ursule, pour respecter son droit à la vie privée. Nos chemins se sont croisés d’autant plus fatalement ce jour-la qu’Ursule traversait la route sur laquelle je fuyais Saint Gaultier à toutes pedales… J’évitais le choc frontal de justesse, tandis qu’Ursule, tétanisée de terreur, restait recroquevillée, immobile et tremblante au milieu de la chaussée. Malgré mes excuses réitérées, on comprend que la belle ait été longue à se décrisper et à sortir de sa coquille. Je la transportais sur le bord de la route, en sécurité, et c’est là, chacun ayant repris ses esprits, que nous fimes plus ample connaissance.

Ursule faisait un périple exactement semblable au mien, mais en traversant la France d’Ouest en Est (d’où notre rencontre fatale au centre de la France), et à sa façon. Écologiste bien plus militante que moi, elle récusait en effet tout moyen mécanique, y compris le vélo, et avait choisi de cheminer encore plus lentement, en utilisant seulement les moyens dont la nature l’avait dotée. De plus, loin de recourir comme moi à des auberges plus que douteuses pour se loger, elle voyageait en autonomie totale, transportant tout sur son dos. En bref, j’étais battu à plate couture en matière de voyage écolo et contemplatif. Tombé sous son charme, j’invitais Ursule à faire un bout de chemin en commun, offre qu’elle déclina avec une grande délicatesse. Elle me salua en souriant, m’adressa un clin d’œil et reprit paisiblement sa marche, disparaissant dans les herbes folles du bord de route.

Pris par l’émotion de cette rencontre, je m’aperçois seulement maintenant qu’il manque une précision à mon récit : Ursule est une cistule, c’est à dire une tortue d’eau douce à la beauté discrète. C’est une espèce protégée, et à juste raison. Elle ne se dépense pas en paroles inutiles, mais sa sagesse pacifique dépasse largement la nôtre. Quant à son mode de vie, il est un modèle de simplicité dont nous pourrions nous inspirer en matière de décroissance…..

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Pour me remettre de ces émotions, je m’arrêtais boire un coup sur la jolie petite place d’Angles sur Anglin, occupée jour et nuit debout par un joyeux groupuscule d’ivrognes bohèmes critiquant joyeusement le monde à défaut de le refaire, et se décochant à qui mieux mieux des chapelets d’insultes bourrées d’affection.

Je repartis ensuite me réfugier chez mes hôtes Warmshowers du jour, Pierre et Christine, deux personnalités fortes et originales. Ils accueillent les cyclistes sans pratiquer le vélo, ont un petit troupeau de brebis sans être pour autant éleveurs et soignent leurs ruches sans être apiculteurs. Mais que leur demeure – l’ancienne ferme familiale en bord de Creuse – est belle et accueillante….

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Jeudi 9 Juin 2016
De Lesigny à Lerne (de la Creuse au Val de Loire)

Vendredi 10 juin 2016
De Lerne à Saumur

Samedi 11 Juin 2016

De Saumur a Chalonnes sur Loire

Dimanche 12 Juin 2016
De Chalonnes sur Loire à Joué sur Erdre

De cette patiente descente des vallées de la Creuse, de la Vienne, et enfin de la Loire, je ne retiens que le souvenir de journées lumineuses, légères et insouciantes. Comme un retour à une certaine douceur de vivre après la dureté des montagnes et l’intensité des émotions dans ma contrée natale… Bref, c’était presque la vie de château (de la Loire)

En fait, je suis simplement redevenu voluptueusement un touriste parmi d’autres. J’ai visité le château de Chinon, la ville de Saumur et la glaciale abbaye de Fontevraud, poussé avec curiosité la porte de quelques vins de Loire, franchi de grands ponts pour le seul plaisir de m’extasier devant la largeur du lit et la force impassible du courant. J’ai salué au passage d’autres cyclotouristes, devenus subitement aussi nombreux qu’ils avaient été rares précédemment. Je me suis arrêté pour admirer les barques attachées sur les berges, l’ajustement parfait des maisons troglodytes taillées dans les falaises, la floraison exubérante des jardins… Je me suis laissé mener en bateau par le balisage qui m’a plusieurs fois laissé le bec dans l’eau de la Loire à vélo, du fait des inondations. Mais même celles-ci n’avaient jamais rien de tragique ou de menaçant…

