CORSICA SERIES

1er Avril 2022 – TOULON – BASTIA

Premier Avril. Rien à voir pourtant avec une farce ou une blague douteuse. D’ailleurs, aucun doute n’est permis ce soir : le seul déplacé qui embarque sur le ferry pour Bastia, c’est bien moi. L’ami Fred, fidèlement, veille à la manœuvre et nous largue avec nos deux vélos sur les quais de Toulon. Il y règne un vent à démâter n’importe quel navire. Nous ne le savons pas encore, mais ce ne sont que les prémisses de ce qui nous attend en Corse. Le grand souffle de l’aventure, en quelque sorte… Le tout est plutôt de savoir où se niche la véritable aventure. Car pour une fois je ne pars pas seul, mais avec une charmante compagne de voyage, rencontrée sur un site bien connu de rencontres écolos. A ce stade de l’histoire, seul l’avenir peut dire si nos cotisations réciproques auront été un bon investissement affectif ou rien qu’une farce de 1er Avril … Mais bon, c’était déjà trop tard pour nourrir des regrets : les amarres étaient larguées et les dés jetés.

2 Avril 2022 – BASTIA

Il pleut sur Bastia. Il neige sur les hauteurs qui dominent la ville. De sombres nuées plombent le ciel. La ville revêt au petit jour le charme lugubre d’un port breton en hiver… Il fait un temps à ne pas mettre un cycliste dehors, sauf peut-être escorté d’un Terre Neuve dressé au sauvetage en mer. C’est le moment opportun que choisit le dérailleur de ma nouvelle compagne d’aventure pour pousser son petit caprice. Bon ! Ce n’est après tout que le premier test pour une équipe qui est encore loin de constituer un tandem :  rester aussi flegmatique qu’un Corse devant un fourgon de CRS, analyser (très froidement) le problème, tenter une réparation de fortune, et finir par dénicher providentiellement le seul marchand de cycles du centre-ville (« Cycles 20 » pour mieux le dénoncer).

Cette divertissante péripétie de mise en jambes nous ayant ouvert l’appétit, nous sommes logiquement tombés du premier coup sur le plus corse des petits restaus de la ville. C’est à la lumière de ce genre de pseudo-hasards heureux que nous nous sommes découverts un premier penchant commun : celui d’être tous les deux de fins museaux, autrement dit des gourmands. Chez Adeline, nous nous sommes vus attribuer la dernière table libre, et tant pis si elle était par ce froid juste à côté de la porte (toutes les autres tables étant occupées par les habitués, j’allais dire par « la famille »). Adeline (« Chez Ada ») restera mon meilleur souvenir de Bastia.

L’après-midi fut écourté par de vigoureuses et convaincantes averses de grêle, nous forçant à abréger la visite de la citadelle et à nous réfugier dans l’appartement généreusement mis à notre disposition par des amis corses. Un bijou perché sous les toits, au milieu des nids de mouettes et juste au-dessus du vieux port, mais défendu par quatre volées d’escalier presque aussi raides qu’une piste de bob.

3 Avril 2022 – BASTIA – VENZOLASCA (38km +200m)

Il fait plus que frais, ce matin, mais l’étape commence par une romantique promenade de bord de mer. Et puis, plus rien ne nous tombe sur la tête, même pas le ciel qui, ce matin, s’est lavé la frimousse. Hélas, ce qui pouvait presque prétendre au rang de piste cyclable s’achève en impasse au bout de quelques kilomètres à peine et pas d’autre issue alors que d’enfiler la route à quatre voies jusqu’au stade de Furiani. Ensuite, c’est heureusement plus plaisant : une route certes fréquentée, mais bordée d’une allée cyclable, fait le tour de la lagune de Biguglia, classée en réserve naturelle. Même si le soleil repousse inexorablement les assauts de la neige, les montagnes en robes de premières communiantes nous lancent des oeillades époustouflantes par-dessus le miroir de l’étang.  C’est simple : on se croirait presque revenus au Cap d’Antibes, avec les Alpes enneigées en toile de fond !!!

