On a marché sur la planète rouge

Dès les premiers pas de cette itinérance, on est dans le rouge. Un rouge lie de vin unique en France, celui des « pélites », ces roches qui constituent le massif du Barrot et dans lesquelles le Var et le Cians ont creusé deux des canyons les plus spectaculaires des Alpes maritimes.

Ici, vous marchez, comme en flash-back, sur des roches âgées de 300 millions d’années : retour direct à l’époque du Permien (ou Paléozoïque). Point de montagnes, alors, mais des plaines semi-désertiques arrosées périodiquement par des pluies de mousson, qui laissaient derrière elles des étendues d’eau temporaires s’évaporant ensuite. Ces sortes d’argiles rouges ne sont devenues montagnes que bien plus tard, soulevées par l’érection des Alpes, mais elles gardent encore les marques fossilisées de ces anciennes lagunes : ces craquelures qui apparaissent sur les flaques de boue lorsqu’elle sèchent (les « mudcraks ») et ces vaguelettes semblables à celles que laisse la marée descendante sur le sable des plages (les « ripple marks »).

« Mudcraks » dans les gorges de Daluis
« Ripple marks » sous le village d’Amen

Cinquante millions d’années plus tard, c’est le début de l’ère secondaire (ou Mésozoïque). S’ouvre alors entre deux continents (le Gondwana et la Laurasie) une faille profonde (un « rift ») dans lequel un océan va venir s’installer durant la bagatelle de 200 millions d’années. Mais au début, au Trias, ce juvénile océan n’est encore qu’une mer peu profonde qui, au gré des variations climatiques, s’évapore plus ou moins, avant de submerger de nouveau la région. Cette période dépose au-dessus des vieilles pélites rouges une couche de roches claires de 10 à 30 mètres d’épaisseur. Composées de galets de grès incrustés de cristaux de quartz, ce sont les quartzites.

C’est justement au contact des pélites rouges et des falaises blanches de quartzites (donc à la jointure géologique du Permien avec le Trias) que l’on trouve des bancs exploitables de minerai de cuivre. Car nous allons le voir, les terres rouges furent longtemps un lieu de prospection et d’extraction du cuivre (on le trouve même à l’état natif, sous forme de pépites). Les traces de cette ruée vers le cuivre, qui durera surtout du XVIIème au XIXème siècle, peuvent se voir au départ même de la randonnée, au Pont des Roberts. Deux petites galeries y avaient été creusées au pied de la falaise, juste au-dessus du chemin qui part vers le hameau d’Amen.

Sur le chemin de Roua

C’est ce village abandonné en 1945 (il comptait plus de 120 habitants en 1802 !) qui est l’un des buts de notre première étape. Mais plutôt que d’emprunter le sentier le plus direct, je recommande de suivre l’ancien chemin du col de Roua (jusqu’au panneau indicateur n°115), puis de monter ensuite vers le hameau. Ce trajet en balcon est certes un peu plus rude (sur la fin), mais infiniment plus spectaculaire, offrant des vues grandioses sur les gorges de Daluis. Et puis c’est suivre ainsi l’ancienne route historique qui reliait la haute vallée du Var à la capitale du Comté de Nice, en évitant d’avoir à passer par deux fois la frontière avec la Provence (Entrevaux, ville frontière fortifiée par Vauban, appartenait à la France et appartient toujours aujourd’hui à un autre département, les Alpes de Haute Provence). Après une halte au village d’Amen, il reste à monter vers ses deux satellites, la ferme de La Collette puis le hameau du Lavigné, tous les deux juchés sur des promontoires perchés au-dessus de la vallée. Autour du village abandonné circule la légende d’une ancienne mine d’or : on comprend que la vie rude et pauvre de ces lieux perdus ait pu nourrir tous les fantasmes ! Mais, nous y reviendrons plus loin, c’est bien le cuivre qui attira ici mineurs et prospecteurs, et non un or dont personne n’a jamais trouvé trace …à moins que le secret n’en ait été très bien gardé !!!

L’église d’Amen

Pour changer des terres rouges, la seconde étape vous accordera volontiers son feu vert : elle se déroule en effet toute entière entre forêts et alpages. Pourtant le relief reste modelé par les pélites du Permien, avec de nombreux plateaux stratifiés comme des mille-feuilles en gris, rouge ou vert. Et même si la Tête de Rigaud se donne crânement la silhouette d’un cône volcanique, ce n’est que pour mieux tromper l’apprenti géologue ! Si la météo s’y prête, on peut en profiter pour se hisser par les crêtes jusqu’au point culminant du massif, le Dôme de Barrot (2136m), un belvédère magnifique. La suite n’est qu’une longue descente facile jusqu’au creux paisible du vallon de Challandre, un affluent qui s’engouffre plus bas dans les gorges du Cians. Y dénicher un endroit de bivouac bucolique n’est pas chose compliquée.