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C’est au cours de ces journées paisibles et douces à vivre que j’ai définitivement sacrifié mon indépendance de cyclotouriste aux douces tentations des douches chaudes offertes chaque soir par des hôtes chaque soir différents mais toujours également attentionnés. Je ne peux taire plus longtemps la lourde responsabilité qu’ont exercé dans cet irrémédiable processus de relâchement de mes mœurs cyclotouristes les Cherriau à Lerne, la famille des veloasix ( les Tanguy) et leur incroyable arche de Noé échouée sur une île en face de Chalonnes sur Loire, puis les Bizeul, arrivé aux portes de la Bretagne. En tout cas, Si vous voulez rester un vrai routard solitaire fièrement perché sur son destrier à deux roues, évitez surtout de fréquenter ces membres de Warmshowers…

C’est ainsi qu’un beau Dimanche 12 du mois de Juin, j’ai franchi une dernière fois la Loire et envahi la Bretagne…. Je n’avais bien évidemment aucune idée de ce qu’allait me réserver cette contrée étrange…

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De la pluie aux larmes

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Vendredi 3 Juin
De la Godivelle (Cezallier) à Saulzet le Froid (Puy de Dôme)

Une étape ou l’on glisse sans s’en rendre compte d’un monde rude, désertifié, aux routes quasiment vides, vers une région plus humanisée, où réapparaît un flot automobile régulier, et que la résurrection, même parcimonieuse, du soleil rendrait presque riante. La transition se fait de façon si ténue, si progressive, qu’il est presque impossible de dire à quel endroit précis situer ce changement d’atmosphère : Besse en Chandesse, peut-être, bourg montagnard ayant accouché d’une station et donc cédé aux tentations de la modernité ?

En tout cas, je me sentais bien mieux, perdu et solitaire dans les brouillards du Cezallier que sur la grand-route qui conduit à Clermont-Ferrand, même si le trafic est loin d’y être traumatisant…

Pour rendre un peu de sa sociabilité au vieux bougnat que j’étais devenu au fil de la semaine, il m’a suffit, comme par enchantement, de rencontrer les sourires et l’accueil de Sarah et Vincent, deux jeunes médecins de Clermont volontairement installés en milieu rural, mais avec la ferme intention de ne pas transformer leur vie de « médecins de campagne » en sacrifice et sacerdoce. Ce fut une soirée lumineuse, toute rayonnante de leur amour et de leur optimisme. Mais je m’aperçois que j’ai oublié de préciser deux détails essentiels : leur voyage de noces les avait conduit (à vélo, bien sûr) jusqu’aux portes du Bosphore et, trois jours après mon passage, je recevais d’eux le faire-part de naissance d’un petit Marius… La capacité d’ouverture aux autres de certains membres de Warmshowers n’a pas fini de m’étonner….

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Samedi 4 Juin 2016
De Saulzet le Froid au Pont du Bouchet (traversée du Puy de Dôme)

Au matin, l’Auvergne restait fidèle à elle-même : un brouillard épais rampait sur la chaîne des Puy de Dôme. Il ne pleuvait plus, mais c’était exactement ce genre de temps ou l’on transpire à fond dans les montées parce qu’on n’a pas retiré sa polaire (par peur de prendre froid), et où l’on prend froid dans les descentes car une polaire ne vaut jamais un bon coupe-vent….

Certes, le plafond des cieux auvergnats ne se leva guère ce jour-là, mais je perdis lentement de l’altitude et pus donc sortir progressivement la tête des nuages. C’est ainsi que je m’esquivais discrètement du Massif Central en dévalant les petites routes secrètes de la vallée de la Sioule. Tout comme je l’avais fait dans les Cévennes, j’y dénichais un superbe petit village du bout du monde, Montfermy, dominé par une émouvante église romane ornée de fresques du XIV°s de toute beauté.

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Dimanche 5 Juin 2016
Du Pont du Bouchet (Puy de Dôme) à Boussac (Creuse)

Ce fut le début de ma plongée en enfance profonde. Un frénétique rétro-pédalage de 90 kilomètres qui me conduisit dans une chambre d’hôtes située – quel hasard – à quelques kilomètres d’un lieu emblématique de mon enfance (et complètement oublié depuis) : les Pierres Jaumatres, à côté de Boussac. Il s’agit d’une colline haute de 590 mètres d’altitude et surmontée d’un amoncellement de quelques gros blocs de granit curieusement érodés. Rien de très fabuleux, vraiment.

Mais, vus du Bas-Berry et avec le regard d’un gosse enragé de vélo et d’inconnu, cette altitude et ces rochers incarnaient en même temps le début des montagnes et la limite du monde connu. Celui-ci correspondait en effet à ma capacité quotidienne de rayonnement cycliste (une cinquantaine de kilomètres maximum autour du village familial). Bref, les Pierres Jaumatres et les collines de la Creuse étaient ma Patagonie d’enfant.