Nous déjeunons sur le parvis de la belle et sévère église romane de La Canonica (début du XIème siècle). La fin du parcours est bien moins excitante, qui nous ramène pour quelques kilomètres sur la grande route. Un dernier rond-point et nous quittons définitivement (ou presque) la civilisation, en empruntant la départementale qui s’élève vers notre premier village perché, Venzolasca. Nous ne dépasserons pas aujourd’hui les 150m d’altitude, mais nous pénétrons tout de même immédiatement dans la Corse des montagnes, celle des petits villages, celle des petites routes aussi tortueuses que désertes, celle des paysages mariant mer et montagnes, celle que nous sommes venus rechercher.

4 Avril 2022 – VENZOLASCA – ROCCA SOPRANA (38km +1130m)

Une route qui serpente et s’élève doucement en s’ouvrant à gauche sur la mer et sa ligne rectiligne d’horizon et à droite sur les découpes acérées des crêtes enneigées. Un premier col, celui de Sant’Agostino et nous voici déjà à presque 700m d’altitude. Et puis, sur chaque éperon ou replat de terrain, une église, un hameau… Tiens ! Deux vélos chargés, abandonnés devant le café du village ! Nous y rencontrons deux jeunes femmes voyageant elles aussi en deux roues, en dépit des rudes conditions météo. Un thé partagé, quelques minutes d’échanges chaleureux : tout ce qui fait le bonheur du voyage à vélo (prendre toujours le temps de…), tout ce qui dissipe le froid de la route, avant que les nôtres ne se séparent de nouveau.

Déjeuner au chaud est aujourd’hui impératif mais nous impose un petit détour par le village de La Porta, où se trouve le seul restau ouvert du coin, « U Franghju ». Les patrons seront aux petits soins pour nous, d’autant que nous sommes leurs seuls clients : leur cuisine est un vrai régal !  Pour expier ces abus gourmands nous attend la rude montée de notre troisième col de la journée, la Bocca di U Pratu, à presque 1000m d’altitude. Et comme il ne faut jamais bouder son plaisir, je m’accorde celui d’oublier un gant au pied de l’ascension (ah, la photo…), ce qui me vaut une seconde tournée gratuite de montée. Mais le vent et le froid sont tels aujourd’hui que descendre est presque plus pénible que grimper, même avec un gant retrouvé !


Heureusement, nous sommes presque arrivés au terme de notre étape, le hameau perdu et perché à 950m d’altitude de Rocca Soprana, au-dessus de Morosaglia. Quelques maisons en ruines, quelques autres restaurées, une table et des chambres d’hôtes, enfin tout autour une vue immense ouverte sur les montagnes… Et puis demain, il fera beau : le jeu des nuages nous en fait ce soir la solennelle promesse.

5 Avril 2022 – ROCCA SOPRANA – FAVALELLO (45km +640m)

Chose promise, chose due : ce matin, le soleil est revenu à la bonne humeur. L’itinéraire est une route en balcon qui enchaine les petits cols les uns après les autres et le long de laquelle se succèdent une multitude de villages et de hameaux. Au long de la journée (l’étape est courte), nous nous offrons le luxe de quelques détours aussi gratuits qu’inutiles pour rendre visite à certains d’entre eux : Castineta, Loriani, Alando. Routes et villages sont déserts. Notre seule vraie rencontre de la journée est celle d’un berger philosophe qui se laisse mener par son troupeau de brebis bien plus que le contraire. Nous croisons par ailleurs sur la route davantage de cochons et de vaches en liberté que d’humains à pied ou à quatre roues. Le soir, nous sommes redescendus à 300 m d’altitude et nous voici à 9 kilomètres seulement de Corte.

