« Mais comment leur dire ? » (*)

Aujourd’hui, j’ai enfin fait le deuil de mon dernier voyage et commencé à préparer pour de bon le prochain (cette fois – on se calme avec l’âge – ce sera pour trois mois seulement).

Pour celà, j’ai commencé par relire une grande partie du journal tenu sur mon blog tout au long de mon périple. Non sans un brin d’admiration narcissique, je l’avoue, mais aussi, plus étrangement, avec comme un zeste d’incrédulité, d’extériorité. Un peu comme si le mec qui raconte toute cette aventure, ce n’était pas vraiment moi, ou bien alors un autre moi planqué derrière celui que j’incarne au quotidien… Ensuite j’ai relu longuement les pages de la “La longue route” de Moitessier. Pas pour préparer ma reconversion en marin voyageur – je ne connais rien à leur jargon – mais celà m’a aidé à mieux comprendre le pourquoi du type parti seul danser sur son petit vélo à travers le désert d’Atacama.

 

Mon prochain voyage sera bien sûr le prolongement du précédent, et en même temps il en sera radicalement différent.

Certes, je repars au Chili. Pour un voyage aussi insensé que le précédent, puisque je n’ai jamais mis les pieds sur un voilier et qu’il s’agit de naviguer pendant un mois et demi dans les canaux de Patagonie. Mais lorsque j’ai quitté Arica au petit matin, pouvais-je être certain d’atteindre un jour Uschuaia, 4000 km plus au Sud ? Une chose me semble aujourd’hui évidente : si j’avais su avant de partir ce qui m’attendait réellement, je n’aurais jamais donné le premier coup de pédale. Mais il y a en moi, je l’admets aujourd’hui, le besoin de m’aventurer sur des chemins étranges, poussé par des désirs profonds issus de mon enfance et longtemps refoulés au nom de “l’âge de raison”. Or, je découvre maintenant – un peu tard sans doute – que pour être vraiment en accord avec moi-même, j’ai besoin, pour me sentir vivant, de vibrer de temps à autre à l’intensité du déraisonnable.

Après cette odyssée marine, dont nul ne sait si elle se terminera glorieusement, faisant de moi un vrai pirate des mers du Grand Sud (j’irai alors couler les gros bateaux de croisière !!!), ou bien au contraire fort piteusement, noyée dans les hoquets de mes vomissements et de ma peur, j’ai décidé de repartir à vélo (si du moins Rossinante veut encore de moi !). Ceci ne devrait surprendre personne. Par contre, il s’agit de tout sauf d’un nouveau challenge. Je ne veux pas tenter une seconde traversée du Chili, de l’Altiplano ou de la Patagonie. Tout au contraire, il s’agit d’un projet minimaliste – une toute petite boucle (700 à 800 km seulement) au départ de Puerto Montt, me permettant de découvrir l’île de Chiloe puis, en face, le tout début de la Carretera Austral (que je n’ai pas parcouru cette année).

 

Ce que je veux savourer, c’est le plaisir de retrouver un pays déjà connu, et de rentrer davantage dans son intimité, à travers l’une de ses plus belles régions. Je souhaite explorer chaque recoin de cet archipel, ses villages, ses plages, ses îlots perdus, ses parcs nationaux. A vélo (pour la liberté), en bateau (pour les îles), aussi bien qu’en rando (pour la nature sauvage). En m’accordant, davantage encore que cette année (si c’est possible) le privilège inouï de prendre tout mon temps, et même le risque de ne pas réussir à boucler  la boucle et le programme (ce qui serait un vrai crime en matière de tourisme)…

Je dois vous laisser pour retourner préparer le chantier de mon château d’Estenc. Tout à la fois sédentaire et nomade : c’est décidément compliqué, la vie d’un TDI (**)…

(*) « Comment leur dire que les bruits de l’eau et les bruits du silence et les bulles d’écume sur la mer, c’est comme les bruits de la pierre et du vent, ça m’a aidé à chercher ma route. Comment leur dire toutes ces choses qui n’ont pas de nom… leur dire qu’elles me conduisent vers la vraie terre. Le leur dire sans qu’ils aient peur, sans qu’ils me croient devenus fou. » (in « La longue route » de Bernard Moitessier)

(**) TDI : Ce n’est pas Turbo Direct Injection, mais Trouble Dissociatif de l’Identité. Ca sert à quelque chose d’avoir une fille dans la psychiatrie, ah, ah !