Ce soir-là, je n’avais rien prévu, ni réservé comme hébergement, et pourtant j’ai terminé mes 90 kilomètres  dans une belle ferme, juste au pied des fameuses Pierres Jaumatres… Le hasard n’existe pas.

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Lundi 6 Juin 2016
De Boussac (Creuse) à Mers sur Indre (Bas Berry)

Évidemment, descendre vers la vallée de l’Indre et vers La Châtre, le bourg berrichon où je suis né, ne me demanda que quelques heures. J’eus à cœur, pour se faire, de reprendre toutes les petites routes tant de fois arpentées gamin. Là, il n’y eut pas la moindre déception. Certes, les haies du bocage sont un peu moins hautes qu’autrefois, mais les petites routes sont toujours fidèles à elles-mêmes, aussi fraîches qu’inutilement tortueuses.

Pourtant, je n’ai pu faire comme autrefois ce que ma mère n’a jamais su, et emprunter à vélo la petite trace qui jouxtait la voie ferrée. C’était interdit, bien sûr, et donc mille fois plus excitant que de suivre la route. Et puis, les trains – même les petits autorails de campagne qui reliaient Châteauroux et Montluçon – étaient la porte ouverte sur l’ailleurs, sur le voyage, sur l’aventure…
J’empruntais donc toujours ce chemin interdit qui longeait la voie ferrée et m’emportait vers d’autres mondes (de toute façon, il n’y circulait que 4 trains par jour). Cette fois, ce fut impossible. La voie ferrée est toujours là, mais elle est à la retraite depuis bien des années et disparaît sous les ronces et les herbes folles. J’apprendrai que le département avait envisagé de la transformer en voie verte, histoire de lui rendre un peu de sa dignité, mais que les communes avaient été incapables de parvenir à un accord….

L’après-midi, après être passé par Nohant, le village de Georges Sand, je suis arrivé à Saint Chartier, où ont vécu ma mère, ma tante, et ma grand-mère, qui y tenait le bureau de tabacs. J’avais à l’origine envisagé d’y passer la nuit – il y a des chambres d’hôtes – avant de m’apercevoir que des Warmshowers se cachaient dans un village voisin, à Mers sur Indre.

Heureusement ! Car si les murs et les maisons du village de mon enfance sont toujours bien là (et souvent même, en bien plus pimpants), les hommes sont partis. Deux boulangeries, trois épiceries (ou nous piquions allègrement des caramels à un sou), deux ou trois bistrots, un boucher-charcutier, la poste, la gendarmerie, le coiffeur, le maréchal-ferrant, le garagiste, sans parler du fameux bureau de tabacs grand-maternel : de tout celà, il ne reste plus rien. Le château, entièrement restauré, ne domine plus qu’un village sans âme….

Je suis parti me réfugier chez un couple attachant d’artistes bohèmes. Chez eux, c’était tout le contraire. Ils se moquaient des apparences, mais respiraient la vie, l’échange et la création…

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Mardi 7 Juin 2016
De Mers sur Indre à Saint Gaultier (vallée de la Creuse)

La dernière étape de ce flash-back berrichon me fit passer par le cimetière de Gournay, le tout petit village natal de ma mère, où elle a tenu à se faire inhumer aux côtés de son père, mort des suites de la Grande Guerre (comme on disait avant la suivante….).

Ce moment de recueillement – je ne suis pas porté sur les commémorations, surtout lorsqu’elles sont socialement codifiées comme pour la Toussaint – ne regarde que moi. Par contre, je voudrais en quelques lignes rendre hommage non seulement à ma mère, mais à ma tante et à ma grand-mère, simplement parce que je pense que, chacune à leur façon, elles ont été à leur époque de vraies femmes d’avant-garde.

Ma grand-mère, veuve de guerre et ne pouvant assumer seule la gestion d’une grosse ferme, choisit un emploi de buraliste afin d’ assumer seule l’éducation de ses deux filles, à une époque où il était bien plus facile et logique de refaire un mariage de raison pour sauver l’exploitation familiale.

Ma tante fut la première femme qui osa s’acheter seule, avec sa paye d’ouvrière du textile, sa voiture personnelle (une 4CV Renault, exactement la même que son mari). Si aujourd’hui, deux voitures par couple est devenu quasiment la norme, je vous laisse imaginer la portée d’un tel geste en milieu rural dans les années cinquante….