Le Dôme de Barrot
La bergerie de l’Illion

C’est une longue étape, absolument grandiose, puisqu’elle suit un itinéraire en belvédère au-dessus du profond canyon entaillé par le Cians. Une première section, en balcon au-dessus du vallon de Challandre, passe à l’aplomb des granges des Eguilles, accrochées dans la pente raide, avant de redescendre traverser le Cians en amont des gorges. C’est ensuite pour plusieurs heures de marche, une grandiose traversée à flanc sur la rive gauche du canyon, dans des paysages rouges et arides qui évoquent irrésistiblement ceux des westerns et des grands parcs nationaux de l’Utah ou du Colorado. Il ne reste plus qu’à descendre en fin de journée sur le petit village de Pierlas, juché sur un promontoire, au confluent de deux vallons. Arrivés au village, vous laisser dorloter par l’auberge du Poumie. Il est même clairement envisageable de passer là deux nuits plutôt qu’une, ce qui vous permettra d’aller, légers et reposés, explorer le sauvage vallon de la Villette et sa Balme des Morts…

         Pour reprendre le chemin mais éviter la route, je recommande de se faire transporter en voiture depuis Pierlas jusqu’au hameau de Rubi (voir notre chapitre logistique). C’est qu’ensuite vous attend la très longue remontée (1000m de dénivelée positive !) d’un vallon extrêmement sauvage, où l’on retrouve l’aridité de paysages que l’on croirait sortis (changeons les termes de comparaison !) …de l’Atlas marocain. Si l’on trouve une source (cela dépend de la saison), l’idéal est de bivouaquer en altitude, soit au collet de la Vigude (1594m), soit au petit col signalé par le poteau indicateur n°254 (1750m), soit enfin au col de Sui (1726m).

300 millions d’années…

Du haut de ces différents perchoirs, on domine tout le bassin de la rivière rouge (lors des crues !) : la Roudoule. C’est à vos pieds, à Léouvé, au coeur de ce grand cirque de montagnes qui collecte en arc de cercle les eaux d’au moins sept torrents différents, que l’exploitation du minerai de cuivre connut son plus grand développement. Cet âge d’or (si l’on peut dire en parlant de cuivre !) concerne essentiellement un gisement, le Cerisier (situé juste au-dessus de Léouvé), et il s’étale de 1860 à 1886. Une période courte, mais intense : 5 à 6 kilomètres de galeries sont alors creusées, 100 000 tonnes de minerai sont extraites qui produiront 2500 tonnes de cuivre métal. La mine du Cerisier emploiera à son apogée jusqu’à plus de 200 ouvriers. Son exploitation entrainera l’ouverture de la route entre Puget-Théniers et Léouvé (en 1878), la création d’un atelier de broyage hydraulique pour concentrer à 20% la teneur en minerai (de 1864 à 1879), puis la mise en service d’une fonderie (1879-1882), et enfin une tentative de traitement du minerai par électrolyse. Pour en finir avec le fantasme de la ruée vers l’or, il faut préciser qu’un mineur gagnait au plus 3 Francs par jour (et les femmes qu’employait la mine 1 seul Franc !) quand la viande coûtait alors 2 Francs le kilo, le pain 0,50 Francs le kilo et le café plus de 5 Francs le kilo. Pas de quoi rouler…sur l’or pour nos ancêtres. Précisons aux chauvins que les chefs d’exploitation (les « caporaux ») étaient d’origine anglaise tandis que bon nombre des mineurs et des constructeurs de galeries (payés au mètre creusé !) provenaient du Piémont italien, où ils avaient acquis l’expérience des travaux miniers.

Si cette première étape est aussi ascensionnelle que sensationnelle, la suivante l’est tout autant (sensationnelle !), mais se déroule par contre presque uniquement en descente. Elle passe par les beaux hameaux de Haute et Basse Mihubi, franchit le col de Roua et entame une longue descente sur le Var que l’on franchit juste à la sortie des gorges de Daluis. Et finis les bains de pieds (et les bains involontaires!) : une impressionnante passerelle suspendue vient d’être restaurée par la Réserve naturelle et permet de traverser désormais à sec (youpee !). Mais le mieux est à mon avis de bivouaquer au confluent du Var et du ruisseau de Talon (donc avant la passerelle).

Basse Mihubi
 

La troisième et dernière étape est la seule où vous pourrez rencontrer un peu de monde car c’est un parcours facile et classique. Elle remonte la rive droite du Var, passant bien-dessus des gorges, s’accordant une variante par le célèbre belvédère du Point Sublime (« mérite le détour » comme on dit dans les guides !), rejoint en balcon la petite route du hameau de Villeplane. Dans la descente sur le pont de Cante, il faut prendre sur la droite le sentier qui dessert le nouveau belvédère du Pont de la Mariée. Un escalier métallique tout neuf permet de rejoindre ce pont qui marque l’entrée des gorges. Il reste à regagner le pont des Roberts, notre point de départ, en suivant pénardement l’ancien tracé du tramway sur la rive gauche du Var.