6 Avril 2022 – FAVALELLO – VEZZANI (45km +1120m)

Le lendemain, il faut commencer par remonter ce que nous avons dévalé la veille pour atteindre le village d’Erbajolo, perché à 750m. Une belle route en corniche nous conduit ensuite au village d’Altiani. Dans un coin de la petite place, un bar (le Sansonetti) est providentiellement ouvert : nous nous y engouffrons car il est temps de déjeuner. Le patron qui allait fermer l’établissement appelle son épouse à la rescousse pour nous sauver de la famine. C’est à leur seule gentillesse que nous devrons de repartir le ventre plein. Compréhension et empathie pour des touristes voyageurs, mais surtout volonté de maintenir ouvert le dernier foyer de vie et de rencontre de leur communauté villageoise. Chapeau !!!

Une belle descente ensuite, pour traverser – privilège des piétons et des cyclistes – le Tavignano sur le pont génois d’Altiani (XIVème siècle). Suivent les seuls trois kilomètres de route nationale de notre traversée de la Corse (enfin, presque !). La fin de cette étape est une belle remontée vers les villages de Noceta et Vezzani (800m d’altitude), pimentée par le retour du mauvais temps : c’est sous une pluie glaciale que nous parvenons jusqu’aux petits chalets de notre hôte du soir, lequel, ému par notre situation de pénurie alimentaire (l’épicerie de Vezzani était fermée), nous évite la famine (pour la seconde fois de la journée !) à grand renfort de saucisson et de fromage : vive la Corse !!!

7 Avril 2022 – VEZZANI – GHISONI (30km +510m)

Une courte étape, avec un fait divers qui illustre à merveille le climat en Corse dès lors que l’on sort des sentiers battus. Pour passer d’une vallée à l’autre, le petit col de Cardo. Hélas, la route est fermée pour travaux et la déviation nous impose 15 kilomètres supplémentaires au vu de la carte. Nous décidons donc, en bons Français indisciplinés, d’ignorer l’interdiction et de tenter notre chance. Mais 2 kilomètres plus loin, la route est bel et bien fermée de grands grillages infranchissables. Nous parlementons avec les ouvriers et ce sont eux qui finalement nous aideront à franchir le barrage. Merci, les gars, et vive le vélo ! Que dire de plus, sinon que la route qui remonte ensuite les gorges de l’Inzecca et des Strette est magnifique.

8 Avril 2022 – GHISONI – SERRA DI SCOPAMENE (69km +1140m)

C’est notre plus longue étape puisqu’elle implique de franchir deux cols : celui de Verde (1289m) et celui de la Vaccia (1193m). Mais tout ce dont je me souviens, c’est que ce fut splendide tout du long même si la descente du premier col fut le théatre de notre premier et seul différent à propos de l’itinéraire : Il était dix ou onze heure du matin et ma compagne était irrésistiblement attirée par le village le plus proche, dans l’espoir (fou) d’y trouver un petit café accueillant et un grand chocolat chaud… Heureusement le soleil vint à ma rescousse, dissipant ses fantasmes de réchauffement non climatiques, et, quelle chance, nous avons même eu la chance de dénicher ensuite un petit restaurant ouvert à Zicavo. Quant au gîte d’étape de Serra di Scopamène, dont nous étions les seuls clients, que dire sinon un merci grand comme çà à Sabrina, sa gérante, pour son accueil ?

9 Avril 2022 – SERRA DI SCOPAMENE – L’OSPEDALE (33km +450m)

Sainte Marie, une petite chapelle romane du XIème siècle blottie au bout d’un chemin creux bordé de vieux murs. Des angelots baroques y folâtrent gaiement sur l’autel : il faut dire qu’il fait si beau ce matin… A la sortie du village de Quenza, un panneau excite notre curiosité : il nous fait découvrir un joli jardin, orné de sculptures contemporaines. Hélas, notre époque qui a tout pour nous rendre heureux, parait hantée par la mort, figurée dans plusieurs œuvres. Les humains ne sont plus que de froids androïdes. Mais où est donc passée la gaité des anges ?


