Les dernières fois sont toujours les meilleures ( le tour du Cerro Huemul)

Vous comprendrez vite pourquoi aucune photo ne vient hélas illustrer cet épisode 

La veille du Jour J

Au Chili comme dans toutes les Amériques, la pratique de la montagne est beaucoup plus réglementée que dans notre vieille Europe. Pour s’embarquer sur le tour du Cerro Huemul, non seulement il convient de s’enregistrer auprès du Parc National (un sermon sur la sécurité en montagne, doublé d’un formulaire à remplir), mais une liste précise de matériel est imposée (réchaud, tente, etc…). La spécificité du tour du Cerro Huemul, et ce qui fait l’une de ses difficultés, c’est d’imposer le franchissement de passages en tyrolienne pour traverser à deux reprises le Rio Tunel, un imposant torrent tout droit sorti du ventre des glaciers. Pour cela, sont donc exigés un baudrier d’escalade, une sangle de sécurité  et deux mousquetons (un pour soi, un autre pour le sac à dos). Pour les groupes, une cordelette de 30 mètres se rajoute à la liste. Mais pas pour les individuels ( nous verrons plus tard quelle importance peut avoir ce détail).

Les randonneurs n’étant pas, en général, équipés de ce matériel, sa location garantit un chiffre d’affaires non négligeable aux magasins de sport d’El Chalten. D’autant plus substantiel, d’ailleurs, que si vous prenez soin de louer votre équipement la veille, on vous comptera généreusement un jour de location en plus… La maison ne reculant devant aucun sacrifice, je me plie à cet impératif de compétitivité et loue donc la ferraille exigée, non sans devoir laisser mon passeport en caution ( nous verrons plus tard quelle importance peut prendre ce genre de détail).

Le Jour J  : la vallée Tunel (6h de marche)

Je suis l’un des plus matinaux (enfin, tout est très relatif car les gardes du Parc national ne prennent leurs fonctions qu’à partir de 9h du matin ) à sacrifier sans broncher à l’incontournable rituel du sermon, du formulaire et du matériel d’escalade. 

Mais me voici enfin parti. Après quelques rafales de vent et quelques gouttes, histoire de me faire douter et trembler, le temps se décide paresseusement à tourner au beau. Cette première étape est une longue et belle marche en moyenne montagne, sur des hauts plateaux parsemés de forêts et de « vaches sauvages » dont le Parc national prévient gentiment (toujours ce sempiternel souci de sécurité ) qu’il n’est en rien responsable de leur humeur, ni de leurs vacheries éventuelles. La journée s’achève sur une longue descente dans une large vallée glaciaire, celle du fameux Rio Tunel. Mais sa traversée n’est pas à l’ordre de ce premier jour. En guise d’échauffement (ou plutôt de rafraîchissement des orteils), deux petits affluents imposent cependant de retrousser le pantalon et de quitter chaussures et chaussettes. Le campement  se niche sous de grands arbres, dans un recoin bien protégé du vent. Nous n’y sommes qu’une dizaine de tentes (quel changement par rapport à ma randonnée précédente, où nous étions cinq à dix fois plus !). 

Le jour 2 : El Passo del Viento (7 a 8h de marche)

C’est un peu le jour de vérité. Non seulement cette seconde étape prévoit le franchissement du Rio Tunel (soit à gué, soit grâce à la première tyrolienne), mais elle impose ensuite une progression sur glacier, suivie d’ une longue ascension jusqu’au col dont le nom n’est pas sorti, paraît-il, d’une histoire à tenir debout.

Comme d’hab, je suis le premier à parvenir au départ de la tyrolienne jetée en travers du Rio Tunel. L’endroit est réellement impressionnant : le torrent s’engouffre en rugissant comme un fou furieux dans un canyon étroit et profond. Les ancrages des deux câbles sur les rives  s’accrochent juste au bord du gouffre. Et là, les problèmes commencent sans que je n’en prenne  cependant immédiatement conscience. La poulie se trouve opportunément de mon côté, bien qu’un peu trop dans le vide. Cependant, à l’aide de mon bâton de marche, je parviens non sans mal et surtout non sans risque à mettre la main dessus. Je m’équipe de mon baudrier. Je me relie dans les règles à la poulie et au câble. Et la peur au ventre, je me lance au-dessus du vide lorsque les randonneurs suivants parviennent sur le site, leur laissant mon sac à dos dans l’espoir de le hisser ensuite grâce à la cordelette qui relie la poulie à l’autre rive. 

