Le jardin du Roy

Ce matin, j’avais de nouveau des fourmis dans les jambes et l’irrépressible envie de partir découvrir le monde. Bien que n’ayant pas affronté l’hiver du haut de mon perchoir à corbeaux, j’ai eu soudain le désir vital de rompre l’encerclement que m’imposaient encore les récentes chutes de neige. J’avais faim de sentiers, d’herbe tendre, d’arbres en fleurs, de couleurs, bref, tout simplement de printemps.

Je suis donc descendu des cimes pour rejoindre tout en bas de ma vallée un lieu que j’aime particulièrement : les grès d’Annot. Je trouve dans ce terrain de jeu sauvage tout ce que j’aime : des sentiers solitaires, des vallonnements secrets, des crêtes ouvertes sur des cimes lointaines, et même plus : des rochers ronds comme des corps de femmes, des arches donnant à la forêt des allures de cathédrale, de mystérieux abris sous roche et des vires à donner le vertige…

J’ai marché seul, émerveillé, toute une longue journée. En soirée, je suis arrivé dans l’un des sites les plus célèbres des grès, d’oppressants passages étroitement sertis dans la pénombre des parois. Les dernières neiges faisaient ruisseler l’eau de fonte sur les pans de falaises, et les derniers rayons du soleil la transformaient alors en longues draperies scintillantes. Ces lieux magiques sont la Chambre et les Jardins du Roy. Ils portent évidemment de très vieilles légendes. Mais nul doute n’est permis : ce soir-là, le roi, c’était bien moi. D’ailleurs, sur mon passage s’inclinaient partout le sourire gracile de ces princesses que l’on appelle asphodèles…

« Mais comment leur dire ? » (*)

Aujourd’hui, j’ai enfin fait le deuil de mon dernier voyage et commencé à préparer pour de bon le prochain (cette fois – on se calme avec l’âge – ce sera pour trois mois seulement).

Pour celà, j’ai commencé par relire une grande partie du journal tenu sur mon blog tout au long de mon périple. Non sans un brin d’admiration narcissique, je l’avoue, mais aussi, plus étrangement, avec comme un zeste d’incrédulité, d’extériorité. Un peu comme si le mec qui raconte toute cette aventure, ce n’était pas vraiment moi, ou bien alors un autre moi planqué derrière celui que j’incarne au quotidien… Ensuite j’ai relu longuement les pages de la “La longue route” de Moitessier. Pas pour préparer ma reconversion en marin voyageur – je ne connais rien à leur jargon – mais celà m’a aidé à mieux comprendre le pourquoi du type parti seul danser sur son petit vélo à travers le désert d’Atacama.

 

Mon prochain voyage sera bien sûr le prolongement du précédent, et en même temps il en sera radicalement différent.

Certes, je repars au Chili. Pour un voyage aussi insensé que le précédent, puisque je n’ai jamais mis les pieds sur un voilier et qu’il s’agit de naviguer pendant un mois et demi dans les canaux de Patagonie. Mais lorsque j’ai quitté Arica au petit matin, pouvais-je être certain d’atteindre un jour Uschuaia, 4000 km plus au Sud ? Une chose me semble aujourd’hui évidente : si j’avais su avant de partir ce qui m’attendait réellement, je n’aurais jamais donné le premier coup de pédale. Mais il y a en moi, je l’admets aujourd’hui, le besoin de m’aventurer sur des chemins étranges, poussé par des désirs profonds issus de mon enfance et longtemps refoulés au nom de “l’âge de raison”. Or, je découvre maintenant – un peu tard sans doute – que pour être vraiment en accord avec moi-même, j’ai besoin, pour me sentir vivant, de vibrer de temps à autre à l’intensité du déraisonnable.

Après cette odyssée marine, dont nul ne sait si elle se terminera glorieusement, faisant de moi un vrai pirate des mers du Grand Sud (j’irai alors couler les gros bateaux de croisière !!!), ou bien au contraire fort piteusement, noyée dans les hoquets de mes vomissements et de ma peur, j’ai décidé de repartir à vélo (si du moins Rossinante veut encore de moi !). Ceci ne devrait surprendre personne. Par contre, il s’agit de tout sauf d’un nouveau challenge. Je ne veux pas tenter une seconde traversée du Chili, de l’Altiplano ou de la Patagonie. Tout au contraire, il s’agit d’un projet minimaliste – une toute petite boucle (700 à 800 km seulement) au départ de Puerto Montt, me permettant de découvrir l’île de Chiloe puis, en face, le tout début de la Carretera Austral (que je n’ai pas parcouru cette année).