Après avoir franchi la Bocca d’Ilarata (991m), nous abandonnons nos vélos (en les cachant derrière les toilettes !) et partons pour une belle randonnée jusqu’à la cascade de la Piscia di Gallu (la Pisse du Coq !). Le site est beau et après le mauvais temps des jours précédents, la chute d’eau s’est muée en une cataracte grondante. Mais ce sont surtout les vues sur la mer et les rochers transformés en sculptures par l’érosion qui font le charme de cette balade.   


Quand nous retrouvons nos bécanes, nous ne sommes plus seuls : le vent s’est invité, assez violent pour provoquer quelques belles embardées, surtout sur les rives du lac d’Ospedale. C’est le moment que choisit ma compagne pour tenter une échappée : pour échapper aux ardeurs d’Eole (ou bien aux miennes ? Je vous laisse le choix…), elle plonge dans la descente sur Porto Vecchio comme si elle avait le diable à ses trousses. Emportée par la vitesse, elle dépasse le gite du village sans même le voir.  Ce n’est qu’un kilomètre ou deux plus loin que je parviens à stopper son élan : il ne reste plus qu’à éclater de rire et à remonter… Quelle belle journée !

10 Avril 2022 – L’OSPEDALE – SOTTA (30km +180m)

Pour éviter la circulation automobile de cette journée électorale, nous nous glissons sur les petites routes de l’arrière-pays de Porto-Vecchio, rejoignant Sotta par le village de Muratellu. L’après-midi, un petit tour à la plage et autour de la Punta di a Chiappa ne nous épargnera cependant pas quelques tronçons de route nationale. Après une semaine de solitude sur les routes de montagne, la côte nous parait soudain bien fréquentée ce Dimanche. Heureusement les chemins de traverse, bordés de chênes-liège, de vignes ou de garrigues restent un pur enchantement….

11 Avril 2022 – SOTTA – BONIFACIO AR (48km +830m)

Ce contraste entre nationales infernales et petites routes paisibles, nous le vérifierons encore le lendemain, notre dernier jour de vélo, en allant visiter Bonifacio en aller-retour : dix kilomètres de ligne droite sur la N10, c’est bien assez pour saturer !!!  Et Bonifacio ? Site grandiose et cité pleine de caractère, mais déjà assaillie par les premières vagues de touristes… Je n’ose m’imaginer ici à vélo en pleine saison. Il est temps (hélas) de prendre le chemin du retour…  

L’an prochain, nous partirons de Bonifacio ou de Propriano pour aller découvrir la Sardaigne. Et tant pis pour le vent ou le froid, mais ce sera comme cette année, en Avril, c’est-à-dire …juste  avant tout le monde et surtout seuls tous les deux !

SHADOW LIFE

C’est une BD réservée aux plus de 77 ans. Je l’ai donc lue en cachette, ajoutant le plaisir de la transgression à celui de la lecture. Car, inutile de le cacher, je me suis régalé en découvrant ce manga canado-nippon à nul autre pareil. Il faut avouer que son héroïne n’est pas sans me rappeler ma propre mère … et chacun sait que les mâles restent d’éternels petits enfants à la recherche de leur maman. Sauf qu’ici, Kumiko n’a pas deux garçons, mais trois filles (ce qui est, vous me l’accorderez, bien plus fâcheux). D’ailleurs, la preuve : ses filles ont décidé  – évidemment pour son bien  –  de la placer dans une maison de retraite ORPEA , « les Pâturages Verts », le genre d’établissement où les places sont chères à tout point de vue (« Tu sais que çà faisait trois ans que tu étais sur la liste d’attente des Pâturages Verts, M’man ? »).

