D’abord, une météo de voyage de noces (c’est important si l’on s’embarque pour une idylle de longue durée).
Ensuite, une première halte à Guillaumes (la capitale de la vallée) où, par un de ces mystérieux hasards dont seule l’amitié détient le secret, se retrouvaient le même jour, à la même heure et sur la même terrasse toutes mes chéries de la vallée ou presque. Inutile de dire combien ce pot improvisé de départ m’a fait plaisir. Encore que, réflexion faite, c’était peut-être seulement comme pour les départs en retraite : il s’agissait simplement d’exprimer le soulagement collectif et chaleureux de voir quelqu’un vider la place durablement (voir à jamais). Mon fan-club féminin dans le Val d’Entraunes est, je le sais, capable de tout….

Quoiqu’il en soit des raisons de cet adieu poignant, notre noble héros solitaire a fini par enfourcher sa fidèle Rossinante et s’est hardiment lancé sur la célèbre voie verte de Guillaumes, première étape incontournable sur la route d’Espagne. Parvenu sans encombre au bout de ce premier tronçon (il ne fait à tout casser que 2 ou 3 kilomètres), c’est à dire arrivé au Pont de la Mariée, surtout connu pour le taux record de satisfaction exprimé (après leur tentative) par tous les candidats au suicide de la région, notre cow-boy solitaire a brièvement hésité, avant de poursuivre sa route, se disant que toute amitié à ses limites et qu’il n’était pas tenu de prévenir inconsidérément tous les vœux de ses groupies préférées…

Mais il ne faut jamais prendre des décisions pareilles avec autant de légèreté. Car j’eus tout le loisir ensuite de regretter ce choix, en suant sang et eau sur la piste de Saint Leger, pompeusement (et abusivement) rebaptisée Route départementale n°16. D’abord, deux kilomètres ou plus sans asphalte, suivis d’une montée exténuante jusqu’au village… Toute honte bue, notre héroïque voyageur cycliste du matin dut se résoudre à mettre pied à terre et à pousser son deux roues. Cette séquence fut aussi humiliante que les adieux guillaumois du matin avaient pu paraître gratifiants. Non seulement je n’allais pas plus vite que deux charmants retraités rencontrés en chemin et qui promenaient chacun leur chien, mais je pus vérifier à loisir que si le cycliste pousse sa bécane, c’est le chien qui, lui, traîne son maître…

Je finis non sans mal par atteindre le minuscule village de Saint Leger, et par m’écrouler devant l’entrée de l’auberge communale. Bien que l’établissement fut officiellement fermé, le couple des patrons, croyant probablement voir arriver un réfugié de Vintimille, me prit en pitié et me servit à boire. Et là, ce fut le miracle de ces rencontres improbables comme seul le voyage à pied ou à vélo en distille (simplement parce qu’ils en prennent le temps). Ce couple venait de reprendre l’auberge (en perdition depuis plusieurs années ). Comme mon fils Jérémie à Val Pelens. Tous les deux cherchaient des producteurs locaux pour s’approvisionner en circuits courts. Autant de points communs qui ont alimenté une discussion chaleureuse. Je suis reparti sans même payer mon verre. Et l’exténuante montée au village est déjà passée aux oubliettes de la mémoire. De cette première étape du voyage, ne subsisterait que cette belle rencontre avec les deux hôteliers de Saint Leger.
Mon voyage ne s’annonce finalement pas si mal que ça, même sans entraînement, et même si aucune de mes copines n’est descendue à Puget-Theniers pour masser son champion ! Ah, et puis, j’oubliais : que la montagne était belle…