 

Ce que je veux savourer, c’est le plaisir de retrouver un pays déjà connu, et de rentrer davantage dans son intimité, à travers l’une de ses plus belles régions. Je souhaite explorer chaque recoin de cet archipel, ses villages, ses plages, ses îlots perdus, ses parcs nationaux. A vélo (pour la liberté), en bateau (pour les îles), aussi bien qu’en rando (pour la nature sauvage). En m’accordant, davantage encore que cette année (si c’est possible) le privilège inouï de prendre tout mon temps, et même le risque de ne pas réussir à boucler  la boucle et le programme (ce qui serait un vrai crime en matière de tourisme)…

Je dois vous laisser pour retourner préparer le chantier de mon château d’Estenc. Tout à la fois sédentaire et nomade : c’est décidément compliqué, la vie d’un TDI (**)…

(*) « Comment leur dire que les bruits de l’eau et les bruits du silence et les bulles d’écume sur la mer, c’est comme les bruits de la pierre et du vent, ça m’a aidé à chercher ma route. Comment leur dire toutes ces choses qui n’ont pas de nom… leur dire qu’elles me conduisent vers la vraie terre. Le leur dire sans qu’ils aient peur, sans qu’ils me croient devenus fou. » (in « La longue route » de Bernard Moitessier)

(**) TDI : Ce n’est pas Turbo Direct Injection, mais Trouble Dissociatif de l’Identité. Ca sert à quelque chose d’avoir une fille dans la psychiatrie, ah, ah !

La Caperucita y el Lobo (*) (Valparaiso)

Le centre ville de Valparaiso est gris et réellement moche. Le jour, c’est un circuit de course pour les « colectivos”, ces minibus qui sillonnent la ville à toute vitesse dans un concert ininterrompu de klaxons, de crissements de pneus et de couinements de freins. La nuit, c’est le territoire des grands méchants loups, et il parait qu’il ne vaut mieux pas y traîner, surtout dans le quartier du port, sinistre et à demi-abandonné…

Il y a bien, le long de la mer, une nouvelle « promenade » dont l’ambition non dissimulée est de donner à la ville des allures de Riviera niçoise. Mais même si, à l’autre bout du « paseo », Viña del Mar, station chic et toc, se prend quelques jours par an pour la rivale de Cannes, la promenade de Valparaiso, coincée entre la route, la voie ferrée et des entrepôts en ruines n’offre d’autre attraction réelle qu’un minuscule port de pêche, avec les lions de mer, mouettes et pélicans dont il assure la subsistance.

Non ! Pour découvrir et aimer Valparaiso, il suffit tout simplement de monter. Le long de rues très pentues. Par des escaliers et des ruelles sombres. Enfin, lorsqu’ils veulent bien fonctionner, par d’antiques funiculaires et de vénérables ascenseurs.

La vraie ville est là. C’est ce fouillis inextricable de maisonnettes en bois accrochées désespérément de tous leurs fragiles piliers aux pentes des collines. De bric, de broc et de tôle ondulée, ou bien de facture classique et bourgeoise, restaurées à grand coup de fric par les promoteurs ou bien dévorées par les incendies, elles forment partout ce dédale en pente, coloré, anarchique et joyeux qu’est la ville de Valparaiso.

De plus, les peintres de rues se sont emparés de ce territoire pauvre, marginal et délaissé, et en ont fait en quelques années l’atelier d’une création foisonnante, œuvre à la fois collective et individuelle. C’est le défi éclatant de la couleur jeté comme un pavé au beau milieu d’un bidonville : romantique à souhait. Le petit port des pauvres est ainsi devenu une galerie d’art populaire dont les œuvres s’accrochent à chaque coin de rue, et c’est ce qui fait aujourd’hui, à juste titre, son attrait touristique.

De ce fait, en dehors de la maison de Pablo Neruda et de son beau jardin, Valparaiso ne se visite pas. Elle se flâne, les yeux écarquillés, de ruelles en ruelles, de surprises en surprises, et de collines en collines. Le petit chaperon peut y déambuler le nez au vent, en toute insouciance, à condition cependant de ne pas s’aventurer trop loin ou trop haut comme la chèvre de Mr Seguin. Car les quartiers qui s’étalent jusqu’aux sommets des collines restent encore peu fréquentables pour les petites filles à la recherche de selfies inédits.

La ville est ainsi, fascinante et déconcertante, telle une tzigane misérable, mais pleine d’allure, drapée dans ses frusques colorées. Elle affiche ostensiblement et sans pudeur toutes les contradictions du Chili d’aujourd’hui : le contraste entre les riches et ceux qui survivent en vendant des bricoles sur le trottoir, la spéculation immobilière qui fleurit sans vergogne sur le territoire des quartiers populaires, les équipements publics aussi grandioses qu’inutiles, et le fouillis aussi gracieux qu’inextricable des lignes électriques ou téléphoniques.

Et tout cela palpite dans la douceur tiède du Pacifique, dans l’attente inexorable du tremblement de terre qui viendra un jour rebattre les cartes de la ville. Romantique au possible, vous dis-je. L’une des ruelles à d’ailleurs délimité « una zona de abrazos” ( un emplacement pour les baisers). De plus, ma pension s’appelait La Bicyclette et ma terrasse de restaurant préférée « La Caperucita y El Lobo ». Vous l’aurez compris depuis longtemps : Valparaiso, j’ai passionnément aimé.

(*) le petit chaperon et le loup