Le seul Hic de cette providentielle et coûteuse mise à l’abri, c’est que « personne n’a envie qu’on lui dicte sa vie », et surtout, surtout pas Kumiko, qui entend bien continuer à mener seule sa barque ! Elle s’offre donc une petite fugue, que raconte la première partie (et la plus belle pour moi) de ce manga. Elle loue un petit appartement et mène sa vie. Rien que de très ordinaire pour une personne âgée, sauf que cette liberté retrouvée peuple son quotidien de rencontres, toutes pleines d’humanité et venues d’âges différents. Tout ce qui lui manquait dans sa maison de retraite. Cela va du chauffeur de bus qui la fait voyager sans billet et ne démarre que lorsqu’elle s’est assise, à son jeune voisin de palier, qui lui apporte de quoi dîner, ou à la vendeuse d’électro-ménager du magasin tout proche. Kumiko va même rompre sa solitude – elle avait coupé avec toutes ses vieilles copines (« Oooh, ces vieux machins ! Elles sont gentilles, mais leurs conversations étaient d’un ennui… ») – et renouer avec Alice, sa meilleure amie, ou plutôt son amante de jeunesse, révélant du même coup à ses filles totalement sidérées sa bi-sexualité et son anti-conformisme viscéral.

Malgré tout çà, Kumiko n’échappe pas à la loi de la vie, celle qui nous condamne tous à être un jour rattrapés par la mort. Elle rêve bien un instant d’essayer de marchander avec elle, comme Tithon, celui qui avait souhaité la vie éternelle, mais en oubliant de demander la jeunesse éternelle. « Mais ai-je vraiment envie de marchander avec la mort ? Je ne suis pas assez désespérée. ». Une mauvaise chute et une fracture, la menace d’un mélanome, puis une attaque cardiaque : Kumiko est poursuivie par la mort, présence têtue, incarnée tantôt par l’ombre d’un chat noir, tantôt par des fantômes évanescents, tantôt enfin par une effrayante araignée. Elle résiste, lutte, se débat, surnage, repousse le rendez-vous fatal, boucle le chat noir dans le sac de l’aspirateur, le saupoudre de sel pour le neutraliser, résiste à la douce tentation de rejoindre son mari bien-aimé (elle est veuve), il n’empêche qu’elle se voit inexorablement rattrapée par la maladie. Je ne vous dirai pas la fin de l’histoire (çà ne serait pas du jeu), sauf qu’elle se passe aux urgences.

            Pour conclure, je me contenterai de reprendre le commentaire d’un des acteurs : « vous êtes un sacré bout de vieille femme ». Je me permettrai d’ajouter – même si je suis encore bien jeune pour avoir tout compris (je n’ai que 72 balais, et en plus, le livre fait référence à un univers imaginaire nippon pour lequel nous manquons de références), que ce manga est une sacrée leçon de vie ! Et un livre profondément bouleversant…

Arsène Chassenouille, correspondant de guerre sur le front nippon (à la retraite).

On a marché sur la planète rouge

Dès les premiers pas de cette itinérance, on est dans le rouge. Un rouge lie de vin unique en France, celui des « pélites », ces roches qui constituent le massif du Barrot et dans lesquelles le Var et le Cians ont creusé deux des canyons les plus spectaculaires des Alpes maritimes.

Ici, vous marchez, comme en flash-back, sur des roches âgées de 300 millions d’années : retour direct à l’époque du Permien (ou Paléozoïque). Point de montagnes, alors, mais des plaines semi-désertiques arrosées périodiquement par des pluies de mousson, qui laissaient derrière elles des étendues d’eau temporaires s’évaporant ensuite. Ces sortes d’argiles rouges ne sont devenues montagnes que bien plus tard, soulevées par l’érection des Alpes, mais elles gardent encore les marques fossilisées de ces anciennes lagunes : ces craquelures qui apparaissent sur les flaques de boue lorsqu’elle sèchent (les « mudcraks ») et ces vaguelettes semblables à celles que laisse la marée descendante sur le sable des plages (les « ripple marks »).