Les parallèles peuvent-elles se rejoindre ?

Moi, je voyage à vélo. Parce que la lenteur est notre vrai luxe, à nous, les occidentaux stressés du matin au soir. Parce que çà contribue à soulager ma culpabilité de bobo écolo. Mais surtout par plaisir, parce ce que j’aime çà. Celà me permet partout de belles rencontres. D’abord parce que j’appartiens à un network international de voyageurs cyclistes (www.warmshowers.org ), qui se font un plaisir de m’offrir l’hospitalité et m’accueillent toujours chez eux comme un frère. Ensuite, parce qu’en tant que cycliste, on bénéficie souvent d’un regard plein d’empathie, souvent teinté d’estime et d’un soupçon d’envie. Lorsque j’ai passé la frontière, l’autre jour, le policier, jovial, ne m’a même pas demandé mes papiers. Il s’est contenté de me lancer en riant : “vous allez encore loin, comme çà ?” et ma réponse a suscité un long sifflement où l’on pouvait lire en même temps un peu de compassion, un peu d’incrédulité et un rien d’admiration. Il faut dire que ce jour-là, il pleuvait et il faisait froid.
C’est ainsi que j’ai franchi la frontière.

Moi, je voyage comme je peux. Camion, bateau, train, autobus : j’aurai tout essayé. Celà fait deux ans que j‘ai fui mon pays. On pourrait dire que le temps et la ténacité sont notre vrai luxe, à nous, les Africains. Mais ce serait admettre que nous avons le choix. Celui de partir ou non, celui de renoncer ou non. Je voyage seulement pour sauver ma peau, pour gagner un pays riche où l’on ne craint ni la faim, ni la guerre. Mais ici, en tant que migrant, on n’a droit qu’à des regards, de haine parfois, de lassitude et d’indifférence le plus souvent. Comme si les gens nous rendaient responsables (mais de quoi ?). Comme s’ils ne voulaient même plus nous voir dans leur paysage quotidien. Il faut dire que nous sommes nombreux ici, à la frontière, à attendre. Inutile de chercher à passer en train ou en autobus. Les autres me l’ont dit : la police, de l’autre côté, est brutale. Ils te confisquent ton fric, parfois même tes godasses, et te ramènent sans ménagement de l’autre côté. Il ne me reste plus que mes pieds, le bord des routes et des voies ferrées ainsi que les chemins de montagne. A force, on finit par avoir des tuyaux sur les passages possibles, sur les bons itinéraires.
C’est ainsi que j’ai franchi la frontière.

Comme il pleuvait depuis le matin,il s’est arrêté dans un abri-bus, un grand classique chez les voyageurs à vélo. Surprise ! Celui-ci était déjà squatté. Un grand Black, allongé comme un cou de girafe. Jeune. Très jeune, même. Vêtu seulement d’un jean, d’un T-shirt et d’un K-Way. Il était affalé à même le sol encore sec de l’abri, Décontenancé, le voyageur à vélo lui a décoché un vague “salut” maladroit. Réponse en mauvais Anglais. Alors, il a fait ce que tout cycliste aurait fait pour un autre. Réchaud. Thé sucré. Barre de céréales. Chocolat. Ce n’est qu’ensuite qu’il a compris que ce grand ado, en plus, était malade. Il brûlait de fièvre. Il a appelé les amis qui l’attendaient plus haut dans la vallée. Ils sont arrivés en bagnole et ont dit qu’ici, c’était presque tous les jours la même soupe à la grimace. Mais qu’il y avait maintenant chez eux tout un réseau de solidarité, pour héberger, nourrir et soigner ces drôles de voyageurs au long cours. Ils ont embarqué le grand Noir dans leur caisse. Ils devaient l’emmener chez un de leurs potes qui s’appelait Cédric…

