Lettre à Isabelle Autissier

Chère Isabelle

Je t’écris cette lettre depuis Puerto Natales, ou je suis de retour après huit jours de marche autour des Torres del Paine.

C’est le tout premier jour, dans le grand supermercado à touristes du point de départ, à Torres central, que je suis tombé nez à nez avec toi, ou plutôt avec ton bouquin. Mais tu le sais, les rencontres, qu’il s’agisse des livres ou de nos semblables, ne doivent jamais rien au hasard. Alors que mon sac était déjà bien trop lourd pour mon pauvre dos, je n’ai pas pu résister et je l’ai acheté, comme ça, d’instinct. Peu importe qu’il s’agisse d’une édition en Espagnol. Le titre, « L’amant de la Patagonie » me suffisait amplement.

S’en est suivie une randonnée ordinaire en Patagonie. Après un jour miraculeux de beau temps, le vent et la neige fondue se sont invités pour un week-end prolongé. Sentiers inondés, torrents gonflés, tente détrempée, duvet et vêtements plus qu’humides. Le genre de moments, surtout après plusieurs jours d’affilée, ou l’on se demande ce que l’on fait dans cette galère. Mais une galère, c’est un bateau, alors inutile de te faire un dessin, je pense…

Seulement chaque soir, je rejoignais Emily à Ushuaia, sur les rivages du canal de Beagle. Je n’avais d’ailleurs aucun mal à imaginer les lieux : je venais de passer plus de dix jours en face, à Puerto Williams. Et je lisais lentement – mon Espagnol est laborieux – son, ou plutôt ton histoire. Ce fut un vrai bonheur et une vraie force d’y retrouver à travers tes mots la véritable fascination amoureuse que peut exercer sur certains de nous ce pays impossible, où s’étreignent furieusement la mer, les montagnes, l’eau, le vent et la lumière.

Ton livre, et ton personnage m’ont aidé à accepter ce pays tel qu’il est, dur et beau, davantage peut-être que mon Mercantour (c’est certain en ce qui concerne la dureté). Je me devais donc de te remercier. Entre autres pour ces quelques lignes : « Pienso en la expresión de sencilla felicidad de Aneki y de Ann durante nuestras partidas de pesca, en una de las primeras frases que me dijo, con verdadera nostalgia en la voz. – Es hermoso, mi país.”

Deux choses pour terminer.
Je me suis permis de te tutoyer. Je te prie de m’en excuser. Il s’agit seulement pour moi de souligner la familiarité qui existe entre marins et montagnards. J’habite au pied du col de la Cayolle. Ma maison est ouverte à tous les voyageurs. Je serai heureux de t’y recevoir, et de rencontrer la femme après l’auteure.
Enfin, je vais revenir bientôt au Chili. Mais après le vélo et la rando, ce sera cette fois pour accompagner la descente d’un bateau vers le Sud, de Puerto Montt jusqu’à Ushuaia. La première fois, pour moi, en voilier…

Merci encore, de tout mon cœur.

Paquito Perez

 

Le coeur sauvage

Ce n’est pas un livre de plage et c’est tant mieux car je n’aime pas la plage. C’est un regard poignant et nostalgique sur nos vies, sur la puissance du lien qui nous relie à la nature, au monde de notre enfance et aux rêves de notre adolescence. C’est un livre plein d’une infinie tendresse sur la mort d’un rêve, qu’on dit américain, mais qui fut aussi celui de toute une génération, la mienne, celle des “hippies” et des “soixante-huitards”. Celà se passe dans le Vermont, une région rurale des USA en plein déclin, mais celà pourrait tout aussi bien nous décrire nous, ici, dans ce Val d’Entraunes où j’ai finalement échoué. On y parle surtout de femmes seules, des rapports entre mères et filles, entre pères et filles, de l’amitié entre femmes, mais les hommes y sont cependant présents et étonnamment humbles et humains.

Ce sont onze nouvelles qui ne racontent que des choses ordinaires de la vie : les ruptures et les désillusions séparant époques et générations; l’amour qui s’enfuit, toujours insaisissable; l’angoisse qui vous étrangle de perdre votre enfant unique au Vietnam ou en Afghanistan; la mort qui vient pointer le bout de son museau cancéreux pour siffler la fin d’une longue, belle et folle récréation; la ténacité qu’impose un monde dur, mais qui finit par réunir ruraux et néo-ruraux. On y trouve même le récit fidèle de la mort de Dany à Sauze-Vieux (sauf que dans le livre il s’appelle Tub) et cette nouvelle, intitulée “ les tourtereaux”, est d’une beauté indicible…

Ne cherchez pas dans ce livre une once de psychologie, la moindre leçon ou une quelconque tentative d’explication. Il ne fait que décrire avec une pudeur extrême des “short cuts”, des successions d’instants, d’ambiances, de menus dialogues qui en disent bien plus long que tous les discours. Les maisons délabrées, la musique, l’alcool, la nature – tantôt rassurante, tantôt angoissante – et ses saisons en constituent le décor, décrit avec le lyrisme simple des choses vécues. “Et moi ? A quelle maison j’appartiens ? A quel pré ? Les grillons stridulent de plus belle, partout. Toujours ce même vieux, très vieux chant d’amour;”

C’est le livre – pour moi, sublime – que je vais présenter ce soir à l’Assiette Littéraire. Pardonnez-moi par avance car je vais pleurer. Je sais très bien que cà ne se fait pas pour un homme. Sauf dans ma génération, celle, justement, des “coeurs sauvages” des années soixante : c’est même l’une des seules conquêtes dont je suis fier, ce droit d’afficher sans honte, pour nous, les mâles, notre sensibilité.

Robin Macarthur “Le coeur sauvage” Albin Michel