Le petit chaperon vert n’est pas mort

Il y a des jours comme çà, où – c’est plus fort que moi – j’ai une irrépressible envie de tuer le petit chaperon vert qui sommeille en moi. Voici donc le récit de ma dernière tentative…

Tout commence par une tentative de fuite désespérée, de celles qui ranimeraient instantanément l’instinct de chasse de n’importe quel grand méchant loup (surtout dans le Mercantour).

Résumons vite fait l’inexorable enchaînement du processus.

  • Commencer par ignorer royalement toutes les prévisions météo (y compris les alertes aux tsunamis).
  • Bourrer un sac à dos (y compris à coups de pied) afin d’aggraver méthodiquement l’excès pondéral du futur condamné (à le porter), sans oublier d’associer briquet et cartouches de camping-gaz, seul moyen sérieux de mettre le feu aux poudres (d’escampette).
  • Se lever à l’aube et du pied gauche.
  • S’envoyer une trentaine de kilomètres en bagnole parce que l’autocar ne dessert le village que deux fois par semaine et que ce n’est évidemment jamais le bon jour…
  • Attendre patiemment l’arrivée de notre TGV – le Train des Pignes – en rêvant d’un café devant la vitrine tirée de celui de la Gare.
  • Au terme d’un trajet ferroviaire rendu digne du Transsibérien par le blocage à fond de la clim (témoin incontournable de la modernité), se retrouver seul passager d’un second autocar, et de ce fait soumis à un interrogatoire serré par le chauffeur-cerbère de service.
  • Arriver à pied d’oeuvre en fin de matinée, afin d’être sûr d’attaquer l’ascension au moment où les températures font de même.
  • Vérifier une fois de plus cette loi physique étrange qui accroit d’autant plus le poid du sac que le danger d’orage se fait lui-même plus lourd et plus pressant.
  • Convenir à contre-coeur que sous la grêle et les trombes, n’importe quel grenier à souris et araignées l’emporte aisément en agrément sur les tentes de bivouac les plus chères et les plus sophistiquées du marché.
  • Renoncer définitivement au romantisme de la nuit des étoiles (* mille pardons, Pascale !) en montant finalement la dite-tente sous les tôles ondulées dudit grenier.
  • Se faire une raison comme les chiens devant leurs croquettes, et s’inoculer l’une de ces rations lyophilisées importées des USA, et concoctées à coup sûr par Monsanto et la CIA afin de nous empoisonner la vie.
  • Sombrer dans les bras de Morphée, faute d’autre créature plus tendre et plus charnelle.
  • Se réveiller au petit jour avec vingt ans de plus et le dos plus raide que votre plus belle érection.
  • Enfiler des chaussures mouillées en s’auto-persuadant que celà dissuadera les ampoules d’éclairer votre route.
  • Et finalement, reprendre la marche parce qu’il n’y a plus rien d’autre à faire, parce qu’elle est devenue plus inexorable encore que Macron n’aurait pu l’espérer…

C’est à ce moment-là que j’ai bien cru avoir la peau du petit chaperon vert. Je l’ai même entendu penser tout haut : “se taper un sac à dos comme çà, ce n’est plus de mon âge…”. En réalité, il n’y avait plus que lui pour se croire encore vert ! La sciatique n’étant pas, on en conviendra, le meilleur des viatiques en randonnée, l’aventure ne pouvait que toucher rapidement à sa fin. D’ailleurs toutes les histoires, même les plus belles, connaissent toujours une fin…

Pourtant, à ma grande surprise, et en dépit de ses ronchonnements coutûmiers, directement hérités de sa Mère Grand, le petit chaperon vert ne cessa toute la journée de s’extasier la gueule ouverte (comme il se doit d’un écolo historique). Devant le jeu des lumières matinales dans les mélèzes. Devant l’audacieux tracé en balcon du minuscule sentier. Devant les facéties du soleil à travers les ruissellements d’une haute cascade. Il joua même longtemps à cache-cache avec une hermine espiègle et vive comme l’éclair. Il prit aussi le temps de se baigner avec le reflet des nuages dans les eaux douces et boueuses d’un petit lac solitaire. Et finit par franchir le col en fin d’après-midi, à une heure tardive où les lacets de la descente se serraient déjà les uns sur les autres pour affronter ensemble la solitude et l’ombre retrouvées.

J’avais imprudemment spéculé sur le fait que son itinéraire insensé venant couper la route du col de la Cayolle, mon aventurier sur le retour choisirait pour ce dernier la seule méthode logique : le pouce en l’air et un rien d’auto-stop jusqu’à Estenc. Mais têtu comme un mulet, le vieux bougre s’obstina. Après un bivouac dont le plaisir fut manifestement décuplé chez lui par la transgression des interdits du Parc (ostensiblement affichés à quelques mètres de sa tente), il repartit le lendemain, plus gaillard que jamais, pour une nouvelle étape et à l’assaut d’un nouveau col. Et arrivé là, c’est lui qui me porta le coup de grâce, en choisissant de s’aventurer hors sentier pour un parcours de crêtes imprévu, avant d’entamer enfin une longue descente vers notre sweet home.