Après çà, il ne lui restait plus qu’à repartir sur son deux roues pour finir l’étape. Mais lui qui était plutôt du genre flâneur d’habitude, a passé ce jour-là toute sa rage et son désespoir sur les pédales de son vélo chargé.

Dans notre monde, les voyages parallèles se croisent parfois, mais sans jamais pouvoir se rejoindre, même à vitesse humaine.

Training and coaching on the French Riviera

Bien qu’aussi barjot que la vedette du même nom est frigide, je reste cependant assez humble et prudent pour ne pas me jeter aveuglément sans préparation sur les routes aventureuses de Bretagne, puis de Patagonie. J’avais donc résolu de consacrer ma première vraie semaine de retraite à une préparation physique intense – autrement dit un training – et choisi pour celà un lieu aussi discret que la Côte d’Azur à quelques jours du Festival de Cannes…

Me sachant cependant incapable de résister à toutes les tentations qu’offrent ces idylliques contrées, pétries de luxe (très affiché), de calme (très relatif) et de voluptés (très fantasmées), j’avais décidé de recourir aux services d’un coach capable de garantir toute la rigueur nécessaires à ces quelques jours de remise en forme. J’ai donc décidé de faire appel à la personne la moins susceptible de faiblesse à mon égard, celle qui connaissait parfaitement mes faiblesses et mes côtés les plus retords : mon ex-épouse. Laquelle accepta à la condition expresse que le coach puisse exercer ses fonctions du haut d’un vélo à assistance électrique, tandis que le héros de ces lignes se contenterait pour propulser son deux roues de ses jambes et de l’assistance morale distillée par le coach.

Quelles conclusions tirer de ces 5 jours, des 247 kilomètres parcourus et des 3769 mètres péniblement gravis ? D’abord ce que sait tout un chacun : le vélo reste le meilleur entraînement possible pour tous ceux qui se savent d’avance promis aux supplices de l’enfer… Ensuite que le meilleur terrain pour s’y préparer est bien la Côte d’Azur, le seul endroit en France où l’on risque sa peau en permanence, que l’on soit noyé au milieu d’un flot anarchique et d’un tintamarre méditerranéen de bagnoles (auprès duquel le Grand Prix de Formule I de Monaco apparait comme une aimable plaisanterie) ou pire que l’on essaye de rouler un jour férié sur la seule piste cyclable du département, la célébrissime Promenade des Anglais.

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Ensuite, paradoxalement, que tout fut bel et bien. La météo, d’abord (cinq jours d’incroyable printemps). Le plaisir, ensuite, de dénicher quelques petites routes encore paisibles et aux secrètes beautés provençales, du côté de Coursegoules, des gorges de la Siagne, du pays de Fayence ou du massif du Tanneron (en bref, à l’écart de la Côte d’Azur). Enfin, les doutes que pouvait nourrir au départ notre tandem sur ses capacités physiques respectives furent rapidement dissipés (pour le coach, grâce à son VAE et pour le cycliste, grâce à son coach, bien sûr).

Au final, ces quelques jours de training et de coaching furent un moment précieux propulsé par un carburant inconnu, mais écologique (et donc adapté au vélo), dont je ne saurais donner la formule : amour ? amitié ? – en tout cas, affection et complicité. Pour le reste, sans doute vaut-il mieux en demander le secret à nos enfants…

En tout cas, me voici moralement et physiquement prêt à rouler vers l’Armorique. Je vous le redis : rien de tel qu’un petit training accompagné d’un coaching efficace, on the French Riviera…

coaching on the French Riviera