Depuis Villetalle de Guillaumes

C’est ici que cette ligne de tramway reliant Guillaumes à la ligne des Chemins de Fer de Provence (à Pont de Gueydan) se séparait du tracé de la route (pour éviter le pont de Cante) et passait grâce à ce viaduc sur l’autre rive du Var. La route elle-même n’avait franchi les gorges de Daluis que 30 ans auparavant, en 1883. La ligne de tramway du Haut Var est un projet initié en 1909.  La voie était pratiquement achevée en 1912 : c’est cette année-là que le Pont des Clues (devenu en 1927 le Pont du Saut de la Mariée) fut terminé. Il ne manquait alors que l’électrification de la ligne (ce qui n’était cependant pas le plus simple). La première guerre mondiale mit tout le monde d’accord en interrompant les travaux. Lesquels ne reprirent seulement qu’en 1921 ! Non sans mal, car entre-temps, traverses et rails, non utilisés et non entretenus, s’étaient sérieusement dégradés, ce qui occasionna plusieurs déraillements.

Le pont de la Mariée

Cela n’empêcha pas une somptueuse inauguration à Guillaumes le 19 Juillet 1923. Les habitants s’en souviennent encore et le quotidien « L’éclaireur de Nice » en rendit compte avec enthousiasme dans les termes dithyrambiques suivants : «  Jamais grand express européen ne connut l’accueil que la population de Guillaumes réservait à l’humble petit tram inauguré hier. Massée sur la place du village, avec ses gardes champêtres en grande tenue, elle exultait. Elle acclamait ses deux motrices et sa remorque. Et, vêtus de velours à côtes, deux chasseurs ne cessaient de décharger leurs fusils vers le ciel. (…) Ce fut ensuite le banquet à l’hôtel Ollivier, dont le clou fut une crème Chantilly servie dans un tramway fait de biscuits. »  Hélas, le 30 Juillet, les difficultés commencèrent : le train 604 dérailla dans les gorges de Daluis (sans faire de victime)… Sept années plus tard, en 1930, la ligne fermera définitivement. Elle n’avait fonctionné que la moitié du temps qu’il avait fallu pour la réaliser…. Le désespoir collectif des Guillaumois est encore sensible aujourd’hui (celui de la fameuse mariée suicidée en 1927 n’est qu’une pécadille en regard…). On comprend mieux  l’indignation qui s’empara en 1994 de la population lorsqu’il fut question de fermer la ligne du Train des Pignes, train que personne n’utilise jamais, mais auquel  nul au monde ne voudrait renoncer.

Guillaumes : terminus de la randonnée ! Tout le monde descend !


L’auberge de Pierlas : https://aubergeloupoumie.fr

tel 09 71 72 59 65

Un week-end dans le massif des Maures (Vivants)

Comme tous les montagnards qui voient le printemps montrer le bout du nez et la neige s’éclipser sur la pointe de ses derniers flocons, je me suis mis l’autre jour à rêvasser d’un air de vélo langoureux poussé sur des rivages méditerranéens. D’ailleurs, chacun sait ici que l’hiver est le meilleur moment de l’année pour s’aventurer sur la Côte d’Azur sans avoir à se supporter ses hordes d’estivants et les mémorables embouteillages qui  conduisent celles-ci tout droit à Saint Tropez.

J’avais jeté mon dévolu sur le petit massif des Maures, sillonné de petites routes bucoliques entre vignes et chênes-liège, et de pistes forestières super-panoramiques,  interdites aux véhicules à moteur, ce qui me garantissait – du moins je le croyais – luxe, calme et volupté (je suis un fidèle disciple de Macron).

Voici le bilan de ces deux journées.

  • La superbe route des crêtes entre Roquebrune sur Argens et le col de Gratteloup (un nom qui me plaisait bien, vu de mon Mercantour !), habituellement réservée aux cyclistes et aux piétons, était ce jour-là monopolisée par un rallye automobile (un truc ringard que je croyais pourtant abandonné depuis le début du XXIème siècle).
  • La route départementale entre Grimaud et La Garde Freinet, tout en courbes opulentes, déchainait la libido de dizaine de motocyclistes défoncés qui la reconvertissent le week-end en circuit de compétition.
  • Les cyclistes n’étaient pas en reste, qui préféraient dévaler à toute berzingue et à quatre de front des routes certes plus modestes, mais le long desquelles croiser la célébre Deu-deuch du gendarme de St Tropez demandait déjà de l’attention. Ainsi sur l’itinéraire magnifique qui relie Collobrières au Col de Gratteloup (ce n’est pas le même que précédemment, mais dans le Val d’Entraunes où j’habite, nous sommes tous devenus des obsédés du loup !), on se serait cru sur la route du Ventoux au mois d’Août tant la chaussée était noire de cyclistes fluos.