Tout se passe bien (en serrant un peu les fesses). Je parviens en quelques instants sur l’autre rive et m’y assure. Ouf ! Et c’est là que les ennuis commencent. Pas moyen de réussir à renvoyer la poulie sur la rive de départ, même en secouant les câbles. Elle s’arrête obstinément aux deux tiers de la traversée. Pas moyen pour mes suivants de la rappeler à eux : il n’y a pas de cordelette de leur côté. Il faut se rendre à l’évidence : il est impossible, faute de corde de rappel de la poulie de chaque côté, de traverser le torrent en utilisant la tyrolienne. Me voici donc contraint de faire câble arrière, de rappeler la poulie à moi et de retraverser le canyon en sens inverse. Et nous voici partis, collectivement cette fois, à la recherche en amont d’un passage à gué. Nous le trouverons heureusement assez vite : de l’eau seulement jusqu’aux genoux mais avec un fort courant, donc cette fois en gardant chaussures et chaussettes pour conserver plus d’aisance qu’en traversant pieds nus. C’est ainsi que cette seconde étape m’aura vu traverser le Rio Tunel à trois reprises, deux fois avec la fameuse tyrolienne, puis une dernière, à gué et les pieds trempés.

La suite de l’itinéraire est à la fois difficile et grandiose. Progresser sur la lèvre terminale du glacier ne s’avère pas le plus pénible, loin de là. Cheminer, accompagné par les craquements sourds de la glace, sur ce sol bleuté, translucide, constellé de pierres et rayé de rigoles de fonte est au contraire à la fois superbe et fascinant. Ceci dit, une bonne partie de l’ascension se déroule sur des terrains morainiques, constitués de gros blocs, de pierres instables et de petits gravillons. De plus, la trace dédaigne la facilité des montées en lacets  et préfère s’élever droit vers le col. Au total, c’est simplement exténuant (et pas seulement pour moi, si j’en juge par la vitesse des autres). Par contre, quel spectacle ! Un immense glacier ourlé de cimes me donne la main droite tout au long de l’ascension. Le col, lui, n’a pas volé son nom : même par grand beau temps, il faut s’arque-bouter pour le franchir. On traverse ensuite un petit plateau de lacs. Et c’est alors que tu tombes à genoux : devant toi, ce n’est pas une mer, mais tout un continent de glace, le Hielo Continental Sur. Un infini de glaciers qui s’ouvre sur plus de 180 degrés, s’entoure d’une cour de cimes enneigées et se noie dans un horizon blanc. Une autre planète, une autre échelle, comme une cinquième dimension des montagnes. Et toi, chancelant de fatigue et ébloui de beauté. Il faudra bien cette interminable descente en pente douce jusqu’au campement pour te permettre de revenir lentement sur terre. Quelques tentes autour d’un petit lac : autant l’étape aura été dure, autant ce lieu sera reposant. C’est ici que j’ai rencontré David, un autre randonneur solitaire, venu d’Irlande.

Le jour 3 : El Passo Huemul (6 a 7h de marche)

Toute la matinée fut un réel enchantement. Un temps frais, lumineux et surtout sans vent (un vrai miracle, ici !). Un bon sentier qui se glisse d’alpage en alpage et de vallon en vallon, en balcon largement ouvert sur le glacier Viedma, une de ces longues tentacules que pousse autour d’elle la grande pieuvre glacée du Hielo Continental. C’est, en confort et en beauté, digne des Balcons de la Vanoise. Sauf qu’ici les glaciers sont en contrebas, à vos pieds, et non rétractés très haut au-dessus de vos têtes.