« Mudcraks » dans les gorges de Daluis
« Ripple marks » sous le village d’Amen

Cinquante millions d’années plus tard, c’est le début de l’ère secondaire (ou Mésozoïque). S’ouvre alors entre deux continents (le Gondwana et la Laurasie) une faille profonde (un « rift ») dans lequel un océan va venir s’installer durant la bagatelle de 200 millions d’années. Mais au début, au Trias, ce juvénile océan n’est encore qu’une mer peu profonde qui, au gré des variations climatiques, s’évapore plus ou moins, avant de submerger de nouveau la région. Cette période dépose au-dessus des vieilles pélites rouges une couche de roches claires de 10 à 30 mètres d’épaisseur. Composées de galets de grès incrustés de cristaux de quartz, ce sont les quartzites.

C’est justement au contact des pélites rouges et des falaises blanches de quartzites (donc à la jointure géologique du Permien avec le Trias) que l’on trouve des bancs exploitables de minerai de cuivre. Car nous allons le voir, les terres rouges furent longtemps un lieu de prospection et d’extraction du cuivre (on le trouve même à l’état natif, sous forme de pépites). Les traces de cette ruée vers le cuivre, qui durera surtout du XVIIème au XIXème siècle, peuvent se voir au départ même de la randonnée, au Pont des Roberts. Deux petites galeries y avaient été creusées au pied de la falaise, juste au-dessus du chemin qui part vers le hameau d’Amen.

Sur le chemin de Roua

C’est ce village abandonné en 1945 (il comptait plus de 120 habitants en 1802 !) qui est l’un des buts de notre première étape. Mais plutôt que d’emprunter le sentier le plus direct, je recommande de suivre l’ancien chemin du col de Roua (jusqu’au panneau indicateur n°115), puis de monter ensuite vers le hameau. Ce trajet en balcon est certes un peu plus rude (sur la fin), mais infiniment plus spectaculaire, offrant des vues grandioses sur les gorges de Daluis. Et puis c’est suivre ainsi l’ancienne route historique qui reliait la haute vallée du Var à la capitale du Comté de Nice, en évitant d’avoir à passer par deux fois la frontière avec la Provence (Entrevaux, ville frontière fortifiée par Vauban, appartenait à la France et appartient toujours aujourd’hui à un autre département, les Alpes de Haute Provence). Après une halte au village d’Amen, il reste à monter vers ses deux satellites, la ferme de La Collette puis le hameau du Lavigné, tous les deux juchés sur des promontoires perchés au-dessus de la vallée. Autour du village abandonné circule la légende d’une ancienne mine d’or : on comprend que la vie rude et pauvre de ces lieux perdus ait pu nourrir tous les fantasmes ! Mais, nous y reviendrons plus loin, c’est bien le cuivre qui attira ici mineurs et prospecteurs, et non un or dont personne n’a jamais trouvé trace …à moins que le secret n’en ait été très bien gardé !!!

L’église d’Amen

Pour changer des terres rouges, la seconde étape vous accordera volontiers son feu vert : elle se déroule en effet toute entière entre forêts et alpages. Pourtant le relief reste modelé par les pélites du Permien, avec de nombreux plateaux stratifiés comme des mille-feuilles en gris, rouge ou vert. Et même si la Tête de Rigaud se donne crânement la silhouette d’un cône volcanique, ce n’est que pour mieux tromper l’apprenti géologue ! Si la météo s’y prête, on peut en profiter pour se hisser par les crêtes jusqu’au point culminant du massif, le Dôme de Barrot (2136m), un belvédère magnifique. La suite n’est qu’une longue descente facile jusqu’au creux paisible du vallon de Challandre, un affluent qui s’engouffre plus bas dans les gorges du Cians. Y dénicher un endroit de bivouac bucolique n’est pas chose compliquée.