Ma mère se hissa à coup de bourses de pupille de la Nation jusqu’à l’Ecole Normale d’instituteurs, puis milita dans les Auberges de Jeunesse (alors mouvement très à gauche), avant d’oser, dans les années cinquante, demander elle-même le divorce pour élever seule ses deux enfants…

Dans cette famille aujourd’hui éteinte, ces trois caractères indomptables qui plaçaient leur liberté et leur vie personnelle avant tout, retracent pour moi toute l’évolution de la condition des femmes dans notre pays. Ainsi vécut ma mère, femme libre, jusqu’à son dernier souffle de vie. Un hommage, triste et joyeux à la fois, devait lui être rendu.

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Sous un ciel de plomb (du Cantal)

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Dimanche 29 Mai
Du gîte des Rajas à Chaudes Aigues (traversée de l’Aubrac)

Il a plu et tonné toute la nuit. La gardienne des Rajas avait raison : traverser le ruisseau à gué comme la veille était devenu impossible. Il restait une seule solution : décharger le vélo et essayer de traverser par l’étroite passerelle de pierre en faisant plusieurs voyages (les sacoches d’abord, puis – manœuvre plus délicate- le deux roues). Ce fut tendu, mais l’opération ne se termina par aucune noyade, ni celle du vélo, ni celle de son moteur.

Il fallait ensuite remonter le chemin chaotique descendu la veille. Cela fut l’occasion de m’initier à la pratique – très courante sur les routes chiliennes – de la « poussette », sport qui consiste à marcher en poussant de toutes ses forces un vélo violant à l’évidence la réglementation sur les surcharges. La suite, c’est à dire le franchissement de la mare boueuse, me parut un jeu d’enfant et je dévalais ensuite la piste jusqu’à la route, persuadé que c’en était fini de mon initiation aux pistes de Patagonie. C’était hélas compter sans la météo de la semaine qui commençait.

La pluie, qui menaçait depuis le matin, me cueillit à froid à la sortie du café de Nasbinals et ne me lâcha plus tout au long de la route magnifique qui traverse la moitié de l’Aubrac et conduit à Chaudes Aigues. Trente kilomètres parcourus sans un arrêt sous une pluie fine, froide et tenace. Exactement le contraire de ce qu’en principe Chaudes Aigues promet au voyageur… C’est sans doute ce qui me conduisit à faire halte dans ce bourg auvergnat et gris, aussi euphorisant que Guillaumes un Lundi matin d’automne, outre le fait – soyons sincère – que rouler encore 27 kilomètres sous ce crachin triste était loin de me convertir.

J’échouais ainsi dans le studio anonyme d’une résidence hôtelière de remise en forme (j’en avais bien besoin), puis à la table de la brasserie branchée (et carrément décalée dans un petit bourg d’Auvergne) qui lui était adjacente. Je devais y rester finalement deux nuits, dans l’attente que cesse de couler l’eau froide tombant des cieux, mais sans pour autant céder aux délices de Capoue promis par les eaux chaudes de l’établissement thermal. Un lave-linge permit cependant un compromis opportun entre le froid et le chaud : une lessive à 30°c rendit à mon trousseau fleurant la sueur le standing imposé par cette halte de luxe, de calme, mais sans la moindre volupté. Ma seule visite « en ville » fut pour la Poste de Chaudes Aigues dont la seule différence avec celle de Guillaumes est de fermer justement le Lundi après-midi au lieu du Mercredi, résumant ainsi l’étonnante diversité de nos campagnes toutes mourantes.

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Mardi 31 Mai
De Chaudes Aigues au col de Prat de Bouc (Cantal)

Ce matin-là, devenu en trois jours un expert des mille nuances de gris cultivées par le ciel d’Auvergne pour mieux exciter les touristes, je crus lire dans les nuées un augure favorable : il ne pleuvait pratiquement plus ! En bon Don Quichotte espagnol prêt à croire en toutes les utopies, j’enfourchais ma fidèle Rossinante et partis sur le champ à l’assaut du troisième seigneur du Massif Central, le célèbre Plomb du Cantal.

La matinée tint ses promesses. Traverser la vallée de la Truyere le long de petites routes aussi verdoyantes que désertes fut un régal. J’eus même le loisir de prendre quelques photos en cours de route, c’est dire si les cieux m’étaient cléments ! J’aurais cependant dû me méfier davantage en admirant les bords de route rutilants partout du bronze des mousses…

Toujours est-il que ce premier épisode connut un épisode aussi heureux que trompeur : sur le coup de midi, je dénichais sur la place du petit village de Pierrefort l’un de ces petits bars-tabacs qui osent encore afficher sur leur porte un menu « ouvrier » à douze Euros (avec, s’il vous plaît, fromage ET dessert). Et sans le moindre supplément, on pouvait suivre plein pot les jeux télévisés du jour. Pourquoi y-a-t-il donc encore des grèves en France ?