La suite se corse un peu avec l’ascension du Passo Huemul. Toujours la même caillasse et la même trace qui monte droit dans la pente, mais la dénivelée est bien moindre que la veille et surtout la vue depuis le col est époustouflante : sur un versant les immenses glaciers et sur l’autre les eaux gris-bleutées du lac Viedma, saupoudrées d’icebergs essaimes par les premiers. C’est le moment que choisit un ange pour passer en majesté. Simplement, ici, ils ont les ailes noires et s’appellent des condors…

Il ne restait plus, pour prolonger cette félicité, qu’à se laisser glisser paisiblement  jusqu’au bord du lac, où se trouve le troisième et dernier campement. Mais très vite il s’avéra hélas que le problème consistait précisément à éviter toute glissade ou dérapage : sur 400 mètres de dénivelée au moins, le sentier n’est plus en effet qu’un ravinement quasi vertical, cumulant gravillons roublards, branches traîtresses et même quelques cordes fixes plus que douteuses. Ajoutez à cette difficulté du terrain une température caniculaire pour la Patagonie (plus de 30° !). Je suis arrivé sur les rives du lac, épuisé et assoiffé comme un naufragé sur sa plage déserte. D’ailleurs, c’était le cas : nous n’étions plus que 4 tentes ce soir-là. Et ce ne sont pas les bruits de canonnade et d’effondrement de nos encombrants voisins les icebergs qui nous ont empêché de dormir…

Le jour 4 : le Lago Viedma (5 a 6h de marche)

Peu de dénivelée, une distance raisonnable et un sentier bien tracé : malgré la canicule, cette dernière étape aurait pu être sans histoire. Mais c’était compter sans l’ultime obstacle : de nouveau le franchissement du Rio Tunel, mais cette fois au niveau de son embouchure avec le lac Viedma. A ce niveau, il n’est plus un simple torrent, mais une large et puissante rivière, aux flots grossis par la brusque fonte des neiges en altitude. Deux moyens s’offraient en théorie pour le traverser : à gué en profitant des méandres étalés du delta ou bien grâce à la tyrolienne en place. 

Le drame s’est joué en trois actes.

 Acte 1 : je me dirige droit vers la tyrolienne, persuadé que la traversée à gué est rendue hasardeuse par la crue en cours. Arrivé sur place, je mesure immédiatement l’étendue du problème : la poulie n’a de corde de traction ni d’un côté, ni de l’autre et elle se trouve malheureusement sur la berge opposée. Faute de cordelette dans mon équipement, je dois donc traverser sur mon mousqueton et avec mon sac à dos. Je fais une tentative, mais me rendant compte très vite de l’extrême pénibilité de l’entreprise, je fais demi-tour au bout de quelques mètres.

Acte 2 : je pars explorer les branches du delta, pour voir si un passage n’est néanmoins pas envisageable. J’y passe presque une heure. En vain. Partout, le courant me paraît trop puissant. De toute évidence, la tyrolienne est incontournable. J’y reviens donc.

Acte 3 : lorsque j’arrive de nouveau sur place, c’est pour apercevoir mon copain David en train d’achever – visiblement non sans mal – la traversée de la tyrolienne sur mousquetons. Déjà convaincu que cette solution est incontournable, son exemple me pousse à l’imiter. Syndrome classique du mec perdu qui suit aveuglément et avec soulagement la première personne rencontrée en chemin… C’était d’une part tirer un trait sur notre différence d’âge et de puissance musculaire. C’était aussi nier ma tentative précédente et surtout ignorer la seule solution raisonnable, car nous n’étions encore qu’en début d’après-midi : attendre patiemment l’arrivée d’autres randonneurs, équipés eux d’au moins une cordelette pour rappeler la poulie sur la rive de départ. Je me suis donc lancé, pour me retrouver au beau milieu de la tyrolienne, totalement épuisé et incapable de continuer à progresser, surtout avec le poids de mon sac. Moment de panique, d’autant que personne ne peut me venir en aide. Une seule solution s’impose alors : me débarrasser de mon sac et essayer d’achever seul la traversée. Ce que je me résous à faire. Cela me sortira d’affaire, non sans mal, mais hélas sans sac.