Je me dois cependant d’être honnête : j’ai fini par dénicher quelques kilomètres de pistes dont les vues imprenables pouvaient être savourées dans une quiétude on ne peut plus spirituellement zen. C’est simplement que l’état de leur chaussée (elles sont volontairement non entretenues par l’ONF et par les communes), en restreigne l’accès aux seuls VTT ou aux increvables vélos de voyage comme le mien.  

Comme je ne tiens pas à passer pour un vieux bougon aigri, je terminerai ce récit sur deux notes positives :

  • Quel bonheur ineffable de rentrer d’un week-end aussi éprouvant et de retrouver le calme des routes désertes de notre haut-pays !!!
  • Je suis, je crois, le seul coupable de mes déceptions. Il faut en effet beaucoup de naïveté pour croire qu’aujourd’hui, en Février, c’est encore l’hiver sur la Côte d’Azur et que la saison touristique n’y a pas commencé. Surtout avec l’aggravation du réchauffement climatique (qui fait manifestement le bonheur des uns !). Si vous tenez vraiment à parcourir à vélo le massif des Maures, il doit encore rester, selon moi, un petit créneau paisible en Novembre- Décembre, avant la période des Fêtes. Certes, il peut pleuvoir à cette période, mais au moins n’aurez-vous pas à redouter ni le monde, ni les incendies de forêts !

Votre serviteur, Arsène Chassenouille

Recette pour faire d’un voyage à vélo un vrai conte de fées

  • Commencer par délaisser toutes les voies vertes, les Euro-véloroutes ainsi que les chemins de pèlerinage (sauf, à la rigueur, celui de Ste Rita, patronne des causes désespérées). Celà  vous contraindra à passer quelques veillées le nez sur les cartes et à créer votre propre itinéraire. Mais tracer sa route en rêvant, n’est-ce pas déjà s’évader un peu ?
  • Se faire obstinément sourd aux anathèmes des pisse-vinaigre qui y voient le huitième des sept péchés capitaux et enfourcher sans remords votre vélo à assistance électrique, celui qui aplanit les montagnes (au moins en Europe) et vous autorise toutes les improvisations et toutes les variantes.
  • Ne pas oublier de souscrire comme moi une assurance beau temps avant votre départ (sauf bien sûr si vous avez choisi le pèlerinage à Ste Rita)
  • Aller s’égarer sur de petites routes aussi tortueuses que vos pensées, mais si paisibles hors saison  que les voitures y paraitront toujours incongrues.
  • Vous dévouer sans compter pour animer midi et soir les terrasses des petits cafés de village, souvent tristement désertées à cette période de l’année
  • Multiplier chaque soir les (vrais) amis (et ceci  bien plus vite qu’avec les réseaux sociaux), en allant demander l’hospitalité auprès des semblables de votre espèce, les cyclo-voyageurs de www.warmshowers.org . Ce sont infailliblement de beaux moments de partage et de rencontre…

C’est ainsi que j’ai relié la semaine dernière le Comté de Nice au Duché de Savoie, musardant le nez au vent sur les petites routes de Haute Provence, de la Drôme provençale et du Vercors. Et ce fut un vrai conte de fées…

Cependant, sur terre, tous les contes de fées ont une fin. Le septième jour, le moteur électrique de ma monture décida sans préavis de se mettre en grève (les grincheux pouvaient triompher, qui m’avaient mis en garde). Je me suis piteusement retrouvé jeté à terre, à côté de ma merveille technologique, brutalement décédée de sa plus belle mort.

Au premier SOS, mon fils accourut pour me tirer d’embarras. Il déposa le cheval à deux roues dans un centre de convalescence et son cavalier sur le quai de la gare la plus proche. Au second SOS, ma fille m’attendait au terme de mon rapatriement ferroviaire. Le lendemain un ami m’achemina en voiture jusqu’à Barcelonnette où ma voisine vint prendre le relais pour me ramener à mon point de départ. C’est ainsi que mon naufrage cycliste se transforma lui-même en conte de fées. Mais, finalement, n’est-ce pas là l’essence même du voyage à vélo ?

Merci à mes hôtes warmshowers pour leur toujours chaleureuse hospitalité : Celia Scheuer et Cedrique Sluiter (St Nazaire le Désert), Pascale et Jean-Pierre Hoarau  (Méreuil), Benjamin Brugère et Alejandra Vergara (Die)

Merci aussi à tous mes amis et à mes proches qui m’ont hébergé et transporté, apportant chacun leur petite contribution pour faire d’une simple semaine à vélo un vrai conte de fées.