Le Dôme de Barrot
La bergerie de l’Illion

C’est une longue étape, absolument grandiose, puisqu’elle suit un itinéraire en belvédère au-dessus du profond canyon entaillé par le Cians. Une première section, en balcon au-dessus du vallon de Challandre, passe à l’aplomb des granges des Eguilles, accrochées dans la pente raide, avant de redescendre traverser le Cians en amont des gorges. C’est ensuite pour plusieurs heures de marche, une grandiose traversée à flanc sur la rive gauche du canyon, dans des paysages rouges et arides qui évoquent irrésistiblement ceux des westerns et des grands parcs nationaux de l’Utah ou du Colorado. Il ne reste plus qu’à descendre en fin de journée sur le petit village de Pierlas, juché sur un promontoire, au confluent de deux vallons. Arrivés au village, vous laisser dorloter par l’auberge du Poumie. Il est même clairement envisageable de passer là deux nuits plutôt qu’une, ce qui vous permettra d’aller, légers et reposés, explorer le sauvage vallon de la Villette et sa Balme des Morts…

         Pour reprendre le chemin mais éviter la route, je recommande de se faire transporter en voiture depuis Pierlas jusqu’au hameau de Rubi (voir notre chapitre logistique). C’est qu’ensuite vous attend la très longue remontée (1000m de dénivelée positive !) d’un vallon extrêmement sauvage, où l’on retrouve l’aridité de paysages que l’on croirait sortis (changeons les termes de comparaison !) …de l’Atlas marocain. Si l’on trouve une source (cela dépend de la saison), l’idéal est de bivouaquer en altitude, soit au collet de la Vigude (1594m), soit au petit col signalé par le poteau indicateur n°254 (1750m), soit enfin au col de Sui (1726m).

300 millions d’années…

Du haut de ces différents perchoirs, on domine tout le bassin de la rivière rouge (lors des crues !) : la Roudoule. C’est à vos pieds, à Léouvé, au coeur de ce grand cirque de montagnes qui collecte en arc de cercle les eaux d’au moins sept torrents différents, que l’exploitation du minerai de cuivre connut son plus grand développement. Cet âge d’or (si l’on peut dire en parlant de cuivre !) concerne essentiellement un gisement, le Cerisier (situé juste au-dessus de Léouvé), et il s’étale de 1860 à 1886. Une période courte, mais intense : 5 à 6 kilomètres de galeries sont alors creusées, 100 000 tonnes de minerai sont extraites qui produiront 2500 tonnes de cuivre métal. La mine du Cerisier emploiera à son apogée jusqu’à plus de 200 ouvriers. Son exploitation entrainera l’ouverture de la route entre Puget-Théniers et Léouvé (en 1878), la création d’un atelier de broyage hydraulique pour concentrer à 20% la teneur en minerai (de 1864 à 1879), puis la mise en service d’une fonderie (1879-1882), et enfin une tentative de traitement du minerai par électrolyse. Pour en finir avec le fantasme de la ruée vers l’or, il faut préciser qu’un mineur gagnait au plus 3 Francs par jour (et les femmes qu’employait la mine 1 seul Franc !) quand la viande coûtait alors 2 Francs le kilo, le pain 0,50 Francs le kilo et le café plus de 5 Francs le kilo. Pas de quoi rouler…sur l’or pour nos ancêtres. Précisons aux chauvins que les chefs d’exploitation (les « caporaux ») étaient d’origine anglaise tandis que bon nombre des mineurs et des constructeurs de galeries (payés au mètre creusé !) provenaient du Piémont italien, où ils avaient acquis l’expérience des travaux miniers.