Le bilan de ce fait divers :

– Une seule victime : mon vieux sac à dos et tout son contenu (tente, veste, duvet, réchaud, téléphone mobile, appareil photo et lunettes de vue). Tout ça pour l’absence d’une cordelette coûtant quelques Euros…

– C’est mon premier article publié sans une seule photo. Vous comprenez maintenant pourquoi…

– Une tyrolienne dont la poulie n’a pas une ou deux cordelettes de rappel (selon sa configuration) est inopérante et dangereuse. Le lendemain, avec David, nous sommes revenus sur les lieux pour rechercher mon sac à dos (hélas en vain) et pour installer une cordelette 8mm de traction de la poulie dans le sens usuel de parcours de cette randonnée. Et nous avons vu immédiatement à quel point elle rendait aux autres la manœuvre bien sûre et aisée (possibilité de traversée sur poulie pour les randonneurs comme pour les sacs)

– Tant les douleurs prodiguées avec assiduité par Miss Sciatique que cette erreur d’appréciation m’ont convaincu que le temps des randonnées de plusieurs jours en autonomie (donc avec portage d’un gros sac) était pour moi révolu. Je ne vis pas cette mésaventure comme un échec (j’ai parcouru intégralement la rando que je souhaitais faire, et je me suis sorti tout seul de ce mauvais pas), mais je la lis comme un signal d’alerte qu’il est sage de savoir entendre : il est temps de tourner la page. La pratique de la montagne doit rester non seulement un plaisir (ce qui n’exclut nullement de peiner et parfois de devoir se dépasser ) mais aussi un exercice de lucidité sur ses capacités physiques et psychiques, et sur leur évolution.

– Ce tour du Cerro Huemul est une magnifique randonnée et j’ai eu une chance infinie de pouvoir la parcourir par grand beau temps (quel dommage d’avoir perdu mes photos !). Ce circuit est certes moitié plus court que le « O » des Torres del Paine, mais bien plus sauvage, bien moins fréquenté et infiniment moins coûteux . Et il offre des vues vraiment sublimes sur les étendues glaciaires du Hielo Continental Sur. En bref, cette randonnée peut faire une belle dernière, un peu comme on dit d’une ascension qu’elle est une belle première.

– David ayant donné l’alerte grâce à sa balise GPS, j’ai bénéficié plus tard de  l’insigne privilège de regagner El Chalten dans le 4×4 dernier modèle des gardes du Parc National, sans avoir à faire du stop. On comprend mieux ensuite qu’ils n’aient plus le budget pour pouvoir équiper correctement  de cordelettes les poulies des deux tyroliennes du Rio Tunel…

Le Fitz Roy, le mec, le vioque et miss Sciatique

À Puerto Natales, nos chemins se sont séparés, Capucine et moi. La Bretonne s’en est retournée vers l’océan et l’irrésistible chant des sirènes. Le montagnard a dirigé ses pas vers El Chalten et les cimes du Fitz Roy. Je pensais être enfin peinard (c’est vrai que les Bretonnes sont insupportables et on comprend mieux pourquoi les Bretons prenaient si souvent le large). En réalité, c’est devenu bien pire. Je voyage en effet, non pas seul comme prévu, mais en trio : me voici dès lors accompagné d’un couple infernal constitué d’un côté d’un autre moi-même – le même, mais ruiné par l’âge – (que d’autres se sont chargés depuis longtemps d’appeler « le vioque »), et de l’autre, de sa fidèle et invisible compagne, Miss Sciatique. 

Le mec reste fidèle à lui-même. Il continue à rêver de treks en dehors des sentiers battus, de coins paumés et inaccessibles, et de bivouacs sauvages. C’est précisément le moment que choisit sournoisement Miss Sciatique pour rendre sa jambe droite insensible jusqu’au bout des orteils, ou pour lui coller deux barres bien douloureuses derrière les genoux (car, raffinée, ma nouvelle maîtresse sait varier les plaisirs). Un interminable débat s’instaure alors avec le « vioque » : souffrir ainsi à chaque démarrage, cela s’impose-t-il encore à ton âge ? La sagesse consiste-t-elle à serrer les dents et à poursuivre, ou bien à savoir renoncer en acceptant son vieillissement ? A quel poids de sac à dos peut-on fixer la frontière entre courage, lucidité et résignation ?