Le petit chaperon vert n’est donc pas encore mort, et il vaut mieux vendre la peau du grand méchant loup que la sienne. D’ailleurs il est plus incorrigible que jamais. Il n’a même pas pu s’empêcher de draguer au passage la jeune et innocente bergère qui gardait ses brebis dans le bucolique vallon de Sanguinière. C’est à désespérer et je redoute fort hélas d’avoir à le suivre encore un certain temps dans ces pérégrinations insensées, ployé en montagne sous un sac de boeuf ou ahanant sur le guidon d’un vélo en état manifeste de surcharge… Fort heureusement, je viens de me dénicher la plus charmante et la plus efficace des ostéopathes. Il fallait bien çà pour que je puisse me réconcilier avec lui-moi-même…

PS : ceci est le topo-guide existentiel d’une tentative de fuite à pied entre Allos et Estenc, le long du GR 56, par les cols du Petit Talon et de la Boucharde. J’y ai croisé moins de dix personnes en trois jours…

Don Quichotte du Val de Chavagne

Ce matin, j’avais de nouveau des fourmis dans les jambes et l’irrépressible envie non plus seulement de découvrir le monde, mais de le conquérir, à l’image de mon héros préféré, Don Quichotte de la Mancha. C’est ainsi que je suis parti au soleil levant, fièrement juché sur Rossinante, avec la ferme intention de m’offrir enfin un château en Espagne. Il nous fallait de toute façon laver l’affront de notre vaine expédition ibérique de l’an dernier (2300km parcourus et pas le moindre butin…).

Hélas, parvenu au pied de la première forteresse rencontrée, la citadelle d’Entrevaux, Rossinante a renâclé devant l’obstacle, me glissant au passage qu’elle ne savait pas, du château ou de son maître, lequel était le plus perché des deux…

Revenu à la raison, j’orientai alors les pas de mon coursier vers une forteresse certes moins glorieuse, mais plus abordable : le château de Villevieille, une rustique bastide provençale dont seule l’unique tour permet d’éviter la confusion avec un mas ordinaire. Hélas, avant même d’etre arrivé à pied d’oeuvre, je fus désarmé, le long de l’allée, par la beauté des arbres en fleurs, puis par des rires d’enfants. A l’évidence, nul, ici, n’avait besoin d’être délivré par un noble héros et les prés n’aspiraient nullement à devenir des champs de bataille.

Dépités, nous reprîmes la route, et, chemin faisant, je me suis demandé si, l’âge aidant, le temps des nobles conquérants de l’inutile n’était pas révolu, et si je ne ferais pas mieux de renoncer au vélo et de trouver enfin la bagnole de mes rêves, celle qui carbure à la poésie…

Le jardin du Roy

Ce matin, j’avais de nouveau des fourmis dans les jambes et l’irrépressible envie de partir découvrir le monde. Bien que n’ayant pas affronté l’hiver du haut de mon perchoir à corbeaux, j’ai eu soudain le désir vital de rompre l’encerclement que m’imposaient encore les récentes chutes de neige. J’avais faim de sentiers, d’herbe tendre, d’arbres en fleurs, de couleurs, bref, tout simplement de printemps.

Je suis donc descendu des cimes pour rejoindre tout en bas de ma vallée un lieu que j’aime particulièrement : les grès d’Annot. Je trouve dans ce terrain de jeu sauvage tout ce que j’aime : des sentiers solitaires, des vallonnements secrets, des crêtes ouvertes sur des cimes lointaines, et même plus : des rochers ronds comme des corps de femmes, des arches donnant à la forêt des allures de cathédrale, de mystérieux abris sous roche et des vires à donner le vertige…

J’ai marché seul, émerveillé, toute une longue journée. En soirée, je suis arrivé dans l’un des sites les plus célèbres des grès, d’oppressants passages étroitement sertis dans la pénombre des parois. Les dernières neiges faisaient ruisseler l’eau de fonte sur les pans de falaises, et les derniers rayons du soleil la transformaient alors en longues draperies scintillantes. Ces lieux magiques sont la Chambre et les Jardins du Roy. Ils portent évidemment de très vieilles légendes. Mais nul doute n’est permis : ce soir-là, le roi, c’était bien moi. D’ailleurs, sur mon passage s’inclinaient partout le sourire gracile de ces princesses que l’on appelle asphodèles…