Si cette première étape est aussi ascensionnelle que sensationnelle, la suivante l’est tout autant (sensationnelle !), mais se déroule par contre presque uniquement en descente. Elle passe par les beaux hameaux de Haute et Basse Mihubi, franchit le col de Roua et entame une longue descente sur le Var que l’on franchit juste à la sortie des gorges de Daluis. Et finis les bains de pieds (et les bains involontaires!) : une impressionnante passerelle suspendue vient d’être restaurée par la Réserve naturelle et permet de traverser désormais à sec (youpee !). Mais le mieux est à mon avis de bivouaquer au confluent du Var et du ruisseau de Talon (donc avant la passerelle).

Basse Mihubi
 

La troisième et dernière étape est la seule où vous pourrez rencontrer un peu de monde car c’est un parcours facile et classique. Elle remonte la rive droite du Var, passant bien-dessus des gorges, s’accordant une variante par le célèbre belvédère du Point Sublime (« mérite le détour » comme on dit dans les guides !), rejoint en balcon la petite route du hameau de Villeplane. Dans la descente sur le pont de Cante, il faut prendre sur la droite le sentier qui dessert le nouveau belvédère du Pont de la Mariée. Un escalier métallique tout neuf permet de rejoindre ce pont qui marque l’entrée des gorges. Il reste à regagner le pont des Roberts, notre point de départ, en suivant pénardement l’ancien tracé du tramway sur la rive gauche du Var.

Depuis Villetalle de Guillaumes

C’est ici que cette ligne de tramway reliant Guillaumes à la ligne des Chemins de Fer de Provence (à Pont de Gueydan) se séparait du tracé de la route (pour éviter le pont de Cante) et passait grâce à ce viaduc sur l’autre rive du Var. La route elle-même n’avait franchi les gorges de Daluis que 30 ans auparavant, en 1883. La ligne de tramway du Haut Var est un projet initié en 1909.  La voie était pratiquement achevée en 1912 : c’est cette année-là que le Pont des Clues (devenu en 1927 le Pont du Saut de la Mariée) fut terminé. Il ne manquait alors que l’électrification de la ligne (ce qui n’était cependant pas le plus simple). La première guerre mondiale mit tout le monde d’accord en interrompant les travaux. Lesquels ne reprirent seulement qu’en 1921 ! Non sans mal, car entre-temps, traverses et rails, non utilisés et non entretenus, s’étaient sérieusement dégradés, ce qui occasionna plusieurs déraillements.

Le pont de la Mariée

Cela n’empêcha pas une somptueuse inauguration à Guillaumes le 19 Juillet 1923. Les habitants s’en souviennent encore et le quotidien « L’éclaireur de Nice » en rendit compte avec enthousiasme dans les termes dithyrambiques suivants : «  Jamais grand express européen ne connut l’accueil que la population de Guillaumes réservait à l’humble petit tram inauguré hier. Massée sur la place du village, avec ses gardes champêtres en grande tenue, elle exultait. Elle acclamait ses deux motrices et sa remorque. Et, vêtus de velours à côtes, deux chasseurs ne cessaient de décharger leurs fusils vers le ciel. (…) Ce fut ensuite le banquet à l’hôtel Ollivier, dont le clou fut une crème Chantilly servie dans un tramway fait de biscuits. »  Hélas, le 30 Juillet, les difficultés commencèrent : le train 604 dérailla dans les gorges de Daluis (sans faire de victime)… Sept années plus tard, en 1930, la ligne fermera définitivement. Elle n’avait fonctionné que la moitié du temps qu’il avait fallu pour la réaliser…. Le désespoir collectif des Guillaumois est encore sensible aujourd’hui (celui de la fameuse mariée suicidée en 1927 n’est qu’une pécadille en regard…). On comprend mieux  l’indignation qui s’empara en 1994 de la population lorsqu’il fut question de fermer la ligne du Train des Pignes, train que personne n’utilise jamais, mais auquel  nul au monde ne voudrait renoncer.

Guillaumes : terminus de la randonnée ! Tout le monde descend !


L’auberge de Pierlas : https://aubergeloupoumie.fr

tel 09 71 72 59 65