Pour le moment, j’ai tenté un compromis, en parcourant un petit trek de 3 jours aux étapes courtes (une demi-journée environ), prolongées chaque jour d’une randonnée de quelques heures sans portage. Ce trek relie les plus beaux belvédères autour du Fitz Roy. Les paysages y sont simplement grandioses, surtout lorsqu’ils acceptent de laisser tomber leurs pudiques voiles de nuages pour se livrer à un peu d’exhibitionnisme. Le problème, dans cette hypothèse ici toujours optimiste, c’est que le spectacle est alors aussi couru que les Folies Bergères et les sentiers aussi encombrés que le tour du Mont Blanc…

Après cette dure épreuve, histoire d’entretenir ma misanthropie ordinaire, je suis allé, cette fois leger et pour la journée, me consoler en faisant le plein de solitude à une vingtaine de kilomètres d’El Chalten, dans la réserve des Huemuls. Je n’y ai effectivement rencontré, le mauvais temps aidant, ni un chat, ni même le moindre puma. Mais cela m’aura tout de même coûté 860 pesos de minibus et 300 de plus pour l’entrée dans la réserve (au total, la bagatelle de 27 Euros pour une  rando). Car nous sommes en Argentine en plein paradis neo-liberal. D’un côté, on réduit le budget des parcs nationaux, comme ici celui de Las Glaciares. Cela implique de concentrer la fréquentation sur quelques itinéraires incontournables tout en fermant au public nombre d’autres sentiers autrefois accessibles. Ceci dit, l’accès du parc comme les campings en zone centrale restent encore gratuits, donc accessibles à tous, et en particulier aux jeunes (comme votre serviteur !).

De l’autre, les propriétaires des grandes estancias alentours ont vite compris que la nature protégée pouvait se vendre, et ceci d’autant mieux que le reste de la planète était de mieux en mieux ravagé. Les réserves  privées se multiplient donc et vendent un nouveau produit de luxe réservé aux plus friques : la nature sauvage. Dans la réserve des Huemuls, l’entrée est à 300 pesos par personne, mais une nuit dans son refuge privé de Puerto Cagliero s’élève tout de même – altitude oblige – à 6700 pesos pour deux personnes (sans les repas) : presque 80 Euros par personne… À ce tarif, les sentiers peuvent être bien entretenus et le sourire du personnel compris…

Voici où nous en sommes, moi et « le vioque ». Attendant patiemment le retour d’un semblant de beau temps. Tenté et cependant perplexe devant un trek sauvage et grandiose de quatre jours, le tour du Cerro Huemul  (rien à voir avec la réserve privée évoquée plus haut). Je vais tout au moins, je pense, y faire une tentative. Si c’est trop dur et trop long, je reviendrai humblement sur mes pas. Et puis, il faut bien que je sache au final lequel des deux a raison : le mec ou le « vioque » ? Car jusqu’à quel point faut-il se battre contre soi-même ? Ce qui a du sens, est-ce la quiétude du repos ou bien la rage de vivre ce qu’on aime jusqu’à son dernier souffle ? La sagesse est-elle dans l’acceptation ou bien dans l’action ?

Bisous du randonneur un rien délabré.

Ainsi tourbillonnent les vents de Patagonie…

Jusqu’à l’ultime jour de l’année, les vents de Patagonie s’étaient montrés  pour moi plutôt sereins et favorables. Tout a changé avec l’arrivée de mon amie Capucine à Ushuaia. Il faut dire qu’elle est elle-même un pur concentré de tourmente bretonne, ravie de venir en découdre – pour la troisième fois – avec les tourbillons sauvages des vents de Patagonie. Récit d’un voyage contemplatif soudain bousculé par l’arrivée d’une perturbation force 7 (cad « avis de grand frais » pour les ignorants des choses marines).

Il faut dire dès le départ que pour moi le vent avait commencé à tourner avant la fin de l’année. Échaudé par ce soir de Noël où je m’étais retrouvé comme des dizaines de touristes à la recherche désespérée d’un restau ouvert dans Ushuaia, j’avais pris soin, pour cette soirée du Jour de l’An, de réserver une table dans l’un de ces petits établissements sympas qu’affectionne tant le Guide du Routard Futé. Et grand seigneur comme toujours, je n’avais pas tiqué devant le prix du menu de réveillon. C’est qu’il s’agissait ce soir là non seulement de célébrer l’année nouvelle avec faste, mais surtout de placer les débuts de notre voyage commun sous les auspices les plus favorables. Hélas, en dehors de son prix, le menu de fête ne différait guère de celui des jours de semaine que par une coupe de mauvais mousseux, un cotillon pour chacun et un service rendu encore plus lymphatique que d’habitude par la sacro-sainte nécessité d’attendre le minuit fatal. C’en était bien trop pour mon tourbillon breton. Nous nous sommes donc éclipsés bien avant l’heure officielle du crime… 

