Don Quichotte du Val de Chavagne

Ce matin, j’avais de nouveau des fourmis dans les jambes et l’irrépressible envie non plus seulement de découvrir le monde, mais de le conquérir, à l’image de mon héros préféré, Don Quichotte de la Mancha. C’est ainsi que je suis parti au soleil levant, fièrement juché sur Rossinante, avec la ferme intention de m’offrir enfin un château en Espagne. Il nous fallait de toute façon laver l’affront de notre vaine expédition ibérique de l’an dernier (2300km parcourus et pas le moindre butin…).

Hélas, parvenu au pied de la première forteresse rencontrée, la citadelle d’Entrevaux, Rossinante a renâclé devant l’obstacle, me glissant au passage qu’elle ne savait pas, du château ou de son maître, lequel était le plus perché des deux…

Revenu à la raison, j’orientai alors les pas de mon coursier vers une forteresse certes moins glorieuse, mais plus abordable : le château de Villevieille, une rustique bastide provençale dont seule l’unique tour permet d’éviter la confusion avec un mas ordinaire. Hélas, avant même d’etre arrivé à pied d’oeuvre, je fus désarmé, le long de l’allée, par la beauté des arbres en fleurs, puis par des rires d’enfants. A l’évidence, nul, ici, n’avait besoin d’être délivré par un noble héros et les prés n’aspiraient nullement à devenir des champs de bataille.

Dépités, nous reprîmes la route, et, chemin faisant, je me suis demandé si, l’âge aidant, le temps des nobles conquérants de l’inutile n’était pas révolu, et si je ne ferais pas mieux de renoncer au vélo et de trouver enfin la bagnole de mes rêves, celle qui carbure à la poésie…

Le jardin du Roy

Ce matin, j’avais de nouveau des fourmis dans les jambes et l’irrépressible envie de partir découvrir le monde. Bien que n’ayant pas affronté l’hiver du haut de mon perchoir à corbeaux, j’ai eu soudain le désir vital de rompre l’encerclement que m’imposaient encore les récentes chutes de neige. J’avais faim de sentiers, d’herbe tendre, d’arbres en fleurs, de couleurs, bref, tout simplement de printemps.

Je suis donc descendu des cimes pour rejoindre tout en bas de ma vallée un lieu que j’aime particulièrement : les grès d’Annot. Je trouve dans ce terrain de jeu sauvage tout ce que j’aime : des sentiers solitaires, des vallonnements secrets, des crêtes ouvertes sur des cimes lointaines, et même plus : des rochers ronds comme des corps de femmes, des arches donnant à la forêt des allures de cathédrale, de mystérieux abris sous roche et des vires à donner le vertige…

J’ai marché seul, émerveillé, toute une longue journée. En soirée, je suis arrivé dans l’un des sites les plus célèbres des grès, d’oppressants passages étroitement sertis dans la pénombre des parois. Les dernières neiges faisaient ruisseler l’eau de fonte sur les pans de falaises, et les derniers rayons du soleil la transformaient alors en longues draperies scintillantes. Ces lieux magiques sont la Chambre et les Jardins du Roy. Ils portent évidemment de très vieilles légendes. Mais nul doute n’est permis : ce soir-là, le roi, c’était bien moi. D’ailleurs, sur mon passage s’inclinaient partout le sourire gracile de ces princesses que l’on appelle asphodèles…

De l’art de tourner en rond…

Ce matin, lorsque je me suis levé, j’avais impérieusement besoin de continuer à tourner en rond. Mais comme les nuages en avaient fini de vider dehors leur sac de pluies maussades, il était exclu de continuer à le faire dans le cadre exigu de mes quatre murs. Heureusement, je connais un lieu proche de la maison qui se prête parfaitement à cet art salutaire, assidument pratiqué depuis des siècles par les moines et les derviches tourneurs.

Le vallon de la Roche Trouée n’offre aucun débouché. Il ne conduit à aucun col facilement praticable. Par contre, allez savoir pourquoi, le sentier qui le remonte sur une rive s’offre le luxe insensé de le redescendre sur l’autre, décrivant ainsi une boucle aussi belle que parfaitement absurde et totalement inutile (encore une invention géniale de notre glorieuse Grande Muette dans les années trente).

Faut-il préciser qu’en conséquence cette splendide vallée en cul-de-sac est assez peu fréquentée, ce qui lui confère à mes yeux un charme supplémentaire. Car j’aime ce large vallon. Orienté plein Nord, il garde longtemps la neige poudreuse en hiver, et c’est alors mon Grand Nord. Tapissé de mélèzes et couvert d’éboulis de gros blocs, plantés là par des glaciers en fuite, il m’évoque les Rocheuses ou l’Alaska, tant par la découpe avant-gardiste de ses crêtes de grès que par les trois jolis miroirs que la fonte des neiges alimente avec amour afin que le printemps puisse s’y mirer.

Ce matin, mon vallon était fidèle à lui-même. Un sorcier aigri avait usé d’un vieux sortilège d’hiver pour pétrifier dans la glace le petit peuple de l’herbe. Un vent fripon s’infiltrait à travers la Roche trouée et soufflait sur mes doigts gourds. Têtu comme une mule, je m’obstinais à surmonter la Côte de l’Ane (2900 mètres d’altitude, tout de même), traversant des névés que les ardeurs matinales du soleil laissaient encore de glace.

Je ne vous dirai pas ici tout le beau qui vint à ma rencontre au cours de cette journée.
Sachez seulement que tourner en rond n’est pas toujours vain.
Celà dépend peut-être du sens que l’on choisit de lui donner.
Mais çà, la réponse est en chacun de nous, et je ne suis pas gourou.