Le jardin du Roy

Ce matin, j’avais de nouveau des fourmis dans les jambes et l’irrépressible envie de partir découvrir le monde. Bien que n’ayant pas affronté l’hiver du haut de mon perchoir à corbeaux, j’ai eu soudain le désir vital de rompre l’encerclement que m’imposaient encore les récentes chutes de neige. J’avais faim de sentiers, d’herbe tendre, d’arbres en fleurs, de couleurs, bref, tout simplement de printemps.

Je suis donc descendu des cimes pour rejoindre tout en bas de ma vallée un lieu que j’aime particulièrement : les grès d’Annot. Je trouve dans ce terrain de jeu sauvage tout ce que j’aime : des sentiers solitaires, des vallonnements secrets, des crêtes ouvertes sur des cimes lointaines, et même plus : des rochers ronds comme des corps de femmes, des arches donnant à la forêt des allures de cathédrale, de mystérieux abris sous roche et des vires à donner le vertige…

J’ai marché seul, émerveillé, toute une longue journée. En soirée, je suis arrivé dans l’un des sites les plus célèbres des grès, d’oppressants passages étroitement sertis dans la pénombre des parois. Les dernières neiges faisaient ruisseler l’eau de fonte sur les pans de falaises, et les derniers rayons du soleil la transformaient alors en longues draperies scintillantes. Ces lieux magiques sont la Chambre et les Jardins du Roy. Ils portent évidemment de très vieilles légendes. Mais nul doute n’est permis : ce soir-là, le roi, c’était bien moi. D’ailleurs, sur mon passage s’inclinaient partout le sourire gracile de ces princesses que l’on appelle asphodèles…

De l’art de tourner en rond…

Ce matin, lorsque je me suis levé, j’avais impérieusement besoin de continuer à tourner en rond. Mais comme les nuages en avaient fini de vider dehors leur sac de pluies maussades, il était exclu de continuer à le faire dans le cadre exigu de mes quatre murs. Heureusement, je connais un lieu proche de la maison qui se prête parfaitement à cet art salutaire, assidument pratiqué depuis des siècles par les moines et les derviches tourneurs.

Le vallon de la Roche Trouée n’offre aucun débouché. Il ne conduit à aucun col facilement praticable. Par contre, allez savoir pourquoi, le sentier qui le remonte sur une rive s’offre le luxe insensé de le redescendre sur l’autre, décrivant ainsi une boucle aussi belle que parfaitement absurde et totalement inutile (encore une invention géniale de notre glorieuse Grande Muette dans les années trente).

Faut-il préciser qu’en conséquence cette splendide vallée en cul-de-sac est assez peu fréquentée, ce qui lui confère à mes yeux un charme supplémentaire. Car j’aime ce large vallon. Orienté plein Nord, il garde longtemps la neige poudreuse en hiver, et c’est alors mon Grand Nord. Tapissé de mélèzes et couvert d’éboulis de gros blocs, plantés là par des glaciers en fuite, il m’évoque les Rocheuses ou l’Alaska, tant par la découpe avant-gardiste de ses crêtes de grès que par les trois jolis miroirs que la fonte des neiges alimente avec amour afin que le printemps puisse s’y mirer.

Ce matin, mon vallon était fidèle à lui-même. Un sorcier aigri avait usé d’un vieux sortilège d’hiver pour pétrifier dans la glace le petit peuple de l’herbe. Un vent fripon s’infiltrait à travers la Roche trouée et soufflait sur mes doigts gourds. Têtu comme une mule, je m’obstinais à surmonter la Côte de l’Ane (2900 mètres d’altitude, tout de même), traversant des névés que les ardeurs matinales du soleil laissaient encore de glace.

Je ne vous dirai pas ici tout le beau qui vint à ma rencontre au cours de cette journée.
Sachez seulement que tourner en rond n’est pas toujours vain.
Celà dépend peut-être du sens que l’on choisit de lui donner.
Mais çà, la réponse est en chacun de nous, et je ne suis pas gourou.

Le Clot de l’Aï

C’est un vallon, ou plutôt un cirque de montagnes resté secret, blotti en face Nord, recroquevillé dans l’ombre des Aiguilles de Pelens. Son accès, sans être difficile, n’est pas très évident pour autant. Il faut d’abord remonter de petits vallons incertains à travers une dense forêt de mélèzes. Et c’est seulement lorsqu’on se croit un peu perdu que l’on débouche au-dessus des arbres et que l’on découvre enfin l’entrée de ce paradis sauvage.

Deux itinéraires différents s’offrent alors au randonneur ou au skieur. Le plus court et le plus facile remonte, sur la droite, les belles pentes régulières qui s’achèvent sur le fil d’une longue crête, le Serre du Bois Vert. L’autre poursuit dans le vallon, et doit surmonter un ressaut plus raide, ultime défense opposée à l’entrée des intrus au coeur de ce cirque glacial et isolé qu’est le Clot de l’Aï. Dans la vallée, il est peu de lieux aussi contrastés, opposant la douceur paisible des vallonnements de son fond à la sensation d’oppression et d’isolement que suscitent les murailles rocheuses et les pentes raides qui l’enferment de toutes parts.

S’en échapper ensuite n’est d’ailleurs pas si facile. Il faut remonter des pentes soutenues pour rejoindre une crête sur la droite. Mais on atteint alors un point de vue aussi grandiose que sur les lèvres d’une caldera. D’un côté, l’ombre glacée des Aiguilles de Pelens se refermant sur le cirque secret du Clot de l’Aï, et de l’autre le Col des Champs et tout le Val d’Entraunes baignant en pleine lumière.

Autant l’itinéraire de montée se faufile donc discrètement dans l’ombre, autant la descente se fait donc au grand jour. Elle rejoint par une pente raide cette longue crête du Serre du Bois Vert évoquée précédemment, puis suit scrupuleusement le fil de celle-ci. C’est un cheminement facile, mais l’un des plus aériens et lumineux que je connaisse dans la vallée. Il fait de cette descente comme une marche en lévitation le long d’une rampe qui s’inclinerait progressivement vers le fond de la vallée. C’est ainsi, en douceur et en lumière, qu’il faut bien un jour reprendre pied sur terre…

Un grand merci particulier pour le partage de cet itinéraire le 21 Février avec Béatrice Risacher, celle qui, bien davantage que “mon ex”, est la mère de trois de mes enfants et surtout une amie chère.