Coupables d’avoir ainsi franchi l’année aussi subrepticement qu’on passe à l’acte, il ne nous restait plus qu’à prendre la poudre d’escampette. Poussés par les bourrasques qui soufflaient sur le canal de Beagle, nous avons fui vers les rivages les plus désolés de la Tierra de Fuego. Récit succinct de cette grande évasion…

Épisode 1 : l’Atlantique

Remonter vers le Nord en suivant la route nationale 3, la seule grand-route de toute la région, la seule bitumée, celle qui, en vous conduisant droit à la fin du monde, a fait la célébrité d’Ushuaia. Une fois dépassées les montagnes, la quitter discrètement sur la droite pour une pauvre route en terre dénommée, allez savoir pourquoi, “Ruta complementaria A”. Ensuite, impossible de se tromper : c’est toujours tout droit sur plus de 40 kilomètres. D’ailleurs il n’y a qu’un seul misérable embranchement, fermé d’une barrière et sans la moindre indication, ce qui suffit à dissiper la moindre hésitation. La route se déroule interminablement de vallées en collines, et de forêts en immenses pâturages (veaux, vaches, chevaux et guanacos). On y rencontre deux vastes haciendas, et même un poste de police abandonné auquel il serait totalement vain de chercher une quelconque raison d’être. On peut même, le cas échéant, y croiser en chemin une ou deux autres voitures, voire même, pourquoi pas, un cavalier. Au cas où vous sentiriez perdus à travers ces vastes confins, il reste un repère infaillible, quoique destiné primitivement aux marins : sur la pointe du Cap San Pablo, face à l’Atlantique, un petit phare présomptueux que les tempêtes ont penché aussi fort que la Tour de Pise, s’échine encore à baliser la route des voyageurs. En vain, d’ailleurs : en témoigne, échouée au centre de la baie, l’impressionnante  silhouette rouillée du Desdemona. Histoire de mettre une touche finale à la désolation des lieux, l’hôtellerie San Pablo qui promettait sans mentir une vue imprenable sur la mer et sur l’épave a elle aussi fait naufrage et coulé depuis longtemps. Elle n’est plus aujourd’hui qu’un nom sur la carte Michelin…

L’aventure ne se termine pas là pour autant. Car notre piste se poursuit le long de l’océan sur encore une quarantaine de kilomètres. Elle ne s’achève définitivement que devant la barrière fermée de l’hacienda Maria Luisa. Au-delà, il faut poursuivre à pied, à cheval ou en quad… Jusqu’à l’Estancia Policarpo, pas moins de 80 kilomètres de côte sauvage  vous attendent encore, et pour atteindre l’extrémité de la péninsule de Mitre, rajoutez-en vingt-cinq de plus… Nous avons parcouru à pied à peine le dixième de cette distance, longeant la mer en suivant le sommet des falaises, dans un paysage de plus en plus dénudé et austère au fur et à mesure de notre progression vers le Sud. Nous n’avons vu personne de toute la journée et, marée basse oblige, même  l’océan Atlantique semblait s’être retiré très loin au large, abandonnant cette côte à sa nudité et son infinie solitude…

Le lendemain, pas d’autre choix que de revenir sur nos pas. Tout au moins jusqu’à cet humble et unique embranchement dédaigné à l’aller. Nous voici donc embarqués sur une mauvaise piste dont la seule vertu était de se diriger a priori vers la mer, ce qui, aux yeux de mon corsaire Breton, suffisait en soi à rendre le détour incontournable. Au bout d’une vingtaine de kilomètres, une barrière marquait l’entrée d’une estancia. Nous avons poursuivi à pied à travers les collines jusqu’à atteindre de nouveau le rivage, ici beaucoup plus boisé, ce qui en accentuait encore la sauvagerie. La fréquentation touristique se limitait manifestement à quelques vaches arpentant une Promenade qu’il serait malvenu ici d’appeler « des Anglais », en égard au chauvinisme des Argentins, grièvement blessé depuis la guerre des Malouines. C’est ici que s’acheva le premier épisode de notre série « la Terre de Feu ».

Épisode 2 : les lacs 

Après tant de solitude et d’âpreté, nous avions grand besoin d’un peu plus d’humanité. Nous avons donc quitté l’austérité du littoral atlantique et gagné la région des grands lacs qui parsèment tout le centre de la région. Cela s’avéra une riche et brillante improvisation. 