La pluie, qui menaçait depuis le matin, me cueillit à froid à la sortie du café-restaurant de Pierrefort et ne me lâcha plus tout au long de la route magnifique qui conduit au Col du Prat du Bouc, juste au pied du Plomb du Cantal. Un vrai déluge, qui se transforma avec l’altitude croissante en un affrontement personnel avec une vraie tempête aux bourrasques de plus en plus glacées et hargneuses. Je suis arrivé au col tel un véritable héros du Tour de France, bien qu’il n’y ait à ma grande surprise ni caravane publicitaire, ni télés, ni un seul spectateur. D’ailleurs même le gardien du gîte d’étape ne m’attendait plus… Je fus son seul client ce soir-la, allez donc savoir pourquoi….

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Mercredi 1er Juin
Du col de Prat de Bouc (Cantal) au village de Pradiers (plateau du Cezallier)

La météo aurait besoin d’autant d’apaisement que le climat social. Je ne vous barberai donc pas aujourd’hui avec de nouvelles odyssées de pluies et de routes ruisselantes. Il suffit de savoir que l’ondée, qui menaçait depuis le matin, me cueillit à froid à la sortie du café-restaurant du petit village de Chalinargues et ne me lâcha plus tout au long de la route magnifique qui monte à Pradiers, sur le plateau du Cezallier.
Non, ce qui m’a fait enrager aujourd’hui, ce n’est pas ça (ce qui prouve qu’on s’habitue à tout, y compris au mauvais temps, et ceci d’autant plus facilement que c’était légèrement moins pire que la veille).

Ce qui m’agace, c’est mon incapacité à traduire en mots l’essentiel de mon voyage. Les sonnailles des troupeaux qui en sont partout l’obsédante musique. Les parfums d’herbes fraîchement coupées au bord des routes grâce au zèle incontestable des Ponts et Chaussées. La beauté austère de certains villages comme Albepierre ou des ruelles pentues de Murat, aux maisons de lave sombre crépies de blanc. La surprise des animaux sauvages qui ne m’entendent pas venir (hier, une famille entière de sangliers et aujourd’hui, un jeune renard que je n’ai pu apprivoiser, faute d’être le Petit Prince). Surtout, surtout, ce plafond très bas de nuages qui rampe sur les hautes terres comme pour les écraser, dessinant comme deux plateaux symétriques autour d’horizons lointains. Et puis, cette chance que me donne le mauvais temps, en faisant de moi le seul client, de rencontrer vraiment mes hôtes d’un soir. Je viens de partager leur dîner avec les gérants du gîte de Pradiers (un village aussi grand que Sauze). Anciens agriculteurs aujourd’hui retraités, leur connaissance et leur amour de leur terroir ont fait de cette soirée une rencontre passionnante. Une de plus….
C’est cela, tout cela le quotidien de mon voyage…
Le mauvais temps, donc, on s’en fout. D’ailleurs, en Auvergne, le meilleur moyen d’éviter que la pluie ne vous cueille à froid, c’est encore de rester au chaud au café du coin….

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Jeudi 2 Juin
De Pradiers à la Godivelle (traversée du Cezallier)

Résumé : je suis parti d’un gîte dont j’étais le seul client pour un autre gîte, dont je suis évidemment le seul client (à tel point que la gérante, croyant sans doute à un canular, m’a fait confirmer deux fois ma réservation par téléphone ).

Entre les deux, entre 1100 et 1500m d’altitude, un plateau vallonné d’alpages : le Cezallier. Par beau temps, un mirador imprenable sur le Cantal au Sud et le Sancy au Nord. Peu d’arbres. Des kilomètres de clôtures, des bovins par centaines et une poignée de chèvres insolites (à Anzat le Luguet). Quelques rares villages qui ont la taille de hameaux et que séparent des cols tous plus débonnaires les uns que les autres (j’en ai franchi au moins 4 ou 5 dans la journée).

En ce qui concerne les conditions de l’étape, j’ai eu l’incroyable chance de bénéficier de tout ce que le Cezallier a de plus typique : visibilité réduite à une centaine de mètres par un fin crachin glace aussi tenace qu’une rage de dents, et bourrasques dignes par moments des grandes marées d’Armorique. En prime, le plaisir insolite de pique-niquer à l’abri d’un abri-bus local en bois…

Pas de doute,la traversée du Cezallier fut une belle étape… Impossible de comprendre pourquoi ma deux-roues fit ce jour-là une tentative de suicide en se jetant sur les rails d’une voie ferrée (heureusement désaffectée)

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