Certes, sur la rive de notre premier lac, le lac Yehuin, l’auberge du même nom n’était plus qu’un lointain vestige historique. Certes, sur les berges de notre second lac, le lac Fagnano, l’hosteria, bien que pompeusement baptisée « Sur 54 Lodge » s’apprêtait visiblement, avec ses dix clients au plus fort de la saison, à subir le sort fatal de ses prédécesseurs. 

Mais c’était le week-end et les citadins des deux villes environnantes (Ushuaia et Rio Grande) avaient colonisé en camping sauvage toutes les rives lacustres accessibles en voiture. Après deux bivouacs seuls face à l’immensité Océane, nous nous sommes donc retrouvés immiscés entre familles nombreuses, cannes à pêche, feux de bois, grillades et sonos disco du Samedi soir. Mais tout ceci respirait la gentillesse, la discrétion et revêtait un côté bon enfant… Nous nous sommes par ailleurs bien sortis des différentes épreuves d’initiation réservées aux novices. La première, et pas la moindre, était d’atteindre notre emplacement de camping avec notre bagnole sans l’embourber dans les ornières et sans briser les fragiles ponts de bois. La seconde consistait à ne surtout pas refuser un hamburger géant arrosé de Coca-Cola à trois heures de l’après-midi, sous prétexte que nous venions juste de déjeuner : en Argentine, refuser de la viande grillée ne se fait tout simplement pas, et ceci quelque soit le moment de la journée. Ainsi le second épisode de notre série faillit-il s’achever sur une indigestion.

Épisode 3 : le canal de Beagle

Nous étions Dimanche après-midi. Pour aider ses ouailles à s’arracher aux plaisirs bucoliques des bords de lacs, Eole souleva une petite brise Patagone arrosée d’une fine mitraille de grésil. La température chuta brutalement jusqu’aux alentours de zéro. Les sommets alentours se drapèrent dans leurs capes blanches. Tout le monde battit prudemment en retraite… Nous trouvâmes refuge sur les rives du canal de Beagle, dans un hameau de pêcheurs, Puerto Almanza. Une petite guinguette à fruits de mer,  « la Sirène et le Capitaine » y propose deux chambres dans une petite “cabaña ». Certes, une fois le chauffage au gaz coupé, notre cabane tourna vite au congélateur, mais nous étions à l’abri du vent et de la pluie. Surtout, l’ambiance du lieu était naturellement à la gentillesse et cela valait bien tous les palaces moroses d’Ushuaia. 

Au matin, grand beau temps. Nos hôtes débarquent en kayaks pour préparer le petit déjeuner. Nous partons ensuite le long du littoral, d’abord en voiture, puis à pied. Avec cette fois, la tente, les duvets, le réchaud, une journée de nourriture et la volonté de remonter la côte le plus loin possible vers l’Ouest (en direction d’Ushuaia).

A l’heure du déjeuner, nous atteignons une Estancia abandonnée, Puerto Remolino. Son quai aux planches disjointes attend toujours l’arrivée du navire, le Monte Farniento, échoué au centre de la baie. Une antique machine à vapeur rouille une retraite heureuse, abandonnée au milieu des champs de fleurs. Mais à l’horizon, au-dessus des montagnes d’Ushuaia, les cieux se plombent…

Plus loin, il faut franchir un torrent. Par paresse, je ne me déchausse pas et tente la traversée, laquelle se finit évidemment par une culbute fatale… Me voici complètement trempé, juste au bon moment, celui où le vent se lève et où la pluie l’accompagne en chantant. Heureusement, quelques kilomètres plus loin, nous dénichons un abri, empilement improbable de vieilles planches et de tôles ondulées. Dehors, la pluie et le froid s’installent et font comme chez eux. Mais peu importe, il y a du bois en abondance, et un poêle ingénieux, bricolé à partir d’un vieux fût métallique. Cette cabane déglinguée sera finalement pour moi notre plus beau bivouac.

A l’aller comme le lendemain sur le trajet de retour, nous n’avons pas croisé âme qui vive… La Patagonie, c’est juste cette perception d’une infinie solitude au cœur d’une nature que nous ressentons comme originelle.